PSAUME XCVIII
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DISCOURS SUR LE PSAUME XCVIII.

SERMON AU PEUPLE.

LE RÈGNE DE JÉSUS-CHRIST.

 

Le Christ annoncé dès le commencement par les Prophètes a régné quand on a commencé à le prêcher après sa résurrection. Le monde alors prit parti pour l’idole, il tua dans les martyrs cette chair qui doit ressusciter, mais non l’âme qui est couronnée, tandis que l’idole a disparu. Le Seigneur s’est donc fait homme et il a régné, il s’assied sur les chérubins ou sur la plénitude de ta science, et en toi, si lu as la science de la loi par la charité. Or, ces peuples frémissants ont été vaincus par la prière de l’Eglise qui les a absorbés; prions pour ceux qui sont demeurés dans l’aveuglement, afin qu’ils se tournent enfin vers Dieu, qui est mort pour eux, qui leur prêche dans sa miséricorde, qui oublie nos fautes, mais qui enfin nous jugera. C’est lui qui forme eu nous la justice, car si nous pouvons par nous-mêmes devenir malades, il faut le secours du médecin pour nous guérir. Il produit donc en nous le jugement qui nous rat discerner ce qui est bien, et la justice qui l’accomplit. Adorons l’escabeau de ses pieds ou cette chair en laquelle il s’est montré, qui fit éloigner les disciples quand il leur proposa de la manger, lui dont Moïse, Aaron et Samuel étaient les serviteurs, et à qui il parlait d’une manière figurée, corrigeant leurs affections, ou ce qui était imparfait. Car nous ne voyons en eux aucun châtiment extérieur, mais leur peine était de vivre avec les imparfaits. A mesure que nous avançons dans la piété, nous voyons l’ivraie autour de nous, mais ne l’arrachons pas. De même saint Paul souffre davantage à mesure qu’il avance dans la perfection. Adorons le Seigneur qui nous éprouve, adorons-le sur la montagne sainte, et dans cette pierre qui grandit et remplit toute la terre. Que nos paroles soient pour vous la pluie du Seigneur.

 

1. Votre charité, mes frères, ne peut ignorer, car vous êtes enfants de l’Eglise, instruits à l’école de Jésus-Christ, et dans les écrits de nos pères de l’Ancien Testament, qui ont consigné les paroles de Dieu, les merveilles de Dieu, que leur but était de nous instruire, nous qui devions vivre en ces temps et croire en Jésus-Christ. Il est venu à nous d’abord dans son humilité au temps précis, il viendra ensuite dans sa splendeur. Il est venu une première fois, pour comparaître devant un juge ; il viendra une seconde fois, pour s’asseoir sur son tribunal, afin que tous les membres du genre humain comparaissent devant lui chacun selon ses mérites. Il s’est fait précéder de plusieurs hérauts, qui l’ont annoncé comme un grand juge, et aussi comme un homme qui viendra dans son humilité. Beaucoup également l’ont annoncé comme devant naître d’une vierge, sucer la mamelle comme un nouveau-né, puis devenir enfant, lui le Verbe de Dieu par qui tout a été fait ; plusieurs hérauts t’ont précédé pour prédire ces merveilles et les temps où nous sommes. Toutefois, en les prédisant, ils cachaient leurs pensées sous des figures, jusqu’à ce que le voile (442) qui couvrait la vérité dans les livres anciens, fût enfin déchiré, et que la vérité sortit de la terre. Il est dit en effet dans un psaume: « La vérité s’est levée de la terre, et la justice a regardé du ciel 1 ». Tout notre but maintenant, quand nous lisons les psaumes, les prophètes, la loi, livres tous écrits avant la naissance de Jésus-Christ Notre-Seigneur , est donc d’y retrouver le Christ, d’y comprendre le Christ. Que votre charité donc examine ce psaume, afin d’y chercher le Christ: assurément il apparaîtra à ceux qui le cherchent, lui qui s’est montré à ceux qui ne le cherchaient point; il n’abandonnera point ceux qui soupirent après lui, quand il a racheté ceux qui le dédaignaient. C’est par lui que commence le psaume, quand il dit :

