La religion de combat par l’abbé Joseph Lémann

Livre Troisième

L'insolence du plan sectaire

Chapitre Troisième

- I.Comme quoi le terme d’insolence ne convient que trop justement à ce qui se perpètre.
– II. Les peuples, par grandes masses, se rangent contre Dieu. Insolence et tyrannie du nombre.
– III. Insolence du but proposé à leurs efforts : l’Humanité à mettre à la place de la Divinité, l’Homme à la place de Dieu. Signification de ce but dans la laïcisation et dans le fracas des apothéoses.
– IV. Insolence dans l’exécution: les plus belles patries chrétiennes chargées de la monstrueuse substitution; la noble France, surnommée le Carquois de Dieu, retournée, comme une flèche, contre Dieu; la noble Italie, qui doit aux Papes la plupart de ses grandeurs, retournée contre la Papauté.
– V. Insolence dans le mode d’exécution : les lois, de saintes et justes qu’elles étaient, retournées contre Dieu et son Église. La savante persécution de Julien l’Apostat, reprise et perfectionnée, promet le succès.
– VI. Insolence des auxiliaires du plan sectaire : faveurs prodiguées au Judaïsme par l’apostasie; vie superbe et fastueuse des juifs, méprisés hier; leur arrogance et leur haine contre le christianisme persécuté. Cependant un partage se prépare au sein de la synagogue: juifs avec l’apostasie, israélites avec l’Église catholique. Supplication adressée à ces derniers.
– VII. Insolence du terme final dissimulé: adoration de l’or, adoration de la courtisane, adoration du Pouvoir, et derrière toutes ces adorations, celle de Satan.


I

À en juger par la seule physionomie des fils de ténèbres, nés de l’apostasie, que nous avons esquissée, le plan sectaire doit être épouvantable. Mais si, à la lueur des faits qui se déroulent, et à l’examen des projets qu’on ne prend plus la peine de dissimuler, on considère ce plan en lui-même, dans son but, ses proportions et son exécution, un terme bondit, en quelque sorte, sous la plume pour le qualifier – insolence. Le plan sectaire est insolent. L’insolence, dans l’acception de ce mot, exprime deux idées: l’idée de quelque chose d’inaccoutumé, d’insolite; et l’idée de l’excès dans l’audace.

C’est bien la double note de ce qui se perpètre: l’apostasie prépare, pour le monde, quelque chose d’insolite, d’inouï, on ne l’aura jamais vu; et son audacieuse tentative laissera bien loin derrière elle les excès des hérésies et des méchancetés passées.

Le récit de la Genèse que l’assyriologie contemporaine justifie si complètement, dit qu’au début de l’histoire du monde, dans cette époque restée obscure où les hommes étaient forts et vivaient longtemps, il y avait des géants: des géants étaient sur la terre en ce temps-là, c’est-à-dire, d’après l’interprétation du texte hébreu, des hommes qui, outre une stature au-dessus de la stature commune, étaient violents, audacieux, et se distinguaient par leurs crimes. Un autre livre sacré, l’Ecclésiastique, ajoute d’eux: Les anciens géants ont été détruits à cause de la confiance qu’ils avaient dans leurs propres forces. Dieu les a eus en exécration à cause de leur insolence. Il ne faut plus se faire illusion, la consommation des siècles aura ses géants, comme les a eus la genèse: géants du mal! La stature physique des fils de ténèbres, nés de l’apostasie, n’a rien, sans doute, que de très médiocre: ce sont même des hommes dégénérés, rapetissés. Mais les moyens formidables dont ils disposent donnent à leur puissance des dimensions sans bornes, et l’insolence de leur plan renferme un défi que le ciel n’a jamais entendu. Sondons cette insolence, comme on fait d’un abîme. Un prophète d’Israël disait des anciens géants, à propos de leur pays: C’est là qu’ont été ces géants si célèbres, qui étaient dès le commencement, ces géants d’une si haute taille, qui savaient la guerre. Voyons si ceux de l’apostasie n’entendent pas aussi, et que trop savamment, l’épouvantable guerre contre Dieu.

II

Un dogme faux et impie a été posé au commencement de ce siècle: la souveraineté du peuple; Une institution redoutable a bientôt accompagné ce dogme: le suffrage universel;

Qu’est-il sorti de ce dogme et du fonctionnement de l’institution? Ce spectacle sans précédent dans l’histoire des erreurs du genre humain: de grandes masses de peuples qui viennent, officiellement, se ranger en bataille contre Dieu. On appelle cet état de choses la démocratie. La démocratie est-elle donc mauvaise en soi, et ses racines plongent-elles dans les enfers? Pas le moins du monde. Elle est bonne comme la monarchie, bonne comme l’aristocratie, elle complète les trois éléments d’un État, savoir: le monarque, la noblesse, le peuple. Seulement, bien loin d’être elle-même une souveraineté, elle doit se subordonner avec humilité, reconnaissance et amour, à deux souverainetés qui lui procurent son organisation, sa force, sa beauté, son bonheur, et qui sont:

La souveraineté de Dieu, de qui elle relève, comme toute créature, comme la monarchie et l’aristocratie; La souveraineté d’un chef, élu avec poids, nombre et mesure, quel que soit, du reste, son nom (président, prince, consul), à la sagesse et au génie duquel elle confie ses destinées pendant qu’elle se livre à ses rudes labeurs absorbants, et avec qui elle respecte le pacte gouvernemental, conclu ensemble.

Cette subordination, hélas! ne s’est pas accomplie, à la date fameuse de l’avènement de la démocratie : 1789. Le peuple, alors, s’est affranchi de Dieu, et s’est affranchi de tout chef; à l’instigation de perfides rhéteurs, il a proclamé sa propre souveraineté.

Cette indépendance, impie vis-à-vis de Dieu, imprudente dans le rejet d’un chef légitime ou choisi avec sagesse, n’a amené, à la démocratie égarée et téméraire, que des désastres. Sa souveraineté ne traîne après elle que des calamités; elles crèvent les yeux, et aussi, le cœur! Première calamité : les Droits de l’homme, décalogue et évangile de la démocratie, ne font que faire verser des larmes à l’homme; jamais, en effet, la personnalité humaine n’a été plus méprisée, plus asservie, plus écrasée, plus malheureuse! Deuxième calamité : la souveraineté du peuple n’a pas empêché le pouvoir de tomber dans les mains d’exploiteurs qui, tour à tour, ont trompé cruellement le peuple, en le flattant. «Dans une démocratie gouvernée chrétiennement, le pouvoir s’élève vers les hauteurs lumineuses et s’exerce par l’aristocratie de l’intelligence et du mérite; dans les démocraties livrées à des athées, l’autorité s’abaisse, de degrés en degrés, jusqu’aux sombres marécages où les miasmes empoisonnés fermentent; le pouvoir finit par tomber entre les mains de scélérats bêtes et méchants.»

