LETTRE CCXVII
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rte de l'église 38 - CH-1897 Le Bouveret (VS)

LETTRE CCXVII. (Année 427)

 

Vital, de Carthage, ne partageait pas toutes les erreurs de Pélage, mais il prétendait que le commencement de la foi était l'œuvre même de la volonté de l'homme; saint Augustin lui prouve le contraire par les saintes Ecritures et par les prières de l'Eglise. Il établit douze points qui comprennent toute la vérité catholique sur la question de la grâce ; il éclaircit brièvement chacun de ces points.

 

AUGUSTIN ÉVÈQUE, SERVITEUR DU CHRIST, ET PAR LUI, SERVITEUR DES SERVITEURS DU CHRIST, A SON FRÈRE VITAL, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

 

1. Depuis que j'ai appris de mauvaises nouvelles sur vous, j'ai demandé au Seigneur, et jusqu'à ce que j'en reçoive de bonnes, je demanderai que vous ne méprisiez point mes lettres, mais que vous les lisiez avec profit. Si Dieu écoute ma prière pour vous, il m'accordera aussi de lui offrir des actions de grâces à votre occasion. Si j'obtiens cela, vous n'aurez sans doute rien à dire à ce commencement de ma lettre. Car je prie pour la pureté de votre foi. Si donc vous ne trouvez pas mauvais que nous priions ainsi pour ceux qui nous sont chers, si vous reconnaissez que cette prière est chrétienne, si vous vous souvenez d'avoir ainsi prié vous-même, ou si vous sentez que vous auriez dû ainsi prier, comment dites-vous, d'après ce qu'on me rapporte : « La foi en Dieu et la soumission à l'Evangile ne sont pas un don de Dieu, mais cela vient de nous-mêmes, c'est-à-dire de notre propre volonté que Dieu ne forme pas dans notre coeur? » Et quand on vous demande ce que veut dire l'Apôtre lorsqu'il déclare que Dieu « opère en nous le vouloir et le faire (1), » vous répondez : « Dieu nous fait vouloir par sa loi; par ses

 

1. Philip. II, 13.

 

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Écritures que nous lisons ou que nous eu« tendons; mais il dépend de nous d'y consentir ou de ne pas y consentir, de façon que cela se fait si nous le voulons, mais que, si nous ne le voulons pas, nous rendons inutile l'action de Dieu sur nous. Dieu, ajoutez-vous, Dieu, autant qu'il est en lui, fait que nous veuillions, en nous faisant connaître sa parole; mais si nous refusons de nous y soumettre, nous faisons que l'action divine ne nous sert de rien. » Si vous dites cela, vous n'êtes pas d'accord avec nos prières.

2. Dites-nous donc très-clairement que nous ne devons pas prier pour ceux à qui nous prêchons l'Évangile, afin qu'ils croient, mais que nous devons nous borner à leur prêcher l'Évangile. Faites voir toutes vos objections contre les prières de l'Eglise. Lorsque vous entendez le prêtre à l'autel exhorter le peuple de Dieu à prier pour tes incrédules afin que Dieu les convertisse à la foi, pour les catéchumènes afin que Dieu leur inspire le désir de la régénération, pour les fidèles afin qu'avec le secours de Dieu ils persévèrent dans leur œuvre  commencée, moquez-vous de ces pieuses paroles, et dites que vous ne vous conformerez pas à de pareilles exhortations, c'est-à-dire que vous ne priez pas Dieu de donner la foi aux infidèles, parce que ces choses-là ne sont pas des dons de la miséricorde divine, mais ne tiennent qu'à la volonté de l'homme. Vous qui avez étudié dans l'Église de Carthage, condamnez le livre du bienheureux Cyprien sur l’oraison dominicale; car ce docteur, dans ses commentaires, montre qu'il faut demander à Dieu notre père, ce qui, selon vous, dépend purement de l'homme.

3. Si vous comptez pour peu ce que je viens de vous dire des prières de l'Église et du martyr Cyprien, osez davantage, blâmez l'Apôtre qui a dit : « Nous prions Dieu que vous ne fassiez aucun mal (1). » Vous ne prétendrez pas que ce n'est rien faire de mal que de ne pas croire en Jésus-Christ ou d'abandonner sa foi; ces choses sont donc comprises dans le mal que l'Apôtre désire qu'on ne fasse pas. Ce n'est point assez pour lui de rappeler aux fidèles qu'ils ne doivent rien faire de mal; il avoue qu'il demande à Dieu qu'ils s'en abstiennent, sachant bien que Dieu lui-même corrige et dirige la volonté humaine pour l'en préserver. « Le Seigneur dirige les pas de l'homme, et

 

1. II Cor. XIII, 7.

 

c'est alors que l'homme voudra la voie de Dieu (1). » Le Psalmiste ne dit pas : et l'homme apprendra la voie de Dieu, ou bien il la suivra, il y marchera, ou toute autre parole qui supposerait que Dieu donne quelque chose à l'homme qui veut déjà, de façon que sa bonne volonté précède et mérite la grâce d'être dirigé dans ses pas, afin qu'il apprenne sa voie, qu'il s'y maintienne et qu'il aime la voie de Dieu. Mais le Psalmiste dit : « Le Seigneur dirige les  pas de l'homme, et c'est alors qu'il voudra la voie de Dieu, » pour que nous sachions que la bonne volonté, par laquelle nous commençons à vouloir croire, est elle-même un don de celui qui dirige nos pas, d'abord afin que nous le voulions; car la voie de Dieu n'est autre chose qu'une foi pure. L'Écriture ne dit pas en effet : « le Seigneur guide les pas de l'homme,» parce que l'homme a voulu la voie de Dieu, mais il les guide et l'homme voudra. Les pas de l'homme ne sont pas dirigés parce qu'il a voulu, mais parce qu'ils sont dirigés-il voudra.

