Nous sentons le sol social se dérober sous nos pas; la guerre n'a
résolu aucun des problèmes antérieurs; ou plutôt personne
ne leur a trouvé de solution dans la guerre; puis des problèmes nouveaux
ont surgi. En somme, l'humanité s'inquiète, elle craint une
autre guerre, quelque catastrophe plus effroyable, elle ne sait quoi. Et, cherchant, à l'exemple de ses
lointains ancêtres, une protection contre un avenir redoutable, elle montre
le même aveuglement qu'eux. On
leur avait bien dit, aux habitants de Sennaar, que le Déluge était
la suite de la corruption générale; à nous encore, on a bien
dit que cette guerre était la transposition extérieure de notre barbarie
intérieure. Autrefois, on crut se garer d'un deuxième
déluge en élevant une tour de pierre et de briques. Ceux d'aujourd'hui croient empêcher
une autre guerre en continuant d'agrandir la civilisation matérielle, égoïste
et haineuse à qui précisément nous devons ce cataclysme :
nous refaisons une tour de Babel avec des systèmes pour pierres et des
passions cupides pour ciment.
Faudrait-il donc revenir à la simplicité des peuplades primitives ? Non pas; nous tenons la charrue, dans
un sol bien pierreux sans doute, mais le devoir, c'est d'aller jus qu'au bout
du Sillon. C'est nous qui nous
sommes créé notre destin actuel : c'est notre tenue de maintenant
qui déterminera notre avenir. Pour
comprendre, pour résoudre les problèmes de tout ordre qui se posent
aujourd'hui, même les plus techniques, il nous sera utile de connaître
quelle part la Destinée y prend, quelle attitude de notre volonté
*
Où que nous regardions, autour de nous, au-dessus, en dessous, en
nous, la part du Destin se découvre énorme; d'excellents esprits croient
en conséquence au retour sans fin des choses, à l'emprisonnement perpétuel
de l'homme dans les cachots d'un déterminisme invincible.
Depuis l'acte jusqu'au caillou, depuis l'agrégat minéral jusqu'à
la religion, même l'apport fugitif du Présent, tout n'est-il pas le
fruit du Passé ? Et, en nous, depuis le corps jusqu'à
notre cime intelligente, tout n'est-il pas le fruit de divers atavismes ?
Ces assises granitiques de notre personne, ces fondations de l'inconscient,
nous ne les touchons, il est vrai, que par des crises graves; il faut que le
feu souterrain s'allume; alors, parmi les jets de boue on trouve des gemmes
dans leur gangue. Ceci, heureux
effet de la souffrance, nous démontre combien il importe que nous nous
connaissions à fond.
Ce domaine du Passé, nos sociologues et nos psychologues sont loin
de l'avoir décrit complètement; ils ne poussent pas jusqu'à leur
limite les principes qu'ils défendent; ils sont trop respectueux des clôtures. Prenez par exemple la loi de la conservation
de l'énergie que les physiciens ont redécouverte. Quelle vision ne donne-t-elle pas de l'envahissement
fatidique ? Comme elle nous
démontre que rien ne se perd ! Nous nous représentons cela trop
confusément. Rien ne se perd :
cela veut dire que le geste d'un habitant des cavernes préhistoriques n'a
pas encore épuisé sa trajectoire. Ce qui a eu lieu, voici des millions de siècles, en quelque
coin secret de la plus lointaine étoile, n'a pas fini d'agir, d'agir sur
tous les mondes : sur celui-ci; sur tous les êtres : sur moi-même.
Le Destin nous enchaîne de noeuds enchevêtrés; il nous
L'instruction, l'éducation, le magnétisme du milieu, la volonté
disciplinante recouvrent ces pierres; le plus souvent, l'Idéal ne s'y ajoute
que comme une parure décorative.
Son essence existe toutefois au plus profond de cette ossature immatérielle,
feu endormi au coeur du silex, mais des bouleversements dans la conscience sont
nécessaires pour que la lueur perce.
