IV

Deux avenirs inattendus

 

Ces détails, adressés à Mgr Convert, étaient signés d'un vénérable prêtre qui n'a pas voulu être nommé.

 

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À ..., le 5 août 1933.

 

Monseigneur,

 

Pendant la retraite que j'ai eu le bonheur de faire dernièrement à Ars, j'ai eu l'occasion de raconter à l'un de vos chapelains toute la reconnaissance et la confiance que ma famille et moi avons envers le saint Curé d'Ars : il m'a dit que je ne devais pas laisser perdre ces souvenirs, mais plutôt les publier pour la gloire du grand serviteur de Dieu.

Je vous les livre donc aujourd'hui, selon ma promesse, au lendemain de votre fête du 4 août, à laquelle j'ai eu la joie de voir assister neuf de mes paroissiens. Voici les faits dont je vous certifie l'exacte vérité :

 

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En mai 1857, deux sœurs, jeunes villageoises cultivatrices, d'une paroisse de la plaine Doloise, venues par bateau de Chalon-sur-Saône à Villefranche, arrivaient à Ars pour consulter le vénérable Curé sur leur vocation : elles étaient seules à aider leurs parents dans leur petit train de culture.

La plus jeune avait déjà fait pendant un an un essai de vie religieuse dans une communauté du diocèse, mais avait dû revenir dans sa famille pour raison de santé ; s'étant fortifiée, elle désirait reprendre son noviciat, et elle voulait auparavant prendre conseil de M. Vianney.

Presque aussitôt à son arrivée, elle put se confesser et lui exposer ses désirs ; le saint lui dit : « Vous ne devez pas rentrer au couvent, mais rester chez vos parents. Là, quoique non mariée, vous aurez à remplir le rôle de véritable mère de famille. »

 

Aussitôt après avoir formulé cette décision, très nette mais inexplicable pour celle à qui elle avait été donnée, le Curé d'Ars quitta son confessionnal, et, sans avoir été prévenu ni renseigné d'aucune façon, il fit signe d'approcher à l'autre personne qu'il n'avait jamais vue et qui, perdue dans la foule des pénitentes, attendait patiemment son tour. Elle fit sa confession et à son désir d'embrasser, elle aussi, la vie religieuse, elle entendit opposer un refus formel : « Mariez-vous ; vous aurez beaucoup d'enfants, et parmi eux des prêtres du bon Dieu. »

 

Dociles à ce qu'elles crurent être la volonté de Dieu, les deux sœurs rentrèrent dans leur famille et se préparèrent par le travail et la piété à suivre leur vocation.

Jusqu'à ce jour, l'aînée n'avait jamais reçu de proposition de mariage, pas plus qu'elle n'y avait pensé elle-même. Et cependant, le 8 septembre de la même année, elle se mariait dans sa paroisse avec un jeune travailleur de la terre comme elle. Au repas des noces on lui demanda comme aux autres convives de chanter sa chanson. Elle entonna : « Je mets ma confiance, Vierge, en votre secours », au grand étonnement, mais aussi à l'édification des gens de la noce.

Le 10 août 1868, elle donnait le jour à l'auteur de ce récit qui reçut le baptême le 15 août, jour de la fête patronale de la paroisse.

 

Et moi qui ne croyais jamais pouvoir arriver à soixante-dix ans, j'achève ma soixante-quinzième année, après avoir fait mes noces d'or, le 25 décembre dernier, et en ce mois, s'il plait à Dieu, j'achèverai ma trente-quatrième année de curé dans ma troisième et dernière paroisse.

Ma mère eut, après moi, trois filles et trois fils dont deux jumeaux.

Parmi mes frères, deux furent prêtres : l'un est mort le 4 mars 1932, curé de sa deuxième paroisse pendant 32 ans ; l'autre est mort à Saïgon, en Cochinchine occidentale, le 24 mars 1917 : membre de la Société des Missions Étrangères de Paris, il exerça en Cochinchine un brillant et fécond ministère pendant vingt-quatre ans ; on l'appelait « l'admirable Père B. ».

Ainsi fut réalisée la prédiction du Curé d'Ars à ma mère : « votre vocation est de vous marier pour donner des prêtres au bon Dieu. »

 

Quant à ma tante, voici comment elle remplit son rôle de mère de famille que lui avait assigné M. Vianney :

À mesure que nous venions au monde, le foyer n'étant pas assez grand, nous passions chez les grands-parents, et là nous étions livrés presque exclusivement aux soins de la tante ; elle nous aimait tant que nous avions pris et conservé l'habitude de l'appeler maman Nanette, de son nom d'Anne.

Qu'elle a été heureuse quand elle a vu les deux premiers d'entre nous arrivés au sacerdoce ! Aussi m'a-t-elle suivi dans mes deux premières paroisses jusqu'à sa mort survenue le 15 octobre 1894.

 

Tout en remerciant Dieu de la vocation de mon frère missionnaire, elle ne pouvait se faire à l'idée de le voir partir. Pour lui épargner les douleurs de la séparation, le bon Dieu l'a rappelée à Lui quatre mois avant la première messe de ce cher missionnaire, et six mois avant son départ pour la Cochinchine.

Elle a été ainsi une véritable mère pour tous les orphelins bien jeunes que nous étions. C'est elle, en somme, qui nous a élevés. Que le saint Curé d'Ars soit remercié de nous l'avoir conservée !

 

Cette tante, jusqu'à son dernier soupir, n'a pas été moins pieuse que ma mère. Celle-ci allait chaque dimanche matin faire la sainte communion, après avoir déversé son lait au chalet communal. Elle était remplie d'amour pour le Sacré-Cœur, comme en témoignent trois lettres qu'elle m'a écrites dans mes premières années de petit séminaire et que je conserve précieusement ainsi que des reliques.

 

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Ce récit, Monseigneur, vous le trouverez sans doute bien long ; mais je devais vous le faire en entier pour vous prouver ma reconnaissance au saint Curé d'Ars et celle de toute notre famille. Mon beau-frère dont j'ai fêté les noces d'or au surlendemain des miennes, construisant, par nécessité d'agrandissement, une nouvelle maison, l'a dédiée au saint Curé, dont il a placé la statue au-dessus de la porte d'entrée. La plupart des membres de ma famille sont allés plusieurs fois en pèlerinage à Ars ; un de mes neveux y est allé avant de partir pour la grande guerre, en 1917. Il a fait ses deux années de guerre sur le front, sans avoir jamais subi le moindre mal : aussi, après son mariage avec la sœur d'un Oblat de Marie-Immaculée, missionnaire au Pôle Nord, il n'a pas manqué de faire, avec sa jeune épouse, un pèlerinage d'action de grâces.

Comment, après tout cela, pourrions-nous ne pas avoir de la dévotion pour le saint Curé d'Ars ?...

F. B.