Année 1972 n °3

Dieu et César

 




    L’importance de ce court épisode des Evangiles ressort du fait qu’il est relaté, presque dans les mêmes termes, par trois des Evangiles (voy. Math. XXII, 15-22 ; Marc XII, 13-17 ;Luc XX, 20-26).

   Voulant perdre Jésus, les Pharisiens envoyèrent vers lui des émissaires chargés de le pousser à prononcer des paroles imprudentes contre le gouvernement romain. Ceux-ci lui posèrent donc cette question : « Est-il permis de payer l’impôt à César, ou non ? Payerons-nous ou ne payerons-nous pas ? »
   Jésus leur répondit alors de lui apporter un denier .Et, suivant un tour qui lui était habituel lorsqu’il se trouvait aux prises avec des interlocuteurs de mauvaise foi, il les prit à leur propre piège en les forçant à fournir eux-mêmes les éléments de la réponse. On connaît la scène : Le Maître leur demande de qui sont l’effigie et l’inscription du denier. « Ils sont de César », répondent-ils. « Rendez donc à César ce qui est de César, et à Dieu ce qui est de Dieu », conclut le Sauveur !

  On peut trouver là, comme toujours, plusieurs enseignements, dont l’un des moindres est une méthode générale de défense dont tout chrétien peut aisément faire son profit. Celui qui dit aux siens : Voici, je vous envoie comme des brebis au milieu des loups ; ... soyez simples comme des colombes, mais prudents comme des serpents ; Celui-là sait bien quels pièges leur seront tendus et ses propres réponses, en des cas analogues, sont justement des modèles de prudence et de simplicité qui déconcertent la ruse et la subtilité des hypocrites et des envieux.

  Les circonstances dans lesquelles se déroula le bref dialogue que nous venons de résumer sont également remarquables. Elles tiraient leur gravité de la situation spéciale des Israélites, tributaires d’un Etat étranger, et toujours prêts à la révolte. Les mêmes qui voulaient un Messie qui soit un roi temporel, exterminateur des Romains, voulaient dans le même temps perdre Jésus, qui se refusait à ce rôle terre-à-terre, en le faisant habituellement passer pour un émeutier. Double bénéfice : on se débarrassait de ce Messie encombrant, qui répondait si peu à l’idée matérielle qu’on s’en faisait, et, de plus, on n’était pas compromis. C’était affaire entre « le bras séculier » et l’imprudent bavard...
    On sait comment échoua cette jolie combinaison.

    Pharisiens hypocrites et pouvoir séculier soupçonneux sont de tous les temps et de tous les pays. Les noms changent, le fait demeure. Ici encore, l’Evangile garde sa précieuse et saisissante actualité. Maintenant, ce qui est en question, c’est le grave problème des rapports du Spirituel et du Temporel.

  Ceux qui ont parlé du « ferment révolutionnaire » de l’Evangile ont été assez embarrassé par l’épisode du denier à César. C’est qu’en effet, la « révolution » que nous propose Jésus est intérieure ; celle de nos modernes révolutionnaires, chrétiens ou non, est extérieure. Ils veulent, eux aussi, comme les Juifs, un Messie ou un Messianisme matériel et d’ordre temporel. Leur Paradis est sur cette Terre et leur trésor, c’est ce monde.

  A ces égarés, Jésus répond à peu près : sachez faire la distinction de Dieu et de César, du Spirituel et du Temporel. Rendez à chacun ce que vous lui devez légitimement, c’est à dire ce qui vient de lui !

  C’est de César, c’est de Mammon que viennent les biens temporels ; c’est de la Terre que vient notre corps ; si donc ils nous les réclament, ils ne font, strictement, que se rembourser d’un prêt. Si le sol natal (qui, avec les éléments du corps, nous fournit chaque jour les produits qui lui permettent de subsister), nous réclame ce corps, nous devons lui  restituer son prêt. Si la fortune se retire de nous, n’oublions pas qu’elle n’était pas réellement à nous et que la partie de nous mêmes qu’elle comblait n’était pas celle qui vient de Dieu. Et ainsi de suite pour chaque application particulière. L’on dit communément : mon champ, ma maison, mon intelligence, mes enfants, mes idées, et le reste... Mais tout ceci n’est que deniers prêtés et qu’on nous reprendra. Nous le savons, mais nous nous comportons en pratique comme si nous l’ignorions.

  Méditons donc l’épisode du denier de César ; il nous enseignera à résoudre sainement, avec simplicité, en les posant bien d’aplomb, les problèmes souvent délicats, parfois déchirants, que pose la dualité du spirituel et du temporel, reflet exacte de notre propre dualité.

  Une fois de plus, nous verrons que la contradiction extérieure est rigoureusement proportionnelle à celle qui nous divise intérieurement.