La morale nomme ces cataclysmes psychologiques, des remords; la théologie
les définit d'un terme qui veut dire brisement : la contrition. Il faut en effet un brisement pour que le feu jaillisse de
nous. Une vocation tranquille venue
de simples tendances n'atteint jamais l'idéal; il faut souffrir pour mettre
au monde n'importe quelle grande oeuvre, même celles que font aujourd'hui
les rois du commerce et de l'industrie.
La femme n'est pas seule à enfanter dans la douleur.
Et plus cette étincelle est pure, plus son éclat exige d'énergies. Un grand artiste souffre davantage qu'un
grand réalisateur; et un saint subit une somme effrayante de tortures intimes
et de déchirements.
Dans les cryptes du Passé, l'antique serpent secoue ses prestiges;
il amplifie la masse énorme des ruines pour abattre nos courages; il amoindrit
les individus et augmente les foules;.
il exagère l'importance des résultats matériels pour diminuer
les spirituels, il multiplie les systèmes pour nous conduire à l'éclectisme;
il nous présente le monde comme une machine énorme sur le mouvement
implacable de laquelle aucune volonté ne peut rien.
Il espère ainsi nous cacher que les seuls perfectionnements viables
naissent par le progrès moral et que le progrès moral collectif ne
s'obtient que par et dans l'individu.
Tel est le piège de la Destinée.
Initiatrice sévère, elle asssocie dans notre compréhension
le fatidique et l'implacable, le fatal et le néfaste.
Elle nous gouverne par la crainte, comme des personnages d'Eschyle
*
L'on touche ici à l'idée la plus populaire de tout le spiritisme
indépendant : la réincarnation.
Plusieurs d'entre-vous se sont souvent demandé pourquoi je ne parle
jamais de cette théorie. C'est
que je la trouve inutile et même pernicieuse pour atteindre le but vers
lequel je vous invite à vos mettre en marche.
Si vous le voulez bien, je vais m'expliquer là-dessus une fois pour
toutes.
Le but, mon but, c'est Dieu, mais non pas les dieux. Pour moi, je voudrais ne vous voir accepter que la science
qui vient de Dieu directement; que la puissance qui vient de Dieu directement;
que les consolations qui viennent de Dieu directement. Je voudrais que vous appreniez à
vous passer de tous intermédiaires; que vous ne donniez aux philosophies
et aux théologies, aux adeptes ou aux docteurs, aux esprits ou aux fluides,
aux occultismes ou aux illuminismes, que la seule importance à laquelle
ils ont droit : une importance très relative. Si vous considérez Dieu comme votre seul Maître et
vous-mêmes comme rien de plus que Ses pauvres serviteurs, qu'est-ce que
cela peut faire que vous veniez vivre plusieurs fois ou une seule fois, sur
ce monde ou sur d'autres ?
Mon but, c'est que vous appreniez à aimer Dieu, à avoir en
Lui toute confiance, à être assurés que tout ce qu'Il fait est
bien. Si vous êtes dans ce sentiment, vous n'avez plus besoin
de ces preuves que la majorité des croyants exigent de la Justice de Dieu. L'être humain manque un peu de logique,
il me semble. Voilà des catholiques,
des protestants, de spirites. Notez-le, ce sont des gens qui affirment croire en Dieu. Or, leur premier sentiment, dès que
le malheur les frappe, c'est de ne pas admettre qu'ils l'ont mérité. Premier illogisme, puisqu'ils prétendent
croire en Dieu. Leur
Leur troisième illogisme, c'est d'accepter les preuves qu'on donne
de la réincarnation; aucune ne tient debout.
Il est vrai que la science du raisonnement est un peu oubliée aujourd'hui;
on veut tout savoir; toutefois on ne sait plus penser; on ne sait plus que se
passionner; certes l'enthousiasme est d'une immense valeur, mais que nous ne
nous prétendions pas des cérébraux. Ainsi la réincarnation est un phénomène inaccessible
à la preuve philosophique rigoureuse, et qui en même temps échappe
à l'observateur. Les nombreux spiritualistes qui prétendent
connaître leurs existences antérieures se trompent, croyez-en un vieil
habitué de ces savanes. L'idée
que nous nous formons d'une réincarnation est à la réalité
du fait comme l'idée que conçoit un enfant de la guerre est à
la guerre elle-même. Croyez,-moi, nous ne connaissons rien
à rien.
