Vous êtes sur le site de : livres-mystiques.com ©

CHAPITRE VI

 

LA RECONSTRUCTION DU TEMPLE DE JERUSALEM
POUR ÊTRE CONSACRÉ À JÉSUS-CHRIST
REPOUSSÉE PAR TOUTE L'ÉCONOMIE DU NOUVEAU
TESTAMENT

 

I. Destination figurative de l'ancien Temple de Jérusalem. - II. Preuve miraculeuse de sa disparition définitive, la réalité ayant succédé à la figure. - III. Cette disparition définitive proclamée par le diacre saint Etienne en face du Sanhédrin. - IV. Que la fameuse description du prophète Ezéchiel relative à un nouveau Temple se rapporte, non pas à une réédification de celui de Jérusalem, mais à l'Église. - V. Les Juifs ne seront donc jamais rétablis comme peuple dans la Palestine, et ils n'y réédifieront point le Temple, même en l'honneur de Jésus-Christ.

 

I

 

   Tous les exégètes chrétiens, même ceux qui sont favorables à un rétablissement du Temple de Jérusalem par les Juifs convertis, sont obligés de reconnaître que le tabernacle portatif du désert et le Temple stable de Jérusalem, outre leur destination immédiate au culte divin, avaient une signification symbolique (1). Ils étaient la figure du Temple à venir, fondé non de main d'homme, mais de celle même de Dieu, l'Église de Jésus-Christ. C'est ce Temple de fondation divine que Moïse, dans une vision célèbre, contempla sur la montagne, et dont le livre de l'Exode parle en ces termes : Les enfants d'Israël me dresseront un sanctuaire, afin que j'habite au milieu d'eux, selon la forme très exacte du tabernacle que je vous montrerai... Regardez et faites selon le modèle qui vous a été montré sur la montagne... Vous dresserez le tabernacle selon le modèle qui vous en a été montré sur la montagne (2). C'est l'Église militante qui était représentée d'avance par cette partie du Temple qui s'appelait le Saint, où se trouvaient la table des pains de proposition, l'autel des parfums, le chandelier à sept branches, symboles de l'Eucharistie, de la prière chrétienne, de la doctrine évangélique (3). Comme le grand prêtre traversait cette partie du Temple pour entrer dans le Saint des saints, ainsi Jésus-Christ, Pontife de la grâce et des biens futurs, a traversé l'Église de la terre pour entrer au ciel, le vrai Saint des saints, et s'asseoir à la droite de son Père. C'est, en effet, le ciel ou l'Église triomphante qui était représentée par cette autre partie du Temple qui s'appelait le Saint des saints et où se trouvaient l'Arche d'alliance, le propitiatoire et les chérubins aux ailes étendues (4). L'auteur de l'Épître aux Hébreux est formel à cet égard en appelant le ciel le véritable tabernacle, le Saint des saints par excellence, et en disant de l'ancien tabernacle qu'il n'était qu'une copie imparfaite et une ombre du tabernacle céleste (5). L'Église militante et l'Église triomphante, voilà donc les deux réalités divines qui ont remplacé le Saint et le Saint des saints figuratifs soit du tabernacle, soit du Temple de Jérusalem. Les pierres de ces deux Églises, qui n'en font qu'une, de cet unique Temple spirituel, ne sont pas de granit ou de marbre, ce sont des pierres vivantes, les croyants en Jésus-Christ, au Messie : Vous êtes concitoyens des saints et de la maison de Dieu, édifiés sur les fondements des Apôtres et des Prophètes, Jésus-Christ lui-même étant la suprême pierre angulaire, sur qui tout l'édifice construit s'accroît comme un temple saint dans le Seigneur, et sur qui vous avez été bâtis, vous aussi, pour être l'habitation de Dieu par l'Esprit-Saint (6).