Un peuple qui se passe de Dieu dit aux chefs ambulants qui se succèdent: C’est l’abomination qui vous a choisis, et ces chefs sont forcés d’être abominables. Troisième calamité: au début de son avènement, la démocratie voulait borner son impiété à se passer de Dieu. Elle ne s’est pas arrêtée là, elle ne pouvait pas s’y arrêter. Des meneurs, les chefs de la secte, lui ont dit: Va contre Dieu! Le passage de sans Dieu à contre Dieu a été franchi, et l’heure présente n’est-elle pas au spectacle de grandes masses de peuples qui sont en marche contre le ciel? Le temps des géants est revenu! Il en résulte cette première insolence du plan sectaire, d’autant plus excessive qu’elle s’aide de la plus impitoyable tyrannie: l’insolence et la tyrannie du nombre. Une feuille catholique la décrit en ces termes expressifs:
«Le nombre est sourd. Nulle raison ne le touche, il s’est fixé à cette triomphante résolution de n’entendre rien, de se fermer à toute vérité, à toute parole heurtant la passion ou l’erreur qui lui est chère. «Le nombre défie la raison, défie l’évidence, défie l’éloquence. Pour se garantir des pénétrations du vrai, il a sa surdité voulue. Il se fait de cette invulnérabilité sui generis un sujet d’orgueil. «Ne pas comprendre, c’est sa revanche à lui, sa représaille de l’infériorité où l’ont tenu les ci-devant classes dirigeantes. «Le nombre est sourd ou fait le sourd. N’est-ce pas épouvantable? Aussi ce qui domine, ou éclaire est comme s’il n’était pas; ce qui était dessus est mis dessous. Bien qu’à faire celui qui n’entend pas, le nombre supprime de fait à peu près tous les genres de supériorité, supériorité dans la compétence, dans les doctrines, autorité des grands exemples; le nombre, quand il veut, met ces luminaires sous le boisseau, et en étouffe la flamme. «Disons vite que le nombre n’est pas, il s’en faut, le principal coupable. Les ravages qu’il commet ne lui sont qu’en partie imputables. Des malfaiteurs publics travaillent le peuple, le trompent sans pudeur, lui soufflent les haines insensées. Pour désigner la soi-disant opinion du pays, on se sert volontiers d’un mot: le torrent de la volonté nationale.
«Le torrent, agent dévastateur, ne peut être que le peuple spécial de l’émeute et du scrutin radical, le peuple préparé par les meneurs révolutionnaires, grisé par eux de l’alcool de sa prétendue souveraineté.»

Combien justes et saisissantes sont ces réflexions! Que de fois, durant ces vingt dernières années, ne se sont-elles pas vérifiées dans les actes de brutalité d’une majorité impie? Ici, c’était un conseil municipal qui rayait le terme Dieu de tous les livres de classe; là c’était une Chambre législative qui accompagnait de hurlements ses votes contre les institutions catholiques. Une locution célèbre est née de cette tyrannie insolente du nombre: La mort sans phrases; les institutions catholiques n’ont pas à parler, elles n’ont qu’à mourir!

III

Sans Dieu, puis contre Dieu, telles sont donc les étapes que la secte fait parcourir à la démocratie: mais dans quel but? que poursuit le plan sectaire? Ce but:

Substituer à la Divinité, l’Humanité; à Dieu, l’homme. Dieu n’est plus, l’homme le remplace!

N’est-ce pas l’insolence de l’usurpation? L’usurpation, en effet, forme le fond de la malice humaine, depuis le péché. Le paganisme antique avec ses mille dieux aux formes humaines a été l’accaparement, l’absorption, de la divinité dans l’humanité; mais l’audace moderne tente une entreprise plus nettement usurpatrice: la supplantation directe de Dieu par l’homme. Plus de détours: Dieu est de trop; l’Homme-Dieu est de trop; l’Église de Dieu est de trop; ce que l’homme veut, c’est lui-même; c’est lui seul. La Divinité ayant été balayée, apparaîtra l’Humanité! Dans un âpre désert de l’Orient, au milieu d’un buisson qui brûlait sans se consumer, l’Éternel avait révélé son nom au pâtre qui fut Moïse: «Je suis Celui qui suis; tu diras aux enfants d’Israël que Celui qui est t’envoie vers eux.» Ô terre de l’Orient, murmure le plan sectaire, tu prétends avoir entendu cela; Arabie, pays de l’encens, tu as envoyé cette révélation, avec tes parfums, dans toutes les directions de la terre; mais l’Occident, lui, comme un robuste travailleur en pleine possession de lui-même, avec ses bras noircis par le travail, avec les flots de fumée de ses chars de feu, l’Occident apporte au monde une autre révélation que voici: Dieu n’est pas, mais l’homme est; il est à lui-même son Dieu, et c’est à lui de se créer sa félicité.

Quelque incroyable et monstrueuse que soit cette tentative d’usurpation, elle est cependant en train de s’accomplir; trois grands courants de supplantation le prouvent surabondamment: N’y a-t-il pas d’abord le transport sacrilège sur le peuple souverain, des attributs de la Divinité? «Suivant le blasphème révolutionnaire, le peuple est Dieu; on lui en reconnaît les incommunicables attributs: l’infaillibilité, l’inviolabilité, l’impeccabilité, l’indiscutabilité… «Dès lors pas de discussion, pas de contradiction; les pouvoirs émanés du peuple ne souffrent pas de telles familiarités. Prohibition de toute liberté d’examen, c’est bien un culte cela, un abominable et sacrilège culte qui veut s’imposer par la force.

«La souveraineté populaire n’est bornée sur aucun point et dans aucune direction; elle est sans limite, sans devoir, sans foi ni loi. Une telle souveraineté n’a qu’un nom qui la caractérise: elle est l’omnipuissance du mal.» Que nous sommes loin des belles doctrines traditionnelles qui plaçaient le trône de Dieu au-dessus des sociétés et disaient qu’il est le suprême arbitre des destinées! Dieu est détrôné: le suprême arbitre est le peuple souverain.

De cette supplantation insolente, n’y a-t-il pas une autre preuve dans la laïcisation? En effet, outre les spoliations iniques qui sont la suite de cette mesure, à quoi vise-t-on en laïcisant? que déclare-t-on ouvertement? On déclare qu’on veut substituer à Dieu, à l’Homme-Dieu, à l’Église de Dieu, un état de choses purement humanitaire; En laïcisant les écoles, substituer à l’éducation chrétienne, une éducation humanitaire;

En laïcisant les hôpitaux, substituer à la divine Charité, des soins humanitaires; En laïcisant les funérailles, substituer à la mort chrétienne, une mort humanitaire; En laïcisant toutes choses, substituer à la civilisation chrétienne, une civilisation humanitaire. Nous sommes assez grands pour gouverner nos affaires! s’écrient superbement les législateurs de la nouvelle Humanité; les vieux siècles de superstition avaient introduit dans nos affaires la main de Dieu; nous, nous ne reconnaissons que les bras de l’homme!