Quelle théorie est la vraie, celle de l'homme d'Orient, ou celle
du chrétien ? Les deux
peut-être, à la fois (1). Et
puis qu'importe ? L'une et
l'autre peuvent nous inspirer les meilleures résolutions pratiques. Il faut bien le reconnaître à
la honte de notre nature paresseuse, le succès et le bonheur nous endorment. Seuls l'échec et le malheur tendent
nos énergies. Si l'homme terrestre
vit dans les plaisirs, l'homme spirituel s'anémie. Et, comme aucune joie stable ne peut venir de la matière,
on roule de découragements en lâchetés, et l'on s'endort.
Par contre, une dure existence nous retourne vers ces régions immatérielles
où se tiennent les seules certitudes
_________________________________________________________________________
(1) Cf. supra :
L'Incarnation des Ames.
*
L'on s'étonne que le Destin nous soit si peu pitoyable; moi, je
m'étonne qu'il me soit si longanime.
Car j'existais avant l'instant de ma naissance; j'existais, moi immortel,
formé dans les cieux d'une parole divine; pour joindre le corps que me
préparaient un homme et une femme tout au loin, j'ai dû traverser
bien des temps et bien des espaces; et si vertigineuse qu'ait été
à son début la vitesse de ma chute, elle s'est ralentie à mesure
qu'elle se prolongeait, au contraire de ce qui se passe dans le pondérable;
elle a duré suffisamment pour que je m'imprègne au passage de toutes
les odeurs, pour que je me salisse, que je m'alourdisse, que je me pétrifie.
Plus je descendais, plus longtemps je séjournais sur des terres
tristes.
Quand mon corps pousse son premier cri, c'est déjà la honte,
la frayeur, la révolte, les amers regrets qui s'exhalent.
Mon moi est déjà si coupable; et tant de témoins de ses
excès se lèvent contre lui dans les mondes révolus, qu'il vient
de traverser ! Dès l'instant qu'il s'échappe
des doigts du Grand Semeur, sa responsabilité commence.
Et puis, s'il est vrai que la personne présente soit presque entière
construite avec les legs des ancêtres, si les cellules du corps actuel
ont déjà été des atomes minéraux, des cellules végétales,
animales ou humaines, si la vitalité porte les vertus et les tares ataviques,
si le caractère et la mentalité sont dans leur charpente et dans leur
dessin ceux de ma généalogie réelle, 11 ne suis-je
pas, en somme, une réincarnation complexe, et n'ai-je pas, en toute justice,
à réparer telles ou telles fautes de plusieurs parmi mes aïeux,
puisque les éléments de tout ordre qui aujourd'hui sont miens, furent
autrefois, çà et là, le long de la Durée, les organes d'autres
hommes disparus ?
Sous cet angle, l'hypothèse de la pluralité des existences,
indifférente au vrai chrétien, d'ailleurs, comme au vrai stoïcien,
Ainsi se légitime la tyrannie du Destin.
*
Une autre vue abandonnée le long des siècles a été
recueillie par les psychologues contemporains.
C'est l'hypothèse d'une sphère mystérieuse qui, en nous,
servirait de support à notre personne consciente, qui en serait le sol
et le ciel nourriciers et qui, pourvue d'organes de perception et d'organes
d'action, nous transmettrait les messages de tous ces mondes pressentis, autres
que le monde des phénomènes et que celui des idées.