4. Peut-être nous direz-vous encore que le Seigneur fait cela par la lecture ou la prédication de sa doctrine, si l'homme soumet sa volonté à ce qu'il lit ou à ce qu'il entend. Car, ajoutez-vous : « Si la doctrine de Dieu était cachée à l'homme, ses pas ne seraient pas conduits de manière à vouloir la voie de Dieu; » et selon vous, le Seigneur ne devient notre guide pour choisir sa voie, que parce que, sans la doctrine de Dieu, nous ne pouvons pas connaître la vérité, à laquelle nous soumettons nous-mêmes notre volonté. « Si l'homme se soumet à cette vérité, dites-vous, (et ceci appartient à son libre arbitre), il sera toujours vrai que le Seigneur guide les pas de l'homme pour qu'il choisisse la voie de Dieu, puisqu'il ne suivra la doctrine qu'après que la parole sainte l'aura persuadé. Restant dans sa liberté naturelle, il fera cela s'il le veut; il ne le fera pas s'il ne le veut pas, et il y aura au bout de ses résolutions une récompense ou un châtiment. » Voilà bien la mauvaise doctrine des pélagiens, doctrine misérable et justement réprouvée; Pélage lui-même la condamna, de peur d'être condamné par le jugement des évêques d'Orient. Ses partisans nous disent que la grâce de Dieu ne nous est pas donnée pour chacun de nos actes, mais qu'elle consiste dans le libre arbitre, dans la connaissance de la loi et les enseignements. O mon frère aurons-

 

1. Ps. CXXVI, 23.

 

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nous le cœur appesanti au point de suivre, sur la grâce de Dieu, ou plutôt contre la grâce de Dieu, cette doctrine pélagienne que Pélage condamna, avec le mensonge dans l'âme, il est vrai , mais enfin qu'il condamna pour échapper à des juges catholiques?

5. « Comment répondre? » me direz-vous. — Comment pensez-vous pouvoir le faire plus aisément et plus clairement qu'en nous attachant à ce que nous avons dit plus haut sur la nécessité de prier Dieu, de façon qu'aucun oubli et aucune ruse de langage ne parviennent à arracher de notre esprit cette vérité? Car si ce qui est écrit : « Les pas de l'homme sont  dirigés par le Seigneur, et il voudra sa voie; » et « la volonté préparée par le Seigneur; » et «c'est Dieu qui opère en nous le vouloir (1); » si beaucoup d'autres passages de ce genre marquent la vraie grâce de Dieu, c'est-à-dire celle qui, n'est pas donnée selon nos mérites, mais qui donne les mérites lorsqu'elle est donnée elle-même, parce qu'elle prévient la bonne volonté de l'homme, et ne la trouve pas dans le cœur de personne, mais elle la fait; s'il fallait entendre tous ces passages de manière à croire que l'action de Dieu sur la volonté de l'homme se borne à soumettre sa foi et sa doctrine à notre libre arbitre, sans que, par une vocation profonde et secrète, il ouvrît notre âme à l'intelligence et à l'amour de sa loi; assurément il suffit de la lire ou de l'entendre, et l'on n'aurait, pas besoin de prier que Dieu touchât les infidèles, et accordât aux coeurs convertis la grâce d'avancer et de persévérer. Si donc vous ne refusez pas de croire qu'il faille demander ces choses au Seigneur, que reste-t-il, mon frère. Vital, si ce n'est d'avouer que Dieu les donne, Dieu à qui vous reconnaissez qu'on doit les demander? Et si vous niez que nous devions les lui demander, vous vous mettez en contradiction avec sa doctrine, puisque nous y apprenons à demander ces choses.

6. Vous savez l'oraison :dominicale et je ne doute pas que vous ne disiez à Dieu          « Notre « Père qui êtes aux cieux, etc. » Lisez l'explication qu'en a faite le bienheureux Cyprien; voyez avec soin et comprenez avec un esprit, de soumission la manière dont il commente ces paroles : « Que votre volonté soit faite dans la terre comme au ciel (2). » Il vous enseignera certainement à prier pour les infidèles et les

 

1. Prov. VIII, 35, selon les Septante.

2. Matth. IV, 8, 10.

 

ennemis de l'Eglise, selon ce commandement du Seigneur : « Priez pour vos ennemis (1) ; » il vous enseignera à demander que la volonté de Dieu se fasse et dans ceux qui, déjà fidèles, portent l'image de l'homme céleste et méritent d'être appelés du nom de ciel, et dans ceux qui, à cause de leur infidélité, portant encore l'image de l'homme terrestre (2), sont justement appelés du nom de terre. Ces ennemis pour lesquels le Seigneur nous ordonne de prier, et pour lesquels le glorieux martyr Cyprien veut que nous demandions la foi quand nous disons : « Que votre volonté soit faite dans la terre comme au ciel, » ces ennemis de la piété chrétienne, refusent d'entendre la loi de Dieu et la doctrine du Christ qui prêche cette foi, ou bien n'y voient qu'un sujet de railleries, de mépris et d'attaques blasphématoires. C'est vainement et par manière d'acquit, plutôt que véritablement, que nous demandons à Dieu la foi pour ces ennemis de sa doctrine, s'il n'appartient pas a sa grâce de convertir à la foi la volonté des hommes qui lui sont opposés. C'est aussi vainement et par manière d'acquit, plutôt que véritablement, que nous rendons à Dieu de grandes actions de grâces pour ceux d'entre eux qui embrassent la foi si Dieu n'y est pour rien.

7. Ne trompons pas les hommes, car nous ne pouvons tromper Dieu. Assurément nous ne prions pas Dieu, mais nous feignons de le prier, si nous croyons que ce n'est pas lui, mais nous, qui faisons ce que nous lui demandons. De même nous ne rendons pas grâces à Dieu, mais nous feignons de lui rendre grâces, si nous ne pensons pas qu'il fasse la chose pour laquelle nous le remercions. S'il y a du mensonge dans tous les discours des hommes, au moins qu'il n'y en ait pas dans les prières. Gardons-nous de nier au fond du cœur que Dieu fasse ce que notre bouche lui demande, et, ce qui serait plus coupable, de dire des choses pareilles pour tromper les autres. Il ne faut pas qu'en cherchant à défendre le libre arbitre devant les hommes, nous perdions devant Dieu le secours de la prière; évitons de ne pas rendre à Dieu de véritables actions de grâces, en ne reconnaissant pas la grâce véritable.