 

II

 

   Cela étant, il est facile de conclure que, du moment que la réalité a remplacé la figure, et que le Seigneur choisit pour sa demeure les cours purifiés et sanctifiés par l'Esprit-Saint, il n'y a plus lieu de relever un Temple si auguste fût-il, mais dont la destination était notoirement figurative. Ceux qui voudraient le voir surgir de ses ruines oublient que l'un des fruits de la Passion de Jésus-Christ a été précisément l'érection de sanctuaires spirituels, qui sont les âmes régénérées, et dont la société, ici-bas, constitue l'Église militante, destinée à se trans-former en Église triomphante.
   Une preuve indéniable du refus de Dieu de voir se relever jamais l'ancien Temple de Jérusalem, s'est manifestée dans le prodige qui s'est accompli au moment même où le Christ expirait : Alors, dit l'Évangile, le voile du Temple se déchira en deux depuis le haut jusqu'en bas (7). Ce voile du Temple, placé devant le Saint des saints, représentait celui qui couvrait toute l'économie et toute la disposition de l'ancienne alliance, qui ne consistait que dans des figures et des prédictions, parce qu'elle n'en contenait pas la vérité. La mort de Jésus-Christ en était l'accomplissement, et le voile, par conséquent, qui avait servi à cacher les mystères que sa mort venait d'accomplir, devait être ôté à sa mort. Tout ce qu'il y avait d'obscur, de secret, de mystérieux dans la Loi, dans ses promesses, dans ses fêtes, dans ses cérémonies, dans ses sacrifices, dans son Temple, devenait clair et évident par le grand mystère de la mort de Jésus-Christ, qui était la clef de tous les autres, et qui répandait une vive lumière sur tout ce qui avait contribué à le figurer et à le prédire. Il était juste qu'au moment précis de sa mort, le voile mystérieux qui cachait ce qu'elle devait opérer, fût ôté, non en secret, mais avec éclat, non par les mains des hommes, mais par une opération divine. Puisqu'il est déchiré en deux depuis le haut jusqu'en bas, il n'est pas douteux que Dieu ne veut plus qu'il subsiste. Il est, d'un autre côté, manifeste qu'il est essentiellement lié, qu'il a des rapports essentiels avec le sacerdoce, avec les sacrifices de la loi, avec l'état du tabernacle, avec le Temple tout entier. Le voile disparaissant, il faut donc que le sacerdoce d'Aaron soit abrogé, il faut que les sacrifices de la loi soient abolis, il faut que l'usage du tabernacle n'ait plus lieu, il faut que le Temple disparaisse. Et, en effet, il disparaîtra parce que tout ce qu'il renfermait, sacerdoce, sacrifices, Saint, et Saint des saints, n'étaient établis que pour un temps jusqu'à ce que la vérité eût aboli les figures, enles accomplissant : La figure n'était que pour le temps présent (8) de l'alliance ancienne. Cela étant, vouloir le rétablissement de l'ancien Temple, même pour le consacrer à Jésus-Christ, c'est vouloir retourner au temps des figures, c'est au moins placer sur le même pied la figure et la réalité.

 

III

 

   Cette disparition définitive du Temple, déjà préparée par le déchirement du voile placé devant le Saint des saints, le diacre Étienne, premier martyr de l'Église, ne craignit pas de l'annoncer devant le sanhédrin, au prix même de sa vie. II venait de rappeler que Salomon avait bâti le Temple (9), et voici que, mû par l'Esprit de Dieu, il ajoute avec intrépidité que ce Temple, objet de l'orgueil des Juifs, ne subsisterait pas toujours. Ignorent-ils donc que le Très-Haut n'habite point dans les sanctuaires faits de main d'homme (10). N'entendent-ils pas ces paroles du prophète : Le ciel est mon trône et la terre mon escabeau ? Quelle maison me bâtirez-vous, dit le Seigneur, et quel pourrait être le lieu de mon repos ? N'est-ce pas ma main qui a fait toutes ces choses (11) ? Par cette déclaration l'intrépide diacre combattait non seulement l'importance exagérée que les Juifs, trop portés à mettre les formes de la religion au-dessus de son essence, attachaient à leur Temple, comme si toute la religion en avait dépendu et que Dieu même n'eût pu s'en passer ; il les avertissait, en outre, que ce Temple pouvait être détruit sans que la religion fût atteinte. Étant le Très-Haut, Dieu remplit non seulement la terre, mais encore les cieux de sa majesté et de sa gloire. Il habite formellement en lui-même, dans sa divinité et son immensité, et parti cipativement, par son action et ses opérations, dans le monde entier, mais surtout dans les âmes saintes et fidèles. C'est, en effet, dans les âmes saintes et fidèles que, depuis le christianisme, le Seigneur choisit de préférence sa demeure. Et c'est pourquoi, au temps de la conversion des Juifs, une reconstruction du Temple de Jérusalem ne saura être mise en parallèle avec des cours heureux et empressés de se consacrer au Seigneur. C'est en eux que le Christ habitera, après qu'il les aura pardonnés, purifiés et introduits dans son Église. Du Temple alors il ne sera pas plus question sur les lèvres des nouveaux convertis, que de l'Arche d'alliance elle-même, plus auguste cependant que le Temple : Lorsque vous serez multipliés, et que vous vous serez accrus dans le pays, dit le Seigneur par la bouche de Jérémie, on ne dira plus : L'Arche de l'alliance du Seigneur ; on n'y pensera pas, on ne s'en souviendra plus ; on ne la visitera plus, et elle ne sera pas rétablie (12). Pas plus que l'Arche d'alliance, le Temple ne sera jamais rétabli !