De cette supplantation insolente, n’y a-t-il pas une troisième preuve indéniable dans ce scandale qui dure: l’église de la patronne de Paris, sainte Geneviève, enlevée au Dieu vivant et adjugée au fracas des apothéoses. La Majesté du Dieu vivant remplissait ce temple; on lui a signifié un matin: Va-t-en, car voici de grands morts de la race humaine qui viennent prendre ta place. Le journalisme a décrit ainsi qu’il suit l’insolence de ces apothéoses:
Paris, 28 mai 1885. «Il se prépare l’apothéose païenne d’un homme, par une ville redevenue elle-même l’émule profane de Rome et d’Athènes. «La mort de Victor Hugo est l’unique objet qui occupe aujourd’hui la France et le monde. Je suis frappé de l’entraînement universel qui précipite les esprits autour de ce cercueil: c’est un délire. On va faire, dans Paris, ce qui ne s’est jamais vu. Les funérailles d’un poète prendront des proportions que l’histoire d’aucun peuple n’a encore constatées: ni roi, ni libérateur, ni grand homme d’aucune sorte, n’auront connu pareille apothéose.

«Il serait puéril de le contester, de semblables honneurs ne sont rendus qu’à une personnalité souveraine. Cela ne suffit pas; il faut ajouter que cette personnalité souveraine est la réduction de tout un peuple, disons mieux, de toute une époque, à un moment donné de l’histoire de l’humanité.

«Si la France s’émeut, si toutes les nations s’émeuvent comme la France, parce que V. Hugo vient de mourir, concluez que V. Hugo était la lyre vibrante de toutes ces âmes agitées, la voix où notre temps se sentait passer avec éclat, dans tout le transport de ce qui le passionne le plus. L’œuvre colossale de V. Hugo restera l’expression la plus vraie et la plus palpitante du xixe siècle. Que vaut cette œuvre, que vaut cette expression, que vaut ce xixe siècle? L’avenir le dira. «On le traînera au Panthéon, d’où l’on a chassé l’image de Jésus-Christ. On le divinisera.

«Révolutionnaire jusqu’aux moelles, parce qu’il était orgueilleux jusqu’aux moelles, il reçoit aujourd’hui, du siècle qu’il a formé, l’apothéose qui met le comble à sa funeste influence, son indécente gloire.»
Paris, 31 mai 1885. «Ce matin je suis allé jusqu’aux Champs-Élysées. J’ai jeté un coup d’œil sur l’Arc de Triomphe, à l’ombre duquel se dresse le gigantesque et cependant gracieux catafalque où repose, depuis minuit, le cercueil du poète acclamé. L’effet d’ensemble est grandiose. Le groupe de Falguières est voilé : le quadrige n’apparaît qu’à travers une gaze noire qui donne au monument un caractère solennel de deuil national. De longues oriflammes pendent jusqu’à terre. Je n’apercevais pas les fantastiques lueurs des lampadaires énormes qui forment ceinture à cet Arc triomphal, devenu un triomphal tombeau. Mais le soleil couvant de ses rayons adoucis l’avenue verdoyante des Champs-Élysées; cette foule montant comme une marée irrésistible de flots humains et venant battre, comme un écueil, le trophée de notre gloire militaire servant d’abri à notre gloire littéraire: ces lignes d’argent, dessinées par les broderies sur les tentures du catafalque, coupant le fond sombre des draperies funèbres et brillant comme des éclairs fixés: tout cela mêlé au bruit immense des voitures, aux rumeurs confuses de la multitude et aux émotions que j’éprouvais malgré moi, a laissé dans mon imagination l’un de ces incomparables tableaux qu’on n’oublie jamais.

«Mais l’éclat poétique et la portée historique de l’événement extraordinaire qui se passe aujourd’hui sous mes yeux ne me dissimulent ni les vices et les fautes du héros, ni la tristesse des conséquences de son apothéose.

«Non, le triomphe posthume qu’on lui fait ne me cache rien des laideurs de son âme, de la béate et criminelle indulgence pour le mal qui forme aujourd’hui le fond de l’oraison funèbre de V. Hugo. Mais ses funérailles sont significatives autant que grandioses, et je le dis: Victor Hugo est un monde; le juger en bloc est un contre-sens. L’analyse seule peut en venir à bout. Or, les masses ne connaissent pas l’analyse et procèdent par synthèse. «Christ laïque, politique incorruptible,» voilà les deux médailles que le Petit Journal a suspendues, depuis dix jours, à la boutonnière de ses 600 mille lecteurs.»
2 juin 1885. La journée d’hier restera mémorable. Jamais Paris n’avait assisté à un spectacle aussi extraordinaire. J’ai pu juger de l’éclat de ces obsèques inouïes grâce à de puissantes jumelles que j’ai tenues braquées, pendant deux heures, sur l’immense et radieux cortège qui descendait, comme un fleuve, l’avenue des Champs-Élysées. Quel luxueux déploiement d’oriflammes et de couronnes! Quelles bannières, quels bouquets de fleurs, quel emblèmes tour à tour grandioses et gracieux! Cette apothéose païenne relègue loin derrière elle ce que les Anciens nous racontent des Panathénées ou des triomphes militaires de César au Capitole. Il faut renoncer à décrire la pompe éblouissante, rendue plus radieuse encore par les rayons du plus beau soleil. Aussi quels reflets jetaient de toutes parts les casques étincelants de nos cuirassiers et de nos dragons, les hampes dorées des drapeaux, les vives couleurs des immortelles, des violettes, des lierres, des palmes frémissantes, que des groupes de tout costume et de toute stature, depuis les enfants des bataillons scolaires jusqu’aux viriles délégations des sociétés d’harmonies ou de l’école Saint-Cyr, portaient triomphalement sur leurs épaules, comme dans nos processions catholiques on porte les images des Saints ou leurs précieux reliquaires! Ce long défilé a duré de midi moins le quart à cinq heures et demie du soir. Deux choses m’ont surtout frappé: le groupe brillant des généraux à cheval, et les chars éblouissants qui suivaient – contraste voulu – le corbillard des pauvres contenant le cercueil de Victor Hugo. Rien de plus majestueux et de plus poétique que cet entassement harmonieux de couronnes, surmontées de faisceaux tricolores, et traînés par six chevaux en grand gala. V. Hugo n’a jamais pu rêver de tableau plus splendide, et l’antithèse qui était sa figure de rhétorique par excellence y recevait sa suprême consécration dans le rapprochement que le regard faisait malgré lui entre cette bière nue, d’aspect indigent, et la somptueuse magnificence qui lui servait pour ainsi dire de royale et incomparable escorte. On assistait non pas aux funérailles d’un poète, mais, semblait-il, aux funérailles de la poésie même, autour de laquelle ondoyait tout un peuple en deuil.
«Le monde a changé de figure. La France moderne n’a plus rien de l’ancienne France. V. Hugo et Voltaire nous ont pétri des traits nouveaux : notre masque gardera longtemps l’indélébile empreinte de leurs doigts de géants. «Il y a là de quoi faire réfléchir.»