Aujourd'hui, l'inconscient a conquis le droit à l'existence officielle;
des littérateurs, des philosophes ont su se faire de la gloire en traduisant,
pour l'étonnement ravi des femmes du monde, les vieux écrits mystiques
où sont dépeintes ces frondaisons inexplorées qui s'épanouissent
dans les firmaments du rêve. Mais
ces démarqueurs ont obscurci la question; traitant par les procédés
analytiques ordinaires des phénomènes qui ne sont pas successifs comme
les opérations mentales, qui ne marchent pas par raisonnements mais par
bonds, ils faussent le regard.
Voici les faits :
Il existe des mondes invisibles encore plus nombreux et de nature infiniment
plus diverse que les mondes visibles.
Toutes les formes de la vie terrestre sont des délégations
de l'un de ces mondes. L'infusoire,
la plante, chaque pierre, chaque animal, ici-bas rapetissés, existent à
l'état intégral sous des cieux invisibles.
Chaque passion, l'envie, la colère, la crainte, sont quelque part
des êtres vivants. Chaque
idée, chaque science, tout système philosophique, tout art peuplent
chacun une planète, mais selon une stase vitale parfaite
D'autre part, en face de cette création inconnue, se tient l'homme
inconnu. De même qu'il y a un homme dont les
sens enregistrent le monde physique, dont les membres le pétrissent et
dont la pensée extrait, de ces perceptions et de ces préhensions,
des lois qui sont la philosophie de la science, 11 il existe un homme
invisible, avec des sens et des membres plus nombreux qui enregistrent le monde
invisible ou le modifient; ces perceptions et ces actions supra-conscientes
atteignent la cérébralité parfois; alors se produisent ou l'invention,
ou l'intuition, ou l'inspiration, l'éclair du génie, l'extase de la
sainteté.
Et puis, ceci est nécessaire à savoir, on distingue dans les
parties constitutives de l'univers plusieurs classements; il y a une hiérarchie
des valeurs métaphysiques, mille autres hiérarchies encore, et, entre
toutes, une hiérarchie des valeurs spirituelles.
De même que nos sens de chair reçoivent du monde charnel des
impressions saines ou malsaines, belles ou laides, de même tout ce que
notre inconscient reçoit des mondes extraphysiques peut être beau
ou laid, direct ou pervers. Il
peut y avoir des inventions nuisibles, des intuitions ténébreuses,
des inspirations sataniques.
J'insiste sur ce point à cause de la tendance contemporaine qui
prône, en art, en philosophie, en morale, la ruée vers la vie, la
fusion dans la vie, l'émotion sans critique : c'est encore là
une contrefaçon détestable des enseignements de l'amour divin.
Oui, il faut aimer toute chose et toute créature, mais pour elles-mêmes
et non pour notre jouissance; oui, l'amour confère la connaissance, mais
l'amour qui se donne, et non l'amour qui prend; oui, on peut ouvrir son coeur
aux émotions, mais pour s'exciter à l'oeuvre, et non pour cette malsaine
délectation solitaire que célèbrent nos esthètes avancés.
Pardonnez-moi cette longue parenthèse; il m'a paru nécessaire
*
Que n'a-t-on pas écrit depuis quatre-vingts ans sur la morale de
la résignation et sur celle de la révolte ? On appelle cela, dans le jargon contemporain, l'accept ou l'inaccept;
alcools frelatés que nous vend l'énergumène de San Remo. Est-ce que le marin s'insurge contre la
tempête ? Il s'ingénie
pour passer au travers, mais il ne lui accorde ni un mot de crainte, ni un geste
de bravade. Eh bien ! Messieurs, soyons, en face de la Destinée,
simplement de bons matelots. Ils
sont innombrables, ceux qui se battent avec la dure déesse, pour leurs
femmes, pour leurs enfants, pour leur gloire, pour leur orgueil d'être
les plus forts. Saluons ceux-là,
ce sont des héros.
Mais il y a mieux; il y a un état d'âme plus auguste, plus
vrai, plus fertile 11 infiniment plus rare.