8. Si vraiment nous voulons défendre le libre arbitre, ne combattons pas ce qui fait notre liberté; car celui qui combat la grâce par la

 

1. Matt. V, 44. — 2. I Cor. XV, 47-49.

 

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quelle notre volonté devient libre de s'éloigner du mal et de faire le bien, veut que la volonté demeure encore captive. Si ce n'est pals Dieu qui délivre notre volonté et si elle se délivre elle-même, dites-moi, je vous prie, ce que signifient ces paroles de saint Paul : « Rendons grâces au Père qui nous a rendus dignes d'avoir part à l'héritage des saints dans la lumière, qui nous a délivrés de la puissance des ténèbres et nous a transférés dans le royaume du Fils de son amour (1) ? » Nous mentons donc en rendant grâces au Père, comme s'il faisait ce qu'il ne fait pas? Il s'est donc trompé celui qui a dit que Dieu « nous a rendus dignes de participer à l'héritage des saints dans la lumière, » parce que c'est lui qui « nous a délivrés de la puissance des ténèbres et nous a transférés dans le royaume du Fils de son amour? » Dites-moi comment notre volonté avait la liberté de s'éloigner du mal et de faire le bien, lorsqu'elle était sous la puissance des ténèbres? Si c'est Dieu qui nous a « délivrés, » comme dit l'Apôtre, c'est lui assurément qui a rendu notre volonté libre. S'il opère un bien si grand par la seule prédication de sa doctrine, que dirons-nous de ceux qu'il n'a pas encore délivrés de la puissance des ténèbres? Faut-il seulement que la doctrine divine leur soit prêchée, ou faut-il aussi prier pour que Dieu les tire de la puissance des ténèbres? Si vous prétendez qu'on doive se borner à la prédication, vous êtes en contradiction avec les ordres de Dieu et avec les prières de l'Eglise; si vous avouez qu'on doit prier pour eux, vous avouez par là qu'il faut demander que, leur volonté étant délivrée de la puissance des ténèbres, ils embrassent la loi de Dieu. De la sorte, ils ne deviennent pas fidèles sans le libre arbitre, et ils le deviennent par la grâce de Celui qui a délivré ce libre arbitre de la puissance des ténèbres. Ainsi est reconnue la grâce de Dieu, la vraie grâce que nul mérite ne précède; et le libre arbitre est défendu, de façon à s'affermir par l'humilité sans se ruiner par l'orgueil; ainsi celui qui se glorifie doit se glorifier dans le Seigneur et non pas dans l'homme ni dans tout autre, ni dans lui-même (2).

9. Car qu'est-ce que c'est que la puissance des ténèbres, si ce n'est le pouvoir du démon et de ses anges, qui, autrefois anges de lumière et n'étant pas restés dans la vérité (3) par

 

1. Coloss. I, 12, 13. — 2. I Cor. I, 31. — 3. Jean, VIII, 44.

 

leur libre arbitre, sont tombés et devenus ténèbres? Je ne vous dis pas ceci pour vous l'apprendre, mais pour vous en faire souvenir. Le genre humain se trouve soumis à cette puissance des ténèbres par la chute du premier homme à qui cette puissance persuada la prévarication, et dans lequel nous sommes tous tombés ; c'est pourquoi les enfants en sont délivrés lorsqu'ils sont régénérés dans le Christ. Les effets heureux de cette délivrance ne se font sentir qu'à l'âge de raison, quand ils s'attachent à la doctrine salutaire dans laquelle ils ont été nourris et où ils achèvent la vie, « s'ils sont du nombre des élus dans le Christ avant la création du monde , afin qu'ils soient saints et irrépréhensibles en sa présente dans la charité, et prédestinés pour devenir ses enfants adoptifs (1). »

10. Cette puissance des ténèbres, c'est-à-dire le démon, qui est appelé aussi le prince de la puissance de l'air (2), opère dans les enfants de la défiance (3) ; il est le, prince même des ténèbres (4), c'est-à-dire de ces enfants de la défiance ; il les mène à sa volonté, qui n'est plus libre pour le bien, mais qui, en punition de son crime, est endurcie et vouée à l'accomplissement du plus grand mal : aussi nul chrétien d'une foi saine ne croit ou ne dit que ces anges apostats puissent jamais avoir une volonté meilleure et revenir à leur piété d'autrefois. Qu'opère-t-elle, cette puissance, dans les enfants de la défiance, sinon leurs oeuvres mauvaises, et avant tout et par-dessus tout, la défiance et l'infidélité par lesquelles ils demeurent ennemis de la loi de Dieu? cette puissance des ténèbres sait bien qu'à l'aide de la foi ils pourraient être purifiés, guéris et parfaitement libres (c'est ce qu'elle envie le plus), et qu'ils pourraient régner dans l'éternité. C'est pourquoi elle permet que quelques-uns d'entre eux, par lesquels elle cherche à mieux tromper, accomplissent de certaines oeuvres qui semblent bonnes et qui leur méritent des louanges; elle l'a permis chez quelques peuples, et particulièrement chez les Romains, où se sont rencontrés des hommes qui ont vécu avec éclat et avec grande gloire. Mais, comme d'après nos véridiques Ecritures, « tout ce qui « ne vient pas de la foi est péché (5), » et que « sans la foi il est impossible de plaire à Dieu (6), « mais non pas aux hommes, » le prince du

 

1. Eph. I, 4, 5. — 2. Ibid. II, 2. — 3. Ibid. — 4. Ibid. VI, 12. — 5. Rom. XIV, 23. — 6. Héb. XI, 6.

 

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mal n'agit ainsi que pour empêcher qu'on ne croie en Dieu et qu'en croyant on ne vienne au Médiateur par lequel périssent les oeuvres de ténèbres.