Oui, certes, il y a de quoi faire réfléchir. Les tendances de l’homme à supplanter Dieu et à se déifier prennent de jour en jour, d’heure en heure, des formes et des dimensions qui font peur.

IV

L’insolence du plan sectaire est loin d’être épuisée. Expulser Dieu, déifier l’homme, voilà donc le but à atteindre. Mais qui sera chargé de conduire officiellement l’entreprise, et d’y entraîner le reste du genre humain?

«Les deux nations les plus catholiques», répond avec une joie maligne le plan sectaire. «La France et l’Italie ont amené autrefois le monde à Dieu, au Christ et à l’Église; la France et l’Italie conduiront maintenant la guerre du monde contre Dieu, contre son Christ, et l’Église.»

Dans la conception de ce gigantesque contraste, quelle insolence n’y a-t-il pas? L’ennemi acharné du genre humain, Satan, a pu seul concevoir et inspirer une pareille antithèse. Son orgueil ne savourerait-il pas la plus basse jouissance, si jamais il pouvait s’adresser ainsi à la France: «Toi, la fille aînée de l’Église! Non, tu es la mienne à présent!»
Un pape illustre, saint Grégoire le Grand, a dit de la France: elle est le carquois de Dieu. Cette idée du carquois de Dieu est belle et fière. Elle vient de la Bible. Isaïe, voulant caractériser la mission du Christ ou encore celle d’un Élie ou d’un Jean-Baptiste, les fait parler de la sorte: Dieu m’a mis en réserve comme une flèche choisie, il m’a tenu caché dans son carquois. En effet, lorsque l’Éternel, en arbalétrier des grands combats, a lancé dans le monde son Christ ou des hommes intrépides et sûrs comme Élie et Jean-Baptiste, il a, immanquablement et inévitablement, touché le but arrêté dans ses desseins. Eh bien, à ce rôle d’honneur a été associée la France: elle est devenue le carquois de Dieu!

Y a-t-il dans les commencements de l’Église une hérésie grandissante à arrêter dans sa marche, à clouer à terre? une flèche part du carquois de Dieu, c’est la France: Clovis transperce et finit dans les plaines de Vouillé l’hérésie arienne.

Y a-t-il le cimeterre musulman à confondre dans son éclair par un éclair plus vif et plus prompt? une flèche part du carquois de Dieu, c’est la France; Charles Martel écrase sous les murs de Poitiers l’invasion musulmane.

Y à-t-il l’indépendance du chef de l’Église à garantir, un Pape est-il en péril? le sifflement de la flèche qui part se fait entendre au-dessus des Alpes, c’est la France! et le Pape qui, à sa gauche, avait déjà Constantin, voit à sa droite se placer Charlemagne. Y a-t-il une injustice commise quelque part, s’élève-t-il le soupir d’un innocent opprimé, fût-il soupiré au bout du monde? une oreille l’entend et une flèche part, c’est la France, et des bras se tendent pour remercier la libératrice.

La France était donc, dans un sens très vrai, le carquois d’honneur et de réserve flottant aux côtés du Tout-Puissant. Mais voici, depuis la Révolution, un retournement lugubre, semblable au retournement d’une flèche qui reviendrait contre celui qui l’aurait lancée: Y a-t-il la base même du foyer domestique à ébranler par le divorce? ce trait aigu atteint le cœur de Dieu, et l’on dit qu’il vient de France! Y a-t-il le crucifix à arracher, à faire tomber des murailles? ce trait aigu part, et l’on dit qu’il vient de France! Y a-t-il l’innocence des enfants à compromettre dans sa fleur? Y a-t-il la soeur de charité à éloigner du lit des malades dans les hôpitaux? Ces deux traits aigus partent, et l’on dit qu’ils viennent de France! Y a-t-il le dernier soupir, le dernier regard du moribond à détourner du ciel et de la miséricorde? Ce trait aigu part, et l’on dit qu’il vient de France!

Voilà un retournement lugubre et bien étrange. Doit-on en déduire que le carquois de Dieu est devenu le carquois du diable? Blasphème serait une pareille déduction! De même qu’autrefois l’arche d’alliance était tombée an pouvoir des Philistins sans rien perdre de sa sainteté, la France tombée au pouvoir des sectaires conserve l’espérance de reprendre et de continuer sa mission d’honneur. Léon XIII la soutient de cette espérance: ne la nomme-t-il pas la très noble nation de France, nobilissima gens Galliarum?

Vous me faites servir à vos iniquités, dit-elle à ses oppresseurs, et je déteste l’iniquité….

Néanmoins, quelle insolente satisfaction pour Satan d’avoir réussi à faire inscrire au plan sectaire: On visera Dieu, de la terre de France!

«Vous me faites servir à vos iniquités, et je déteste l’iniquité,» peut dire également la noble Italie.

Des bouches d’or et des plumes savantes et émues ont célébré l’Italie, mais nulle éloquence ne nous a semblé plus émouvante que les accents arrachés à un coeur d’ange et de femme, au moment où la Révolution inaugurait dans la péninsule son oeuvre de défiguration: «Et maintenant, après tant de douleurs, ma passion pour ce pays est toujours la même, ou plutôt plus forte, car à présent je sais pourquoi je l’aime, je sais quelle est la source d’où ce délicieux parfum se répand sur l’Italie.

«Oh! oui, j’aime et j’aimerai toujours ce pays, dont le peuple croit à une patrie éternelle, à des amis invisibles auxquels il parle dans ses joies et dans ses peines; ce pays dont presque chaque ville voit son Dieu réellement présent, exposé continuellement aux yeux d’une foule qui adore! J’aime ce pays qui a connu toutes les gloires et qui les a toutes rapportées à Dieu; ce pays dont les habitants ont su atteindre la perfection du beau en toutes choses, et qui cependant connaissent moins que d’autres l’ambition et la fatuité. «J’aime ce pays, où les âmes et les fleurs répandent plus de parfum qu’ailleurs; ce pays, qui vit naître saint François d’Assise et l’autre doux François, et tant d’autres saints et saintes au cœur brûlant; ce pays, où toutes les fêtes sont religieuses, où l’on rencontre sur son chemin l’habit que portèrent saint Benoît, saint Dominique, saint François, saint Ignace et d’autres dont le nom est écrit avec les leurs au livre de vie; ce pays, où tant de vies humbles et obscures s’achèvent au fond des villages, comme au fond des cloîtres, par une sainte mort. J’aime ce pays, qui renferme la ville où règne le représentant de Jésus-Christ, la Ville Sainte, ou tant de vertus se sont pratiquées de tous temps et où est venue se fortifier celle de tous les grands bienfaiteurs de l’humanité.