C'est de se colleter avec le Destin sans motif, pour rien, pour le plaisir,
parce que l'on est une volonté, un Homme, un Roi par naissance; on n'en
doit pas être plus fier pour çà; on bataille contre l'adversaire
comme le chien attaque le loup. Alors, on n'est plus « un héros »;
on est « le héros », sans le savoir d'ailleurs. Presque tout le monde peut remporter des
victoires partielles sur le sort mauvais; mais celui-là seul peut le vaincre
et le soumettre qui risque le martyre et la mort, la mort corporelle aussi bien
que la terrible mort volitive, sans intérêt, sans gloire, sans désir
de gloire. Les autres peuvent être
des héros, chacun dans leur genre; celui-là seul est un homme, très
probablement il ne parle le langage ni du philosophe ni du religieux; il ne
lui manque que l'Amour qui rendra féconde sa sublime insouciance.
Oui, l'on peut ? l'on
doit se tenir prêt à livrer bataille.
Nous possédons l'armure puisque nous pensons, puisque nous jugeons. Si nous étions fondus dans la masse
fatidique,
Ainsi le fatidique et le créé travaillent ensemble; comme la
liberté avec l'incréé.
*
De ce que tout est écrit, s'ensuit-il que rien ne puisse être
changé ? Le seul fait que nous nous demandions
si l'on peut-vaincre la fatalité donne une réponse affirmative. Si la victoire même lointaine, était
impossible, le soldat par avance se sentirait vaincu. Et puis, il y a l'intervention de la miséricorde divine
que le Christ en descendant jusqu'à nous a rendue possible par l'effort
réuni de notre prière et de notre humilité.
Nous venons de voir que le Destin reste inexorable. il est l'essence même des lois de
la Nature. Mais au-dessus de la
Nature, ou en dedans d'elle, il y a la Surnature, le Divin, l'Amour : riche
de ressources infinies et qui peut par conséquent modifier la Nature sans
en altérer l'équilibre, sans en léser la Justice.
L'on peut donc, on doit, avant tout, rester digne devant le Destin, accepter,
du même air, ses hommages et ses violences. Voilà déjà un travail qui met en marche les
plus secrets ressorts de l'être et les plus nobles.
Voilà une attitude idéaliste et réaliste à la fois. Celui qui peut la garder a compris que les circonstances sont
seulement des cadres et des formes, puisque leur valeur essentielle dépend
de l'usage que nous en faisons. C'est
la manière dont on accueille les événements, c'est leur utilisation,
ce sont les embellissements intérieurs auxquels nous les faisons servir
qui leur donnent leur sens et qui les rendent, en réalité, fastes
ou néfastes, stériles ou fructueux.
Chaque minute vécue accroît la force du Destin. Voilà pourquoi le Maître des
maîtres désire si fort que nous vivions parfaitement aujourd'hui
Les génies, dont nos maîtres sans cesse nous proposent l'exemple,
ont grandi par un tel labeur journalier; ce pourquoi la postérité
les admire n'est presque toujours que la partie la moins admirable de leur existence;
leur gloire publique n'est faite que de leurs fatigues inconnues. Ils ne se sont pas souciés, d'abord, des avenirs. Ils ont regardé en face leur destin,
ils ont engagé tout de suite avec lui une lutte sans répit. Ils n'auraient pu engendrer rien de grand
extérieurement s'ils n'avaient d'abord été grands intérieurement;
on a eu raison de dire que l'histoire n'est que la suite de quelques biographies.
N'importe laquelle des grandes conventions sociales, politiques ou religieuses,
c'est un homme qui l'a bâtie. Les
grands hommes ont saisi l'héritage du Passé; et, l'ayant repétri
dans le silence, ils ont créé pour le Futur un Destin nouveau.
Chacun dans sa sphère peut les suivre.
Car la célébrité n'est pas toujours l'attribut de la grandeur. Pour un héros national, pour un saint
dont l'autel attire la multitude, il y a mille héros obscurs, il y a mille
saints dont Dieu seul sait les noms. L'essentiel
est de dominer sa nature selon chaque devoir nouveau qu'engendrent les circonstances.