11. Mais le Médiateur lui-même entre « dans la maison du fort (1),» c'est-à-dire dans ce monde où l'on meurt et qui est placé sous la puissance du démon, autant que le démon l'a pu; c'est de lui qu'il est écrit qu'il a « l'empire de la mort (2). » Le Médiateur entre dans la maison du fort, c'est-à-dire de celui qui tient le genre humain sous sa domination; et d'abord il le lie, c'est-à-dire qu'il réprime et arrête sa puissance par les liens plus forts de la sienne ; c'est ainsi qu'il tire de l'empire du démon les vases qu'il a prédestinés à être des vases d'honneur; il le fait en délivrant leur volonté de sa puissance afin que, dégagés des étreintes du diable, ils croient en leur Libérateur avec leur pleine volonté devenue libre. C'est là l'ouvrage de la grâce et non pas de la nature. C'est, dis-je, l'ouvrage de la grâce que nous a apportée le second Adam, et non pas de là nature que le premier Adam a perdue en se perdant. C'est l'ouvrage de la grâce qui ôte le péché et donne la vie au pécheur qui est mort aux yeux de Dieu; ce n'est pas l'ouvrage de la loi qui montre le péché et ne délivre pas de la mort du péché. Car le grand prédicateur de la grâce a dit : « Je n'ai connu le péché que par la loi (3); si une loi nous avait été donnée qui pût nous rendre la vie, dit encore l'Apôtre, c'est entièrement de la loi que viendrait la justice (4).» C'est l'ouvrage de la grâce : ceux qui la reçoivent, quoiqu'ils aient été auparavant les ennemis de la: doctrine salutaire des saintes Ecritures, en deviennent les amis. Ce n'est pas l'ouvrage de la doctrine elle-même : ceux qui l'entendent ou la lisent sans la grâce de Dieu, deviennent pis.

12. La grâce de Dieu ne consiste donc pas dans la force du libre arbitre ni dans la loi et la doctrine, comme le prétendent les pélagiens avec tant de perversité et d'extravagance; mais elle est donnée pour chacune de nos actions au gré de celui dont il a été écrit ; « Vous réserverez, ô mon Dieu, selon votre volonté, une pluie pour votre héritage (5). » En effet, l'énormité du péché du premier homme nous a fait perdre le libre arbitre pour aimer Dieu, et la loi de Dieu tue, quoique sainte, juste et bonne (6)

 

1. Matth. XII, 2. — 2. Héb. II, 14. — 3. Rom. VII, 7. — 4. Gal. III, 21. — 5. Ps. LXVII, 10. — 6. Rom. VII, 12.

 

si l'Esprit ne la vivifie (1) : par l'assistance (le cet Esprit , nous ne nous contentons pas d'entendre la parole divine, noies lui obéissons; nous ne lisons pas seulement ce qu'elle prescrit, nous l'aimons. Aussi, croire en Dieu et vivre pieusement, cela ne vient pas « de celui qui veut ni de celui qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde (2). » Ce n'est pas qu'il ne faille point vouloir ni courir, mais Dieu lui-même opère en nous « le vouloir et le courir. » C'est pourquoi le Seigneur Jésus, séparant ceux qui croient de ceux qui ne croient pas, c'est-à-dire les vases de miséricorde des vases de colère, nous apprend que « personne ne vient à lui s'il ne lui a été donné par son Père (3); » ce qui fit parler ainsi le Sauveur, c'est que quelques-uns de ses disciples, qui le quittèrent ensuite, s'étaient scandalisés de sa doctrine. Ne disons donc pas que la grâce est dans la doctrine, mais reconnaissons la grâce, qui fait que la doctrine nous sert : si cette grâce manque, nous voyons que la doctrine est elle-même nuisible.

13. C'est pourquoi Dieu, pour établir d'avance dans sa prédestination toutes ses oeuvres futures, les a ainsi disposées qu'il convertit à sa foi quelques incroyants en écoutant des croyants qui prient pour eux. Ceci sert à réfuter, et si la miséricorde de Dieu le veut, à ramener ceux qui croient que la grâce de Dieu est la force du libre arbitre avec lequel nous naissons, ou que cette grâce est la doctrine qui se prêche par la parole ou par les livres, et dont au reste nous ne contestons pas l'utilité. En priant pour les infidèles, nous ne prions pas pour qu'ils soient des hommes ni pour que la doctrine leur soit prêchée : ils l'entendent pour leur. malheur s'ils ne croient pas. La plupart de ceux pour lesquels nous prions ne veulent pas croire, tout en lisant ou en entendant; mais nous demandons à Dieu que leur volonté soit redressée, leur nature guérie, et qu'ils s'attachent à la loi de Dieu.

14. Les fidèles prient aussi pour eux-mêmes, afin qu'ils persévèrent dans leurs pieux desseins. Car il est utile à tous ou à presque tous de ne pas savoir ce qu'ils seront : c'est par là qu'on garde une humilité salutaire. Aussi , l'Apôtre dit : « Que celui qui croit se tenir ferme, prenne garde de tomber (4). » Polir que nous conservions cette crainte utile, et que,

 

1. I Cor. III, 6. — 2. Rom. IX, 16. — 3. Jean, VI, 65. — 4. I Cor. X, 12.

 

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régénérés et commençant à bien vivre, nous nous défendions d'une dangereuse sécurité au milieu de nos œuvres pieuses, la Providence a permis que les fidèles qui ne persévèrent pas soient mêlés à ceux qui persévèrent; effrayés de la chute de ces chrétiens, ce n'est plus qu'avec crainte et tremblement que nous suivons la voie droite jusqu'à ce que nous passions de cette vie , qui est une tentation sur la terre (1), à une autre vie où il n'y aura plus d'orgueil à réprimer, ni de lutte à soutenir contre ses suggestions.