«Oh! j’aime ce pays où le blé et la vigne semblent se presser de croître pour servir au plus sacré des mystères; ce pays si doux à l’âme, si enchanteur aux yeux, qu’il me semble qu’en mourant on pourrait se dire: «Je vais voir bien mieux que l’Italie!» C’est cependant ce pays auquel on s’efforce de persuader que sans la présence du Chef de l’Église sur son sol et dans son histoire, il atteindrait les plus hautes destinées dans l’aréopage des nations. L’Italie chrétienne ne le croira jamais. Tant que Venise ne sera pas morte avec le lion de Saint-Marc, tant que Gênes élèvera au-dessus des flots ses palais de marbre, tant que Florence couvrira l’Arno des splendeurs de son génie, on ne pourra croire que la Rome des Papes fut une cause de décadence, de servitude et d’opprobre. Il y a des accusations qui se répondent à elles-mêmes, et des injustices qui sont l’honneur des grandes choses. Néanmoins, là encore, quelle insolente satisfaction pour le père du mensonge d’avoir fait inscrire au plan sectaire: On persuadera à l’Italie de se débarrasser de la Papauté!

V

«C’est par des lois correctes, continue le plan sectaire, que Dieu, le Christ, le Pape, l’Église, les sacrements, les croix, doivent vider le terrain. Que celui qui a fait la Loi ancienne et la Loi nouvelle, le Décalogue et l’Évangile, déloge à son tour, au nom de la Loi!» Ce mode d’exécution est d’une insolence qui n’a pas de nom. Faire servir les deux plus belles patries chrétiennes à l’expulsion de Dieu, du Christ et des choses saintes, est déjà une audace inouïe; mais y employer correctement la Loi, c’est le comble!

En effet, voici le plus formidable péril des temps modernes; de courtes et lumineuses sentences de Bossuet sur les lois, rapprochées de ce qui se passe, aideront à le faire comprendre. Première sentence: La loi est réputée avoir une origine divine. C’est pourquoi, ajoute Bossuet, tous les peuples ont voulu donner à leurs lois une origine divine, et ceux qui ne l’ont pas eue ont feint de l’avoir. C’est ainsi que les lois deviennent sacrées et inviolables. Mais à présent que Dieu est chassé, l’origine des lois est la volonté nationale, c’est-à-dire la volonté d’une multitude dirigée par des chefs sectaires, que l’abomination a choisis. Deuxième sentence: L’intérêt et la passion corrompent les hommes, mais la loi est sans intérêt et sans passion. À présent, au contraire, la passion est dans les lois; la haine y transpire contre le catholicisme; le vil intérêt également les anime, c’est pour dépouiller les catholiques qu’on les fait. Troisième sentence: La loi est sans tache et sans corruption. À présent, au contraire, les lois sont pleines de taches; elles favorisent la corruption.

Et d’autre part, cependant, ces lois demeurent entrelacées à des restes de christianisme, par exemple, le Concordat et ses articles organiques.

Or, C’est au nom de pareilles lois qui n’ont plus de liaison avec Dieu, qui expriment la passion et l’intérêt, qui sont pleines de taches et qui, d’autre part, demeurent entrelacées à des restes politiques de christianisme, c’est au nom de ces lois, au nom de la Loi, qu’on vient dire et signifier dans des patries chrétiennes comme la France et l’Italie, façonnées par le christianisme au respect de la loi: Dehors les religieux! plus de processions! obligation du service militaire pour les prêtres! incapacité d’enseigner pour les cléricaux! incapacité de posséder pour les congréganistes! et, de la sorte, se prolonge et se stabilise la plus douloureuse et la plus savante persécution qui se soit encore organisée, où l’on voit les justes condamnés par la justice, mais une justice révolutionnée, de chrétienne qu’elle était! Si Julien l’Apostat pouvait reparaître, assurément, son coeur se gonflerait d’orgueil; car le plan de la savante persécution dont il a eu l’idée est repris, et cette fois, se dirait-il, tu ne vaincras pas, Galiléen! Évitant le plus possible la violence et l’effusion du sang, il avait eu l’idée de mettre les chrétiens hors l’enseignement, hors les professions libérales, hors les moindres charges de l’État; de leur soustraire tous les moyens d’existence et d’activité, et de forcer ainsi le christianisme à étouffer, à tomber et à finir, faute d’air et d’aliment. L’histoire rapporte que, à l’époque de son expédition contre les Perses, Julien traversait la plaine de Cyrestica, quand il aperçut la grotte d’un saint ermite, nommé Domitius, assiégée par une foule d’affligés et de malades qui venaient demander à l’homme de Dieu des consolations ou la guérison de leurs infirmités. L’Apostat, frappé de ce spectacle, s’arrête et va droit à l’ermite. – «N’as-tu pas pris l’engagement de vivre seul? lui crie-t-il dès qu’il l’aperçoit. N’est-ce pas pour cela que tu t’es retiré dans ce désert? Que signifie cette foule? Pourquoi violes-tu ainsi ton vœu?» – «Mon âme et mon corps sont bien véritablement reclus dans cette caverne, répond le solitaire, mais je ne puis renvoyer ce peuple dont la foi me poursuit au désert.» – «Ah! ce n’est que cela! dit Julien avec un ricanement féroce, eh bien, je vais t’aider.» – Et il ordonne de murer la grotte. Le saint ermite y mourut de faim.

Le plan sectaire moderne se promet le même résultat. La France, l’Italie, les patries chrétiennes, étaient, pour le christianisme, ce que l’ermitage au désert était pour le saint ermite: les multitudes et les peuples des autres parties du monde accouraient demander au christianisme ses bienfaits, particulièrement sur le sol de France et d’Italie. Eh bien, c’est en France même, en Italie, dans les patries chrétiennes, que le christianisme devra étouffer, tomber et finir: les lois serviront à le murer, elles le murent déjà. Et Satan et l’apostasie moderne, avec un ricanement féroce, attendent patiemment, derrière les lois, comme derrière les portes de l’Enfer, l’agonie de l’oeuvre du Galiléen!

VI

Dans l’effroyable plan qui s’exécute, il y a encore l’insolence des auxiliaires.