*
Les héritages du passé ne nuisent que parce que nous les prenons
tels quels, sans les adapter au présent, ou bien parce que nous les refusons. Détruire les injustices, par exemple,
ou la guerre, c'est de l'utopie; l'on ne peut rien détruire directement
on ne peut que changer des formes; tandis que, alliée à la Providence,
notre initiative parvient quelquefois mettre du nouveau sur cette terre. Il serait plus réel de fonder une
justice et une paix si fortes que l'injustice et la guerre ne trouvent plus
de nourriture ici-bas,
En effet, que l'on borne son enquête aux combinaisons incluses dans
le champ du conscient, ou qu'on la prolonge dans l'inconnu de l'inconscient,
l'un et l'autre, construits avec des matériaux du passé, ne fourniront
que des réponses faites d'éléments anciens.
Mais, si l'on croit au Dieu de l'Évangile 11 non pas au
Dieu des Orientaux, ou à celui des philosophes 11 , on saura
que de l'inédit peut nous être offert par Son Amour.
Si les choses du Destin : les violences instinctives, les convoitises
passionnées, les intolérantes opinions poussent parfois en nous de
telles clameurs, c'est qu'elles craignent de mourir; elles redoutent le divin
nouveau qui les régénérerait cependant.
Ne les jugulez pas avec brutalité.
Car il y a deux sortes de silence.
Il y a un faux silence, vide, inerte et mort. Et il y a le silence vivant qui naît d'une harmonie parfaite
entre les voix des anges.
A chaque cri des forces ethniques et ancestrales, qu'un appel à
l'avenir réponde donc en nous, avec une concordance exquise. Nous créerons ainsi ce silence magnifique, riche et palpitant,
cette plénitude divine qui comble les vides naturels, cette nudité
d'âme plus splendide que les plus fastueux manteaux. Nous crierons ainsi vers la sagesse incréée que l'Amour
oblige à nous répondre. Nous
déclencherons l'impossible. Et
Dieu nous couronnera de tous les joyaux que nous aurons abandonnés.
Osons mesurer la force du Destin; osons le regarder; osons vouloir; osons
nous tenir debout à la rencontre de l'Avenir.
*
Vouloir, c'est prendre une décision.
Se décider, c'est choisir, entre diverses combinaisons, celle-là
même qui est la meilleure étant donné les circonstances et le
but. Or, qu'elles soient chimiques, mathématiques, morales,
pratiques, les combinaisons dans tous les ordres d'activités sont tellement
nombreuses qu'une existence entière ne suffirait pas à les définir
toutes. L'inventeur, le délibérateur
fait un choix entre elles; ce choix n'est pas uniquement réglé par
la logique; souvent il est intuitif. Souvent, après de longues réflexions
stériles, on se sent illuminé par une certitude qui traverse l'esprit. On sent la bonne combinaison; et ce n'est
qu'ensuite que l'on échafaude autour de cette révélation la charpente
des raisonnements qui la rendra acceptable à nous-mêmes, redevenus
des déductifs, et aux autres qui n'ont pas été illuminés.
Cet éclair tombe de par delà la conscience.
Mais il ne déchire pas toujours les nuages de nos perplexités. Pour une décision banale, nous pouvons
nous contenter des matériaux que nous offrent la mémoire ordinaire,
l'imagination, la comparaison. Si,
au contraire, l'objet de nos recherches est subtil, si nous sommes consumés
par le désir du parfait, les matériaux précédents ne nous
satisfont point; nous sentons pouvoir mieux faire; l'activité mentale cesse;
une activité animique se lève; un désir, une demande, une prière,
si vous voulez. Tout se passe comme si une force sensitive
partait de notre conscience pour explorer l'inconscient. C'est cela que, dans l'ascèse religieuse,
on nomme la contemplation. C'est, en psychologie l'intuition, aboutissant à l'invention.
Toutefois, il faut garder un jugement lucide.
De ce que la sphère consciente tire toute sa substance et le principe
même de ses facultés de la vaste sphère inconsciente, il ne faut
pas la tenir pour rien, comme malheureusement les écrivains dits spiritualistes
s'évertuent de nos jours à la rabaisser.