15. Qu'on cherche, si l'on veut, d'autres explications de ces exemples de fidèles qui ne doivent pas demeurer dans la foi et la sainteté chrétiennes, qui reçoivent la grâce pour un temps et restent sur la terre jusqu'à ce qu'ils tombent , au lieu d'être traités comme celui dont parle le Livre de la Sagesse, cet élu qui mourut jeune « de peur que le mal ne changeât son coeur (2). » Qu'on cherche autrement l'explication de ces chutes, et si on en trouve une autre que celle que j'ai donnée, une autre qui ne s'éloigne point des règles de la vraie foi, qu'on la suive; je la suivrai moi-même, dès que je viendrai à la connaître: mais cependant demeurons dans le sentiment où nous sommes parvenus, jusqu'à ce que Dieu nous éclaire, si nous avons d'autres pensées, d'après les avertissements de l'Apôtre (3). Or nous sommes parvenus à des vérités que nous savons fermement appartenir à la foi véritable et catholique; nous devons y marcher et ne pas nous en écarter, avec l'aide et la miséricorde de Celui à qui nous disons: «Conduisez-moi, Seigneur, dans votre voie, et je marcherai dans votre vérité (4). »

 

Douze articles contre les Pélagiens.

 

16. Chrétiens catholiques par la miséricorde du Christ, nous savons :

I. Que ceux qui ne sont pas nés n'ont rien fait de bien ni de mal dans une vie antérieure, et qu'ils ne viennent pas au milieu des misères de celle-ci d'après ce qu'ils ont mérité dans je ne sais quelle première vie qu'aucun d'eux n'a pu avoir en propre; mais que cependant, issus d'Adam selon la chair, ils sont souillés par leur naissance du péché qui donne la mort, et qu'ils ne peuvent être délivrés de la mort éternelle passée d'un seul à tous par une juste

 

1. Job. VII, 1. — 2. Sag. IV, II. — 3. Philip. III, 15, 16. — 4. Ps. LXXXV, 1.

 

condamnation, qu'en renaissant par la grâce en Jésus-Christ

II. Nous savons que ce n'est pas d'après les mérites que la grâce de Dieu est donnée aux enfants ni aux personnes en âge de raison;

III. Nous savons que cette grâce est donnée aux personnes en âge de raison pour chacune de leurs actions;

IV. Nous savons qu'elle n'est pas donnée à tous les hommes, et que ceux à qui elle est donnée ne la reçoivent ni en considération des mérites de leurs oeuvres ni même, en considération de leur bonne volonté : ce qui se voit surtout dans les enfants;

V. Nous savons que c'est par une miséricorde gratuite de Dieu qu'elle est donnée à ceux à qui Dieu la donne;

VI. Nous savons que c'est par un juste jugement de Dieu qu'elle n'est pas donnée à ceux à qui Dieu ne la donne pas;

VII. Nous savons que nous paraîtrons tous devant le tribunal du Christ, afin que chacun reçoive récompense ou châtiment, selon cc qu'il a fait de son vivant, et non selon ce qu'il eût fait, s'il eût plus longtemps vécu;

VIII. Nous savons que les enfants aussi recevront une récompense ou une punition selon ce qu'ils auront fait pendant leur vie. Ils n'ont pas fait par eux-mêmes, mais par ceux qui, répondant pour eux, ont déclaré renoncer au démon et croire en Dieu, ce qui les a mis au nombre des fidèles dont le Seigneur a dit : «Celui qui croira et qui sera baptisé, sera sauvé (1). » Quant aux enfants qui ne reçoivent pas le sacrement du baptême, ils tombent sous le coup de ces autres paroles : « Mais celui qui ne croira pas, sera condamné (2). » C'est pourquoi, les enfants mêmes, ainsi que je l'ai dit, s'ils meurent dans ce premier âge, sont jugés, non pas d'après ce qu'ils auraient fait s'ils eussent vécu longtemps, mais d'après ce qu'ils ont fait pendant le temps qu'ils ont vécu dans leur corps, quand ils ont cru ou n'ont pas cru par le coeur et la bouche de ceux qui les portaient, quand ils ont été ou n'ont pas été baptisés, quand ils ont mangé ou n'ont pas mangé la chair du Christ, quand ils ont bu ou n'ont pas bu son sang ;

IX. Nous savons que ceux-là sont heureux qui meurent dans le Seigneur, et que le mal qu'ils auraient pu faire, s'ils eussent vécu plus longtemps, ne leur est pas imputable;

 

1. Marc, XVI, 16. — 2. Ibid.

 

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X. Nous savons que ceux qui croient dans le Seigneur par leur propre coeur le font par leur volonté et leur libre arbitre;

XI. Nous savons que nous agissons d'après les règles de la vraie foi, lorsque, nous qui croyons, nous prions Dieu pour ceux. qui ne veulent pas croire, afin qu'il leur en donne la volonté;

XII. Nous savons que nous remplissons un devoir véritable lorsque nous avons coutume de remercier Dieu, comme d'un bienfait, de la conversion de ceux pour lesquels nous prions.

17. Vous reconnaissez, je pense, que dans les vérités que je viens d'établir je n'ai pas voulu rappeler tout ce qui appartient à la foi catholique, mais seulement ce qui touche à la question de la grâce de Dieu, débattue entre nous : il s'agit de savoir si la grâce précède ou suit la volonté de l'homme; pour parler plus clairement, il s'agit de savoir si la grâce nous est donnée parce que nous le voulons, ou si cette, volonté même est l'œuvre de la grâce de Dieu. Si donc vous aussi, mon frère, vous tenez avec nous ces douze articles que nous savons appartenir à la vraie foi catholique, j'en remercie Dieu; je ne rendrais pas grâces à Dieu en toute vérité, si la grâce de Dieu n'était pas cause que ces douze articles vous paraissent des points de foi. Et du moment que vous les croyez vrais comme nous, il n'y a plus entre nous de débat sur cette question.