 

IV

 

   Ces explications devraient suffire pour dissiper la chimère qui se rattache à la conversion des Juifs. Cependant certains exégètes, entraînés, probablement sans s'en douter, du côté de l'erreur juive, ont soutenu que la fameuse description du prophète Ézechiel relative à un nouveau temple (chap. XL, 5 - XLII, 20) recevrait son accomplissement à la fin des temps, lors de la conversion des Juifs. C'est le sentiment des nouveaux millénaires, vers lequel inclinait le P. Houbigant, et parmi lesquels un des plus hardis a été Lacunza (13).
   Épris d'une exécution uniquement littérale de la description prophétique d'Ezéchiel, ces auteurs ont fait ce raisonnement : « Puisque cette magnifique et minutieuse description n'a trouvé sa réalisation ni dans le Temple reconstruit par Zorobabel ni dans celui d'Hérode le Grand, c'est aux derniers âges de l'Église, à l'heureuse époque de la conversion des Juifs, qu'il convient d'en placer l'accomplissement. »
   Nous répondons qu'interpréter ce passage d'Ézéchiel d'une manière strictement littérale, comme si le prophète s'y était proposé de tracer un plan, d'après lequel, lorsque leur châtiment séculaire aura pris fin, les Juifs rebâtiraient le Temple, est une erreur. Le sentiment commun des saints Pères et des interprètes catholiques est que toute cette description est symbolique, qu'il n'y faut chercher qu'une allégorie du règne du Christ et de son Église.
   Voici, en effet, le résumé de la description d'Ézéchiel :
   Le prophète est transporté en esprit « dans la terre d'Israël, sur une montagne très élevée, où se trouvait au midi comme une ville construite » ; c'était le Temple. Un ange lui montre les diverses parties de l'édifice, dont il prend les mesures en sa présence les enceintes, les parvis extérieur et intérieur, les portiques, le sanctuaire proprement dit, les constructions qui y sont adossées et les logements des prêtres (14). Les Israélites se partageront à nouveau la Terre promise, de la manière suivante Au milieu, ils laisseront un espace de 25 000 coudées carrées, formant à peu près le cinquième de la Palestine, pour le nouveau Temple et ses ministres, ainsi que pour la capitale et ses ouvriers Le Temple sera bâti au centre, sur une haute montagne ; il occupera avec ses dépendances une superficie de 500 coudées carrées ; les possessions des prêtres de 25000 coudées de long sur 10 000 de large, seront au sud du Temple ; celles des lévites au nord ; celles du prince à l'est et à l'ouest ; la capitale sera située au midi de la terre sacerdotale (15).
   D'après cette description, c'est sur une haute, très haute montagne, que le nouveau Temple doit être bâti. Or la colline de Moria sur laquelle se trouvait construit, à Jérusalem, l'ancien Temple de Salomon, n'avait et n'a encore que quelques centaines de mètres d'altitude. Il ne s'agit donc pas, d'après Ézéchiel, d'un temple à reconstruire sur la montagne de Moria, à l'endroit où se trouvait l'ancien Temple de Salomon.
   De plus, si l'on entreprenait de bâtir un Temple à Jérusalem selon les mesures indiquées dans Ezéchiel, non seulement la colline de Moria se trouverait insuffisante, mais toute la ville elle-même de Jérusalem ne suffirait pas à son emplacement.
   La géographie de la Palestine est donc la première à donner un démenti à l'opinion qui s'autorise d'Ézéchiel pour relever le Temple a l'époque de la conversion des Juifs.
   Le sentiment commun des docteurs anciens et modernes lui fait aussi opposition.
   Enfin l'analogie d'oracles sans nombre de l'Ancien Testament, tant dans les autres prophètes que dans Ezéchiel même, établit qu'il s'agit non d'un Temple à rebâtir à Jérusalem, mais du règne spirituel du Messie, de son Église que Jésus-Christ lui-même comparera plus d'une fois à un temple, à une cité. Sans doute il est difficile de montrer le rapport précis de chacun des détails énumérés par Ézéchiel avec l'idée qu'il symbolise. Mais la signification de l'ensemble ne laisse aucun doute. Le Temple majestueux et indestructible, décrit par Ezéchiel, dans lequel Dieu habite à jamais, où tout est si minutieusement mesuré, figure parfaitement l'Église de Jésus-Christ, bâtie sur le roc, avec laquelle il sera jusqu'à la consommation des siècles (16).
   Ajoutons, pour conclure, que cette description symbolique choisie par Dieu pour figurer d'avance l'avenir glorieux de l'Église, procédait d'une pensée de miséricorde en faveur des anciens Juifs, obstinés dans une interprétation uniquement et strictement littérale. Il y avait, en effet, nécessité pour eux de sortir de cette ornière, pour trouver un accomplissement réel du Temple décrit par Ézéchiel, son exécution matérielle étant impossible. D'où ii suit qu'annoncer pour plus tard, à l'époque de la conversion d'Israël, cette exécution matérielle impossible, c'est rentrer dans l'ornière des anciens Juifs.