Julien l’Apostat, lorsqu’il avait voulu détruire la religion chrétienne, avait appelé à la rescousse deux auxiliaires: le paganisme dont il ranima les fausses divinités, les usages et les fêtes, et le judaïsme, dont il entreprit de reconstruire le Temple. L’apostasie moderne, héritière, en l’agrandissant, du plan de Julien l’Apostat, s’est souvenue des deux auxiliaires. L’aide du premier s’est déployé avec fracas à l’ouverture de la Révolution française, et il est demeuré célèbre, alors que, de 1789 à l’Empire, les coutumes ramenées de Rome païenne, d’Athènes, de Sparte, roulèrent leurs flots de vase impure dans la vie de la nation très chrétienne, et que les bourreaux dansèrent, comme les satyres anciens, sur les corps des prêtres et des chrétiens massacrés: mais l’aide du paganisme est épuisé, et c’est maintenant le tour du judaïsme, comme auxiliaire de persécution. Hâtons-nous de dire que la plupart des israélites ne sont pas persécuteurs, que beaucoup même sont animés de dispositions fraternelles pour leurs concitoyens chrétiens, mais que la malveillance invétérée du judaïsme à l’égard du christianisme est persécutrice. En outre, l’imagination d’Israël n’a pas cessé d’être hantée par un rêve de domination universelle: en sorte que, par ces dispositions innées et traditionnelles de malveillance, et par ce rêve de la domination, tous les israélites participent, bon gré, mal gré, au rôle de persécuteurs adopté par un certain nombre d’entre eux, qui ont pris rang dans les loges maçonniques, et même les dirigent. Ils font cause commune; tacitement, ils acceptent cette responsabilité, et la meilleure preuve, c’est que nul rabbin, nul israélite de renom, ne s’est levé pour protester contre la persécution à laquelle les catholiques sont en butte: autrefois, les papes se sont levés pour protéger les israélites persécutés; aujourd’hui, pas un rabbin n’a fait acte de reconnaissance. Tout le peuple juif peut donc être considéré, sinon comme appartenant au camp des persécuteurs, du moins comme son allié: absents du Golgotha, ils n’ont pas démenti le crime de leurs pères et ils portent le poids du sang; absents des loges maçonniques, les israélites honnêtes portent le poids de la persécution contre les catholiques parce qu’ils n’ont pas encore eu le courage de la blâmer et de démentir leur participation. Satan a regardé ce peuple, et il à dû se dire: «Je le déteste, il me déteste, et tous les autres peuples le détestent. Je le déteste, parce que de lui est né le Fils de Dieu et qu’il doit servir aux derniers desseins de la Providence. Il me déteste, parce que, malgré notre entente au Calvaire, il demeure, contre moi, le défenseur de l’unité de Dieu. Et les peuples le détestent, parce qu’il attire à lui tous les sacs d’or. Néanmoins, ce sera lui qui va devenir, mieux encore que le paganisme, l’auxiliaire le plus précieux dans la lutte contre le catholicisme que je déteste souverainement… Reprends courage, Satan, il y aura la mêlée des haines!…» De fait, pour la première fois depuis Julien l’Apostat qui avait voulu reconstruire le Temple de Jérusalem, le peuple juif est rentré en ligne, appelé positivement par l’apostasie moderne. Et l’insolence accompagne tous ses mouvements:

Insolence de sa fortune en face des malheurs des catholiques. Quelle joie secrète d’abord, et maintenant bruyante, ce contraste ne lui inspire-t-il pas? «C’est notre tour à présent: la revanche du Talmud sur l’Évangile! Vive 89, notre nouveau Sinaï! Trop longtemps on a dit: Sus aux juifs! ce n’est pas un mal qu’on dise: «Sus aux curés!» Insolence dans les complaisances de l’apostasie à son égard. Des ministres de la guerre interdisent aux soldats de la très noble France d’assister à la messe, même un jour de Pâques; mais pour les juifs qui sont sous les drapeaux, des circulaires datées du cabinet du ministre, écrites de sa main, enjoignent à tous les chefs de corps de les laisser aller dans leurs foyers pour y célébrer leurs Pâques juives. Les exceptions, les faveurs, les adulations prodiguées aux juifs sont encore plus révoltantes dans les autres ministères. Les patries chrétiennes se meurent et à cet être sans patrie, leurs dépouilles sont adjugées!

Insolence de son faste. Hier encore, il était la fable et la risée des peuples, fugitif, sans demeure fixe; et aujourd’hui, il est installé dans les hôtels somptueux et les palais royaux. Les chasses des parcs princiers lui appartiennent. Les rois se prosternent devant son sceptre. Le Père Lacordaire avait dit, à propos des mœurs qui commençaient à redevenir païennes sous Louis XIV: Dans la chambre où avait dormi saint Louis, Sardanapale était couché. Stamboul avait visité Versailles et s’y trouvait à l’aise; aujourd’hui ne dirait-il pas, en abaissant forcément son magnifique langage: «La Judengrass a visité Versailles et s’y trouve à l’aise; dans la chambre où ont dormi les rois de France, s’apprête à s’allonger quelque revenant-squelette d’une race flétrie; et si les mariages mixtes continuent à être recherchés par des couronnes de ducs en détresse, les couches royales ne sont plus à l’abri!…»

Insolence dans le ton de ses journaux. Ce n’est pas précisément le ton d’un parvenu, car il a été roi : peuple-roi avec David et le divin Messie! C’est le ton cruel et hautain d’un humilié resté orgueilleux et qui se sent redevenir le maître. Quelles injures ignobles et ordurières, les écrivains-reptiles dont il achète la plume, ne déversent-ils pas journellement sur l’auguste Chef de l’Église et sur les catholiques? Et si cette parole qu’on prête à un potentat de la finance est réelle: Je ne sais vraiment pas comment les petits chrétiens feront pour vivre dans cinquante ans, quelle insolente domination se prépare sous les ongles des vautours de la finance! Insolence de ses manières persécutrices. Il y a quelque chose d’étrange dans la persécution contemporaine: la violence, en effet, ne la caractérise pas, mais la ruse, l’hypocrisie, la ténacité et la patience. «Elle décèle Caïphe:» c’est le frisson général! Rien n’est précipité dans les coups qui frappent les catholiques, tout est calculé, vil, rampant. La société chrétienne n’est pas exposée dans les amphithéâtres aux bonds des tigres et des léopards, elle est saignée lentement, à la juive. Par une dérision qui fait exulter la secte, ce qui reste du temporel des Papes, le Vatican, était l’emplacement de l’ancienne juiverie à l’époque où saint Pierre vint à Rome; or, de connivence avec l’apostasie, la Haute Banque enveloppe et enserre le Vatican de constructions insolentes, pour y étouffer la Papauté: la fumée des usines pénètre dans les jardins du Pape, indice de mépris, et prélude de l’étouffement.