18. Car, pour expliquer rapidement ces douze articles :

Comment la grâce suivrait-elle le mérite de la volonté humaine, puisqu'elle est donnée  aux enfants qui ne peuvent encore ni vouloir, ni ne pas vouloir?

Comment dire que la grâce, chez les hommes en âge de raison, est précédée des mérites de la volonté, puisque la grâce, pour qu'elle le soit véritablement, ne se donne plus en considération de nos mérites? Pélage a craint si fort de se mettre en contradiction avec ce point de là foi catholique, qu'il a condamné sans hésitation, pour ne pas être condamné par des juges catholiques, ceux qui prétendent que là grâce nous est donnée en considération de nos mérites.

Comment dire que la grâce de Dieu consiste dans la force du libre arbitre ou dans la loi et la doctrine, puisque Pélage lui-même a condamné ce sentiment, avouant que la grâce de Dieu est donnée, pour chacune de leurs actions, à ceux qui ont l'usage de leur libre arbitre?

19. Comment dire que tous les hommes recevraient la grâce si ceux à qui elle n'est pas donnée ne la repoussaient pas par leur volonté, et que cela résulte de cette parole de l'Apôtre

« Dieu veut que tous les hommes soient sauvés (1), » puisque la grâce n'est pas donnée à bien des enfants et que beaucoup d'entre eux meurent sans elle? Ils n'ont pas une volonté qui s'y oppose, et parfois, malgré le désir et la hâte de leurs parents, et les ministres étant tout prêts et de bonne volonté, c'est Dieu lui-même qui refuse la grâce;  l'enfant pour le salut duquel chacun se pressait, expire avant d'avoir reçu le baptême. Il est donc manifeste que ceux qui résistent à l'évidence de cette vérité ne comprennent pas du tout dans quel sens il a été dit que Dieu veut que tous les hommes soient sauvés, car beaucoup ne sont pas sauvés, non point parce qu'ils né l'ont point voulu, mais parce que Dieu lui-même ne l'a pas voulu: cela se voit sans l'ombre d'un doute dans les enfants. Tandis qu'un si grand nombre est puni de la mort éternelle, il a été dit cependant que « tous seront vivifiés dans le Christ 2 : » cela signifie uniquement que quiconque recevra la vie éternelle ne la recevra que dans le Christ; de même, lorsque l'Apôtre dit : « Dieu veut que tous les hommes, soient sauvés, » tandis qu'il en est un si grand nombre dont Dieu ne veut pas le salut, cela signifie uniquement que tous ceux qui sont sauvés ne le sont que par la volonté de Dieu lui-même. Nous ne rejetons pas toute autre manière d'entendre ces paroles de l'Apôtre , pourvu qu'on ne se mette pas en contradiction avec cette vérité évidente, savoir, que plusieurs ne sont pas sauvés, les hommes le voulant, mais Dieu ne le voulant pas.

20. Comment la grâce divine est-elle donnée en vue des mérites de la volonté humaine, puisque, pour être véritablement une grâce,  elle est donnée par une miséricorde gratuite à ceux à qui Dieu la donne?

Comment tenir compte ici des mérites de la volonté humaine, puisque ceux à qui la grâce n'est pas donnée ne diffèrent souvent ni en mérite, ni en volonté de ceux qui la reçoivent, et que la cause des uns et des autres est absolument la même? et pourtant c'est par un juste jugement de Dieu qu'elle ne leur est pas donnée, car il n'y a point d'injustice en Dieu (2) ; par là, ceux qui reçoivent la grâce doivent comprendre qu'elle leur est donnée bien gratuitement, et

 

1. I Tim. II, 4. — 2. II Cor. XV, 22. — 3. Rom. IX, 41.

 

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qu'elle aurait pu avec justice ne pas leur être donnée, puisqu'elle a été refusée avec justice à des hommes placés dans la même situation qu'eux.

21. Comment ne serait-ce pas un effet de la grâce de Dieu, non-seulement de vouloir, croire dès le commencement, mais encore de vouloir persévérer jusqu'à la fin, puisque le terme même de cette vie n'est pas au pouvoir de l'homme, mais de Dieu, et que Dieu peut accorder à quelqu'un qui n'aurait pas persévéré, la faveur de l'enlever de ce monde avant que la malice ait changé son cœur ? L'homme ne recevra récompense ou châtiment que d'après ce qu'il aura fait « par son corps, » non pas d'après ce qu'il aurait fait s'il eût plus longtemps vécu.

22. Comment dire que, parmi les enfants qui meurent, Dieu donne aux uns la grâce et ne la donne pas aux autres, en prévision de leurs volontés futures s'ils eussent vécu , puisque, selon les paroles de l'Apôtre (1), chacun reçoit récompense ou punition d'après ce qu'il a fait « par son corps, » et non pas d'après ce qu'il aurait fait s'il avait vécu plus longtemps?