 

V

 

   Nous en avons fini avec l'opinion, assurément généreuse mais chimérique, qui ramène Israël converti dans la Palestine et lui fait rebâtir le Temple en l'honneur de Jésus-Christ.
   Cela n'arrivera jamais.
   Les raisons que nous venons d'en donner dans ces pages s'ajoutent à celles qui ont été développées précédemment à propos de la seconde question : Jérusalem, d'après le plan divin, est-elle destinée à redevenir la capitale d'un État juif ? Déjà il avait été répondu non.
   Une feuille protestante a rapporté récemment qu'un avocat, Lewis Way, faisant en 1811 une excursion aux environs d'Exmouth, en Angleterre, et apercevant dans un jardin de beaux chênes, son compagnon lui raconta que la propriétaire de ce domaine, une respectable demoiselle, miss Parminter, décédée depuis peu, avait prescrit à ses exécuteurs testamentaires que ces arbres devaient rester, et qu'aucune main d'homme ne devait s'y porter, jusqu'à ce que les Juifs fussent rétablis dans la Terre promise (17). Alors même que ces chênes vivraient aussi longuement que celui de Mambré, contemporain d'Abraham, et qui, dit-on, est encore debout, ils seront depuis longtemps tombés en poussière, avant que les Juifs n'aient été rétablis comme peuple dans la Terre promise.



(1) S. Thomas, 1a 2æ, q. 102, a. 2.
(2) Exode, XXV, 8, 9, 40 ; XXVI, 30.
(3) Becanus, Analogia Veteris et Novi Testamenti, cap. XII, n° 32.
(4) Becanus, ibid.
(5) Hebr., IX, 11, 12 ; S. Thom., 1a 2æ, q. CII, a. 4 ad 4.
(6) Ephes., II. 19-22 ; Cf. I Petr., II, 3-5.
(7) Matth., XXVII, 51.
(8) Hébr., IX, 9.
(9) Act., VII, 4.
(10) Act., VII, 48 ; Amos., V, 25.
(11) Act., VII, 49, 50 ; Is., LXVI, 1, 2.
(12) Jérém., III, 16.
(13) Son ouvrage a été mis à l'index par Léon XII.
(14) Ézéch., L-XLII.
(15) Ézéch., XLVIII, 1 -29.
(16) Le cadre de cet écrit ne permettant pas de développer davantage, nous renvoyons les lecteurs désireux de connaître de quelle manière l'Église se trouve décrite sous les emblèmes prophétiques du temple d'Ézéchiel, à l'ouvrage de l'abbé Le Hir, les Trois grands Prophètes, pp. 384-395 ; Paris, 1877.
(17) Le Réveil d'Israël, qui rapporte cette histoire dans son bulletin d'octobre 1898, la déclare parfaitement authentique. Il ajoute que « le regretté professeur Franz Delilzsch, qui voulait en avoir le cœur net, a fait des recherches et a vu des documents qui en prouvent la vérité ».