Voilà l’auxiliaire! le ricanement de Satan et du plan sectaire n’est-il pas motivé: Tu ne vaincras pas cette fois, Galiléen! On sait que lorsque Julien entreprit de rebâtir le Temple de Jérusalem, des globes de feu sortirent tout à coup des entrailles du sol et dévorèrent, avec une partie des ouvriers épouvantés, les commencements de l’audacieuse reconstruction. Nous laissons en réserve au Tout-Puissant le secret du feu qui, assurément, fera repentir les juifs francs-maçons ou haineux de leur concours fourni à l’apostasie des Juliens modernes; et ne nous préoccupant que des Israélites honnêtes et bien disposés, nous leur rappellerons un épisode de leur histoire qui, avec la grâce de Dieu, pourra devenir, pour eux, un phare. Israël était en marche vers la Terre-Promise. Le roi de Moab, en apprenant son passage, fait venir Balaam, devin célèbre des bords de l’Euphrate, comme auxiliaire de sa colère et de ses fureurs. Il lui offre des présents et lui dit: «Venez pour maudire ce peuple, parce qu’il est plus fort que moi, afin que je sente si je pourrai par quelque moyen le battre et le chasser de mes terres.» Alors se passe cette scène fameuse où Balaam, conduit successivement par le roi sur trois hauteurs différentes d’où l’on apercevait Israël campé sous ses tentes et distribué par tribus, bénit chaque fois au lieu de maudire, et prononce ces paroles émues: «Comment maudirai-je celui que Dieu n’a point maudit? Comment détesterai-je celui que le Seigneur ne déteste point? Je le verrai du sommet des rochers, je le considérerai du haut des collines… Que vos pavillons sont beaux, ô Jacob! Que vos tentes sont belles, ô Israël! Elles sont comme des allées couvertes de grands arbres: comme des jardins le long des fleuves, toujours arrosés d’eau; comme des tentes que le Seigneur même a affermies; comme des cèdres plantés sur le bord des eaux.» Ô Israélites honnêtes et qui n’évitez pas l’augmentation de la lumière, ce Balaam qui a ainsi béni vos pères avec des accents émus et pleins de grandeur a été surnommé le prophète des Nations; tous les prophètes sont sortis d’Israël, un seul excepté, celui-là; et, lorsque subjugué par l’Esprit de Dieu qui le visitait, il prononça sa prophétie, ses lèvres, à défaut de son coeur, débordèrent en louanges et en bénédictions sur Israël qu’on lui demandait de maudire. Eh bien, ô Israélites debout dans la justice et pour les desseins de Dieu, voici venir bientôt l’occasion heureuse de rendre aux nations chrétiennes, et à l’Église leur mère, la bénédiction qui vous fut donnée au pays de Moab. À l’apostasie qui compte sur votre concours pour l’accomplissement final de l’horrible plan qu’elle a conçu, dites avec magnanimité: «Tu m’as appelé comme auxiliaire de haine! Mais comment maudirai-je ceux que Dieu n’a point maudits? Comment détesterai-je ceux que le Seigneur ne déteste point?…» Et puissiez-vous ajouter, en apercevant l’Église portant ses campements, comme une sublime voyageuse, à travers le monde, intacte et fière dans sa belle ordonnance alors que les révolutions bouleversent tous les États, avec l’unité de ses Évêques autour du Pape, le dévouement de ses prêtres, l’obéissance de tous ses enfants, puissiez-vous non seulement, des lèvres, mais du cœur, ajouter: Que vos pavillons sont beaux, ô Jacob! Que vos tentes sont belles, ô Israël!

Mais avant que se produise cet acte d’illumination et de magnanimité, par quelles douleurs purificatrices les restes d’Israël et les restes des Nations chrétiennes n’auront-ils pas à passer?

VII

En effet, comme terme final du plan sectaire, se préparent pour l’humanité des adorations monstrueuses.

L’homme a besoin d’adorer. Ce sentiment, ce culte, est inséparable de sa nature avide d’être satisfaite. Son être étant fini, borné, ne trouvant pas en lui-même de quoi rassasier ses ambitions ouvertes sur l’infini, il se précipite aux pieds de tout ce qui lui apporte un peu de la plénitude rêvée et poursuivie. S’il est religieux, il comprend que Dieu seul est capable de combler les abîmes de son être, et il n’adore que lui. Si, au contraire, il est irréligieux, ou même simplement frivole, il éparpille et prodigue ses adorations à tout ce qui assouvit ses convoitises et contente ses caprices. Dans les réunions mondaines, on profane ce mot en trouvant adorables les choses les plus futiles. Bref, l’homme a besoin d’adorer. Or, dès là que le plan sectaire s’acharne à détourner les peuples de Dieu, vers qui, vers quoi, entraînera-t-il les adorations de la multitude? car les multitudes, elles aussi, ont besoin d’adorer, elles crient: Cherchez-nous des erreurs! cherchez-nous des idoles! Le plan sectaire y a pensé. Ces idoles ne ressembleront en rien à celles de l’ancien paganisme, car les peuples façonnés par le christianisme sont devenus trop intelligents pour apporter leurs hommages à des simulacres de bois, de métal ou de pierre. Elles seront impersonnelles, par cela même plus difficiles à extirper. Confectionnant ces idoles en rapport avec l’Humanité qui doit se substituer à la Divinité, le plan sectaire a dit aux multitudes: Vous adorerez trois choses qui sont les sources de toutes les faveurs et de toutes les jouissances: l’or, la courtisane, le pouvoir. il y a l’adoration de l’or. – Jamais les entrailles de la terre n’ont été plus empressées à en fournir et jamais la soif d’en avoir n’a été plus prudente, plus haletante. Les anciens riraient s’ils voyaient leurs formules d’adoration reparues, surpassées. On a découvert dans les ruines de Pompéi une boutique avec cette enseigne: Salve lucro; la société moderne, aujourd’hui, est à genoux devant cette enseigne. Les juifs dansaient autour du veau d’or: l’esprit du siècle est devenu juif, et, dans le cercle de danse agrandi, tous les peuples, à l’envi, se précipitent, sont entraînés. Rothschild apparaît aux foules comme le prince des Bienheureux, et, de tous les temples, nul n’est plus fréquenté ni plus universalisé que la Bourse. Même ceux qui croient à l’Évangile se laissent envahir par la fièvre du lucre. L’Évangile recommande: Cherchez d’abord le royaume de Dieu, et sa justice, et tout le reste vous sera donné par surcroît: hélas! on cherche d’abord la fortune, et le royaume de Dieu passe au rang du surcroît. En vérité, depuis la Révolution, l’or est devenu la première divinité démocratique, et, pour être admis à baiser le bout de son sceptre, il n’y a pas de bassesse qu’on ne fasse et d’ignominie qu’on ne supporte. il y a l’adoration de la courtisane. – Le Livre des Proverbes sacrés contient une recommandation alarmée, dont les gouvernements, alors qu’ils étaient bons, faisaient leur ligne de conduite pour la sauvegarde des citoyens, à l’égal de la sollicitude des mères de famille: «Maintenant donc, ô mon fils, écoutez-moi, et ne vous détournez point des paroles de ma bouche. N’approchez point de la porte de sa maison…» Quelle est cette demeure dont les Livres saints, les mères de famille, les bons gouvernements, conseillent d’éviter les abords? Celle de la courtisane. Les Proverbes ajoutent: Car les lèvres de la prostituée sont comme le rayon d’où coule le miel, et son gosier est plus doux que l’huile; mais la fin en est amère comme l’absinthe, et perçante comme une épée à deux tranchants. Ses pieds descendent dans la mort, et ses pas s’enfoncent jusqu’aux enfers. Or, veut-on saisir, d’un bond de la pensée, tout le chemin que l’apostasie a fait parcourir aux patries chrétiennes? Qu’on cherche la réponse publique, officielle, éclatante, que les gouvernements donnent aujourd’hui au vieux conseil de prudence: N’approchez point de la porte de sa maison. Quelle est la maison qu’ils désignent à l’interdiction? La maison de Dieu, l’église! Si vous en approchez, si l’on vous aperçoit en franchir la porte, votre traitement sera supprimé, votre place vous sera enlevée, votre avancement sera compromis. Par contre, la maison de la courtisane vous est ouverte, vous n’avez pas besoin d’en détourner votre voie. Ainsi s’est établi, stabilisé, ce contraste épouvantable: la maison de Dieu prohibée, la maison de la courtisane favorisée. Au début de la Révolution française, on vit un jour, dans Notre-Dame de Paris, l’autel du Dieu vivant vide et le trône d’une prostituée placé au-dessus; après un siècle, ce qui s’était osé dans le temple s’est continué et universalisé dans les mœurs: les adorateurs sont enlevés à Dieu, et adjugés à la courtisane. Il y a l’adoration du pouvoir. – Dans un État démocratique sans Dieu, l’exercice du pouvoir, depuis le portefeuille du ministre jusqu’à la fonction de garde champêtre, suscite et favorise l’entente de la tyrannie et de l’adulation. Pour arriver, on consent à de honteux compromis, à d’ignobles promiscuités, à de basses et odieuses mesures contre les gens de bien et l’Église de Dieu: Tu auras ce siège de magistrat, mais tu rendras ainsi les arrêts. – Je rendrai ainsi les arrêts. – À toi, ce portefeuille de ministre, mais t’engages-tu à faire passer cette loi? – Je ferai passer cette lot. – Tu seras député, mais tu voteras dans ce sens. – Je voterai dans ce sens.