Notre couple de philosophes nationaux, nos dramaturges les plus admirés,
notre littérateur grand chef du nationalisme, notre lyrique catholique
le plus hardi, cet autre, célèbre surtout par son internationalisme;
qui encore ? le romancier dont tous les héros
sont « du monde », toute la volière des femmes de lettres,
tous ceux enfin qui sont « avertis » : cette phalange
brillante et bruyante ne veut pas voir, quand elle célèbre l'inconscient,
qu'elle méprise la volonté logique et sereine; non plus, elle ne s'aperçoit
pas
*
Tout en nous est construit donc par le Destin : tout, sauf notre
vouloir, si nous savons le dégager de sa gangue par le feu de la souffrance. Jusqu'à présent, l'élite
seule de l'humanité est sortie des bas-fonds; c'est vrai; cependant tous
les hommes auraient pu monter; tous ont reçu les énergies nécessaires;
tous ont un corps, un coeur et un cerveau aptes à recevoir le surnaturel.
Car le surnaturel est la patrie de la Liberté. Comme le naturel est le séjour du Destin. Et ce couple-ci conduit à ce couple-là.
Regardez tout autour de vous; les preuves abondent; regardez les jeunes
gens pauvres, qui percent en dépit de tout; regardez la discipline de l'école,
par laquelle le lycéen, devenu homme, sera libre davantage; regardez, au
social, la race juive qui, après dix-huit siècles d'esclavage, prend
une revanche éclatante.
Regardez les manifestations les plus rudimentaires de la vie : la
molécule, la cellule; qu'y voyez-vous d'abord ?
du mouvement; d'où vient-il ?
il nous paraît spontané.
Je sais bien qu'il ne l'est pas, qu'il est transmis, que d'autres centres
inconnus le sustentent; peu importe. Le
premier de tous mouvements, l'origine de toutes ces vies n'a pu être que
spontanéité. Regardez
enfin ce mot : la spontanéité : n'est ce pas le mot de Moïse :
« Dieu a tiré du néant le ciel et la terre » ? N'est-ce pas le mot même de saint
Jean : La vie,
Ainsi, la Fatalité est l'ombre d'une Liberté qui se fixe; ainsi,
le Destin ne se lève qu'après la libre décision.
Il est le passé; il cherche à saisir le présent; elle
cherche à le préserver en éclairant l'avenir.
Comme Abel, la Liberté paraît toujours la victime de Caïn
le fatidique; mais elle en triomphe par delà ce monde.
Ainsi l'homme reproduit en son interne le drame universel : fatalité
et liberté trouvent par lui leur accord, car il est la seule créature
capable de foi, je veux dire capable de sentir le surnaturel, capable de se
jeter en lui avec une confiance parfaite.
Le Christ nous dit cela d'ailleurs, en termes plus clairs et plus expressifs :
Celui qui veut venir après moi (qui veut accomplir la perfection de son
développement), qu'il renonce à soi-même (qu'il cultive sa liberté),
qu'il se charge de sa croix (qu'il accepte son Destin) et qu'il me suive (qu'il
marche avec moi, dans une confiance entière).
Si le malheur nous accable, tenir ferme sur le point où il nous presse, et tirer nos forces du plus haut Idéal : voilà la tactique. En forçant notre Moi et notre Destin à vivre ensemble et à s'accommoder l'un de l'autre, nous faisons descendre ce dont ils proviennent tous deux : l'Esprit. De la sorte, le moindre de nos travaux se voit répercuté çà et là dans l'univers, et nous revient enrichi, nous faisant communier avec les formes les plus magnifiques de la vie, nous apportant les forces les plus diverses et nous préparant l'avenir le meilleur possible, puisque nous aurons fait collaborer à sa gestation ce divin esprit de Liberté, détenteur de toute la science et donateur de toute richesse. C'est pourquoi il est écrit : « Si vous êtes deux réunis en mon nom, Je serai au milieu de vous. »