Comment les hommes seraient-ils jugés d'après les volontés qu'ils auraient pu avoir dans l'avenir s'ils avaient vécu plus longtemps, puisque l'Ecriture dit : « Heureux ceux qui meurent dans le Seigneur (2)? » Il est hors de doute que leur félicité ne sera pour vous ni certaine, ni assurée, si Dieu ne juge pas ce qu'ils ont fait, mais ce qu'ils auraient fait avec une plus longue vie; il s'ensuivrait que ce n'est plus un bienfait que d'être enlevé de ce monde avant que la malice change notre coeur, puisqu'on subirait la peine de cette malice à laquelle on aurait échappé. Nous ne pourrions plus aussi nous réjouir de ceux que nous savons être morts dans une foi pure et une pieuse vie; car il faudrait craindre qu’ils ne fussent jugés d'après les crimes qu'ils auraient commis peut-être s'ils eussent vécu davantage; et nous ne pourrions plus gémir ni laisser tomber notre réprobation sur ceux qui achèvent leur vie loin de la foi et dans de mauvaises mœurs, parce que peut-être, s'ils eussent vécu, ils auraient fait pénitence, auraient bien vécu et auraient été jugés d'après la piété de leurs derniers jours. Il faudrait alors condamner et rejeter le livre tout entier du très-glorieux martyr Cyprien sur la Mortalité; le but de ce

 

1. II Cor. V, 10. — 2. Apoc. XIV, 13.

 

livre étant de nous apprendre à nous réjouir; de la mort des chrétiens fidèles, enlevés aux tentations de cette vie et placés ensuite dans une bienheureuse sécurité. Mais parce que cela est la vérité et que, sans aucun doute, ceux -là sont heureux qui meurent dans le Seigneur, il faut répondre par la moquerie et la détestation à l'erreur de ces gens qui pensent que les hommes sont jugés d'après des volontés futures que la mort empêche de se produire.

23. Comment dire que nous nions le libre arbitre, nous qui déclarons que tout homme qui croit en Dieu par son propre coeur ne croit que par sa libre volonté? Les ennemis de la grâce de Dieu sont bien plutôt les ennemis du libre arbitre, puisque c'est par la grâce que notre volonté acquiert la liberté de choisir et de faire le bien.

Comment dire que le « Seigneur prépare la volonté de l'homme (1) » au moyen de la connaissance de la loi et de la doctrine des Ecritures et non point par une secrète inspiration de la grâce, puisque la religion nous autorise à demander à Dieu une bonne volonté pour ceux qui, se déclarant contre la loi de Dieu, ne veulent pas y croire?

24. Comment Dieu attend-il les volontés des hommes, afin qu'elles préviennent celui qui leur donne la grâce, puisque c'est à bon droit gué nous lui rendons grâces de prévenir par sa miséricorde ceux qui ne croient pas en lui et persécutent sa doctrine par une volonté impie, et de les convertir avec une toute-puissante facilité en substituant promptement en eux la bonne volonté à la résistance? Pourquoi lui en rendrions-nous grâces, s'il ne le fait pas? Pourquoi le glorifions-nous d'autant plus qu'il donne la foi à ceux dont le coeur s'y montrait le moins disposé, si cet heureux changement de la volonté humaine n'est .pas l'ouvrage de la grâce divine? « J'étais, dit l'Apôtre Paul, inconnu de visage aux églises de Judée, qui sont dans le Christ; seulement elles entendaient dire : Celui qui autrefois nous persécutait, annonce maintenant la foi qu'il s'efforçait de détruire, et elles glorifiaient Dieu à cause de moi (2). » Pourquoi auraient-elles glorifié Dieu, si Dieu, par la bonté de sa grâce, n'avait pas tourné vers lui le coeur de cet homme, qui reconnaît avoir obtenu miséricorde pour devenir fidèle s et s'attacher à la foi

 

1. Prov. VIII, 35, selon les Septante. — 2. Gal. I, 22-24. — 5. I Cor. VII, 25.

 

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qu'il poursuivait auparavant? la parole même dont il se sert ne déclare-t-elle pas que c'est Dieu qui a fait ce grand bien? Que voulait-il nous apprendre en disant qu'à cause de lui les églises de Judée glorifiaient Dieu, sinon qu'elles louaient la miséricorde que Dieu avait fait éclater en faveur de Paul? Et comment les églises de Judée auraient-elles loué la miséricorde de Dieu, si ce grand ouvrage de la conversion de Paul n'avait pas été l'ouvrage de Dieu? Et de quelle manière Dieu l'eût-il .fait, si au fond de ce cœur qu'enflammait la résistance il n'eût mis une bonne volonté?

25. De ces douze points que vous êtes obligés de reconnaître comme appartenant à la foi catholique, il résulte évidemment que la grâce de Dieu prévient la volonté de tous et de chacun, et qu'elle prépare plutôt ces volontés qu'elle n'est donnée à cause de leur mérite. Si vous niez la vérité de l'un de ces points dont le nombre même, que je remarque à dessein, doit vous aider à mieux vous souvenir et à mieux comprendre, prenez la peine de me l'écrire, et je vous répondrai autant que le Seigneur me le permettra. Car je ne crois pas que vous soyez un hérétique pélagien; mais je; veux que vous soyez tel que rien de l'erreur de Pélage ne pénètre. en vous ou qu'il n'en reste en vous aucune trace.

26. Mais dans ces douze points vous, trouverez peut-être quelque chose que vous croirez pouvoir nier ou mettre en doute, et qui deviendrait polar nous le sujet de laborieuses discussions. Défendrez-vous à l'Eglise de prier pour les infidèles afin qu'ils soient des fidèles; pour ceux qui ne veulent pas croire afin qu'ils veuillent croire; pour ceux qui se montrent opposés à sa loi et à sa doctrine afin qu'ils se soumettent à sa loi et à sa doctrine, afin que Dieu leur donne ce qu'il a promis par je prophète, un cœur pour le. connaître, des oreilles pour l'entendre (1), ces oreilles qu'avaient reçues ceux dont le Sauveur disait : « Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende (2)? » Ne répondrez-vous pas: « Ainsi soit-il, » quand vous entendrez le prêtre de Dieu à l'autel exhorter le peuple à prier Dieu ou le prier lui-même à haute voix pour qu'il contraigne les nations incrédules à venir à sa foi? Soutiendrez-vous des sentiments contraires aussi à cette foi? Direz-vous tout haut osa tout bas que le bienheureux Cyprien se trompe lorsqu'il

 

1. Baruch. II, 31. — 2. Matth. XIII, 8.

 

nous enseigne à prier pour la conversion même des ennemis de la foi chrétienne?