Le célèbre évêque de Mayence, Mgr Emmanuel de Ketteler, doué, comme un de Maistre, d’un coup d’oeil prophétique, avait annoncé en ces termes, il y a vingt ans passés, la déification de l’État:

«Il y a au firmament un astre nébuleux dont il est difficile de dire s’il croît ou s’il diminue, et dans ce dernier cas, s’il ne diminue que temporairement pour croître ensuite avec une force nouvelle et exercer sur le monde son action malfaisante. Cet astre, c’est la déification de l’humanité sous la forme du Dieu-État… Il y a eu la déification de l’homme, vient maintenant la déification du genre humain. Or la forme qui s’adapte le mieux à cette déification de l’humanité, c’est la forme de l’État; et c’est là en effet qu’aboutissent de nos jours, comme autant de petits ruisseaux, les opinions les plus diverses. Le Dieu-État, l’État sans Dieu, voilà le trait distinctif de l’État moderne, et si je ne me trompe, la tendance des sociétés secrètes. Daigne le ciel nous en préserver dans un avenir prochain! Si nos craintes se réalisaient, ce serait un signe que nous touchons à ces temps de combats terribles dont parle l’Écriture sainte.» Depuis que ces lignes prophétiques ont été écrites sur le péril de la déification de l’État, les choses ont vite marché: l’adoration de ce monstre n’est-elle pas en train de devenir pratique par les adulations pour l’exercice du pouvoir? Se livrer corps et âme à l’État, consentir, pour avoir une charge, à tout ce que demande la secte, voilà une des formes de l’adoration dans une démocratie sans Dieu. On y voit aller et venir des meutes d’ambitieux; semblables à des chiens âpres à la curée, ils se pressent, se succèdent, se culbutent, les derniers arrivés léchant les souillures de leurs devanciers, et tous, comme les chiens qui léchèrent le sang de Naboth le juste, prêts à se disputer les lambeaux de l’Église catholique!
Adoration de l’or, adoration de la courtisane, adoration du pouvoir; culte fascinateur, culte lubrique, culte démocratique: voilà le présent; le genre humain se prosterne, et la secte applaudit! Or, derrière cette triple adoration, se prépare une adoration insolente, terme final des agissements de l’enfer: laquelle? L’adoration insolente de l’Antechrist. Si jamais, dans la société privée de plus en plus de Dieu, se présente une personnalité puissante qui récapitule les moyens de séduction inventés par le progrès moderne, et à laquelle le génie du mal, Satan, aurait prodigué les attraits séducteurs tenus en réserve pour le fils de Perdition; Si cette personnalité, usant et abusant du suffrage universel, enchaîne à son char les multitudes, et dispose aussi des peuples par des victoires de conquérant; Si, donnant la dernière main à la persécution reprise et étendue de Julien l’Apostat, il enserre plus étroitement l’Église dans des lois hypocrites et féroces, et diminue le nombre des serviteurs de Dieu; Si, frappés de la puissance extraordinaire de ce potentat, les juifs le reconnaissent pour le Messie temporel qu’ils s’obstinent à attendre et l’appuient de leur tout-puissant crédit, alors que, de son côté, il les ferait monter au-dessus des catholiques; Et si, à cette apogée, un pareil potentat, un pareil monstre de puissance antichrétienne, convie et excite les peuples asservis et éblouis à la poursuite effrénée de l’or, des jouissances voluptueuses et des charges de l’État, les distribuant à ses basses créatures: ce potentat, cette personnalité formidable, ne sera-t-elle pas l’Antechrist?

Or, ainsi que l’a révélé l’Apôtre des Nations, cet homme de péché aura l’insolence de réclamer l’adoration: adversaire de Dieu, il s’élèvera jusqu’à s’asseoir dans le temple de Dieu, voulant lui-même passer pour Dieu.

Mais, ajoute l’Apôtre, le châtiment de cette sacrilège insolence ne se fera pas attendre: Jésus-Christ le détruira par le souffle de sa bouche, c’est-à-dire avec la plus grande facilité.

Ces paroles indiscutables de saint Paul, rapprochées de ce qui se passe et de ce qui se prépare dans les loges de la secte, absolvent du reproche de témérité nos hypothèses qui peuvent devenir des réalités historiques de la manière que Dieu sait. Le grave évêque de Mayence termine ainsi le remarquable opuscule cité plus haut: Christ ou Antechrist, cette antithèse renferme tout le mystère de l’avenir. Aussi quelles actions de grâces ne doit-on pas rendre à Léon XIII, pour avoir prescrit la récitation de cette petite prière qui se dit à la fin de chaque messe, sur tous les points du globe, par le prêtre auquel s’unissent les fidèles:

«Saint Michel Archange, défendez-nous dans le combat; soyez notre secours contre la malice et les embûches du diable. Que Dieu lui commande, nous vous en supplions; et vous, Prince de la milice céleste, enveloppant, avec cette divine énergie dont vous êtes armé, Satan et les autres esprits mauvais qui parcourent le monde en tous sens pour perdre les âmes, repoussez-les dans l’enfer.

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