27. Enfin blâmerez-vous l'apôtre Paul des voeux qu'il forme pour les juifs infidèles « Mon cœur désire et je supplie Dieu de les sauver  (1)?» L'Apôtre dit encore, en s'adressant aux Thessaloniciens : « Au reste, mes frères, priez pour nous, afin que la parole de Dieu se répande et soit glorifiée, comme elle l'est déjà au milieu de vous; et afin que nous soyons délivrés des hommes injustes et mauvais, car la foi n'est pas à tous (2). » Comment la parole de Dieu se répandra-t-elle et sera-t-elle glorifiée, sinon par la conversion de ceux à qui elle est prêchée, puisque l'Apôtre dit aux fidèles : « Comme elle l'est déjà au milieu de vous? » Il sait assurément que cela ne peut se faire que par le Seigneur, à qui il veut qu'on demande cette grâce et qu'on demande aussi de le délivrer des hommes injustes et mauvais : ceux-ci devaient persister à ne pas croire, malgré les prières des fidèles. C'est pourquoi l'Apôtre ajoute : « car la foi n'est pas à tous. » C'est comme s'il disait quelles que soient vos prières, la parole de Dieu ne sera pas glorifiée par tous les hommes ceux-là croiront qui ont été compris dans les desseins de Dieu pour la vie éternelle, qui ont été prédestinés pour être ses enfants d'adoption par Notre-Seigneur Jésus-Christ, et qui ont été élus en lui avant la création du mondes; mais Dieu, par les prières des fidèles, donne la foi à ceux qui ne l'ont point, pour montrer que c'est son oeuvre. Car nul n'est assez ignorant, assez charnel, assez dépourvu d'esprit, pour ne pas voir que Dieu fait ce qu'il nous commande de prier qu'il fasse.

28. Ces témoignages divins et d'autres encore qu'il serait trop long de citer, montrent que Dieu, par sa grâce, ôte aux infidèles leur cœur de pierre et qu'il prévient dans les hommes les mérites des bonnes volontés; de façon que la grâce prépare la volonté et n'est donnée en considération d'aucun mérite antérieur. Cela se voit par les actions de grâces aussi bien que par les prières : les prières pour les infidèles, les actions de grâces pour les fidèles. Car c'est à celui qu'on a prié de faire qu'il faut rendre grâces après qu'il a fait; « c'est pourquoi, dit le même Apôtre aux Ephésiens, ayant appris quelle est votre foi dans le Seigneur Jésus et quel est votre

 

1. Rom. X,1. — 2. II Thess. III, 1, 2. — 3. Eph. I , 4, 5.

 

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amour pour tous les saints, je ne cesse de « rendre grâces pour vous (1). »

29. Nous parlons maintenant du commencement même d'une foi naissante, quand des hommes, jusque-là éloignés et ennemis, se tournent vers Dieu, commencent à vouloir ce qu'ils ne voulaient pas et à avoir la foi qu'ils n'avaient pas. On prie pour eux, afin que cela se fasse en eux, quoique eux-mêmes ne prient pas : et comment pourraient-ils invoquer Celui en qui ils ne croient pas (2) ? Mais des actions de grâces sont rendues pour eux et par eux après qu'on a obtenu ce qu'on demandait. Nous sommes d'accord, je crois, en ce qui touche les prières des fidèles, pour eux et pour d'autres fidèles, afin d'avancer dans ce qu'ils ont commencé d'être, et en ce qui touche les actions de grâces des progrès déjà faits : nous nous réunissons sur ce point , vous et nous , pour combattre les pélagiens. Ils attribuent tellement au libre arbitre tout ce qui tient à une pieuse vie, qu'ils pensent qu'il ne faut pas le demander à Dieu et que nous le tenons de notre propre fond. Quant à vous, si ce que j'entends dire est vrai, vous ne regardez pas comme un don de Dieu le commencement de la foi où se trouve aussi le commencement d'une bonne, c'est-à-dire d'une pieuse volonté; mais vous prétendez que c'est par nous-mêmes que nous commençons à croire. Pour ce qui est des autres biens de la vie religieuse, vous êtes d'avis que Dieu les donne par sa grâce aux fidèles qui demandent, qui cherchent, qui frappent à la porte. Vous ne faites pas attention qu'on prie Dieu pour les infidèles afin qu'ils croient, parce que c'est Dieu qui donne d'abord la foi, et qu'on rend grâces à Dieu pour ceux qui ont cru, parce que c'est par lui que la foi leur a été donnée.

30. Et pour finir enfin ce discours, si vous niez qu'il faille prier, afin que ceux qui ne veulent pas croire le veuillent,  si vous niez qu'il faille rendre grâces à Dieu de ce que ceux qui ne le voulaient pas l'ont voulu, il y aura autre chose à faire avec vous, afin que vous n'erriez pas ainsi, ou que vous ne jetiez pas les autres dans l'erreur, au cas où vous y persisteriez. Si au contraire, ce que j'aime mieux croire, vous pensez et vous êtes d'accord avec nous que nous devons garder notre coutume de prier Dieu pour ceux qui ne veulent pas croire afin qu'ils le veulent; pour ceux qui combattent sa loi et sa doctrine afin qu'ils s'y

 

1. Eph. I, 15, 16. — 2. Rom. X, 14.

 

attachent; si vous pensez et si vous êtes d'accord avec nous que nous devons garder notre coutume de rendre grâces à Dieu quand des coeurs rebelles se tournent vers sa foi et sa doctrine et que ceux qui ne le voulaient pas veuillent croire, il faut sans hésitation reconnaître que la grâce de Dieu prévient les volontés des hommes et que Dieu fait que les hommes veulent le bien qu'ils ne voulaient pas, puisque c'est lui que nous prions de le faire, et, après qu'il l'a fait, c'est à lui que nous trouvons digne et juste d'en rendre grâces. Que le Seigneur vous donne l'intelligence en toutes choses, seigneur mon frère.

 

 

 

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