2. « Le Seigneur a régné, que les peuples frémissent 2 ». Notre-Seigneur a commencé son règne, on a commencé à le prêcher quand il est ressuscité des morts pour monter aux cieux, quand il a rempli ses disciples d’une sainte confiance dans l’Esprit-Saint, afin qu’ils n’eussent plus à craindre la mort qu’il avait tuée en lui-même. Or, il a commencé d’être annoncé aux hommes, afin que ceux qui voudraient être sauvés crussent en lui ; et alors les peuples qui adoraient des idoles ont frémi de colère. Ils frémissaient quand on leur prêchait tin Dieu qui les avait faits, ces hommes qui adoraient ce qu’ils avaient fait. Il se faisait annoncer par ses disciples, lui qui voulait ramener les hommes au Dieu qui les a créés, et les détourner des idoles qu’ils avaient faites. En faveur de l’idole, ils s’emportaient contre leur Seigneur, eux qui en faveur de leur idole ne pouvaient s’emporter contre leur esclave sans encourir la damnation. Car l’esclave valait bien mieux que l’idole, puisque c’est Dieu qui a créé l’esclave, tandis qu’un simple ouvrier a fait l’idole. Tel était leur zèle pour l’idole, qu’ils ne craignaient point de s’emporter coutre Dieu. Cette colère était prédite, mais non commandée; David l’a dit en effet: « Le Seigneur a régné, que les peuples s’irritent ». Cette colère des peuples peut aboutir; ils se fâcheront, et les martyrs seront couronnés par cette même colère. Qu’ont fait ces peuples aux prédicateurs de la vérité, aux nuées du Christ qui environnaient la terre, et qui arrosaient le champ du Christ? Que leur ont-ils fait dans leur colère, sinon

 

1. Ps. LXXXLV, 12. — 2. Id. XCVIII, 1.

 

de tourmenter la chair qui était entre leurs mains, et de faire couronner l’âme qui était entre les mains de Jésus-Christ? Et toutefois cette chair qu’ont pu tuer les persécuteurs, n’a pas été tellement morte, qu’elle eût péri éternellement : elle aura son temps pour ressusciter à son tour, puisque le Seigneur nous a déjà montré par lui-même que la chair doit ressusciter. Il a voulu se revêtir de notre chair, afin que nous ne pussions en désespérer. Donc, mes frères, la chair de ces serviteurs, que les idolâtres ont mis à mort, ressuscitera dans son temps : mais l’idole brisée par le Christ ne sera point rétablie par l’ouvrier. Tout à l’heure, quand on lisait Jérémie avant de lire les Apôtres, vous avez entendu, pour peu d’attention que vous ayez apportée, que les temps où nous vivons sont annoncés. Car il dit « Qu’ils périssent de la terre et de dessous le ciel, ces dieux qui n’ont fait ni le ciel ni la terre 1». Il ne dit point : Qu’ils disparaissent du ciel et de la terre, puisqu’ils n’ont jamais été au ciel. Mais que dit-il? « Que les dieux qui n’ont pas fait le ciel et la terre disparaissent de la terre». Comme s’il répondait au sujet de la terre, et n’avait rien à répondre à propos du ciel, puisque ces dieux n’ont jamais été dans le ciel : il nomme la terre deux fois, puisqu’elle est sous le ciel. « Qu’ils périssent de la terre, et de dessous le ciel », ou de leurs temples. Voyez si cet oracle ne s’accomplit point, s’il ne l’est même en grande partie. Que reste-t-il, combien en reste-t-il ? Ces idoles subsistent bien plus dans le coeur des païens, que dans leurs temples.

3. Donc « le Seigneur a régné, que les peuples s’irritent. Lui qui s’assied sur les chérubins », sous-entendu « a régné. Que la terre soit en émoi ». Ces derniers mots sont une répétition de ces autres: « Que les peuples s’irritent ». Car cette expression: «Seigneur », est répétée dans: « Celui qui s’assied sur les chérubins ». Il a régné », du premier verset, est sous-entendu dans le second, et: « Que les peuples s’irritent », est répété dans: « Que la terre soit en émoi ». Que sont en effet les peuples, sinon la terre ? Que la terre se soulève tant qu’elle voudra contre celui qui est assis dans le ciel. Le Seigneur en effet fut autrefois sur la terre, et il se fit de cette terre une chair afin d’habiter sur la terre. lise revêtit de notre chair, et voulut être la première

 

1. Jérém. X, 11.

 

 

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victime des emportements populaires. Pour affermir ses serviteurs contre cette colère, il voulut la subir le premier: et comme cette colère des peuples était nécessaire à ses serviteurs, pour les guérir de leurs péchés au moyen de la tribulation, le médecin but le premier ce breuvage amer, afin que le malade ne craignît plus de le boire. Donc « le Seigneur a régné, que les peuples s’irritent » : que les peuples se soulèvent, puisque leur colère sert à Dieu pour opérer de si grands biens. Les peuples s’irritent et les serviteurs de Dieu sont purifiés; et parce qu’ils sont tourmentés, ils sont couronnés. « Que les peuples se soulèvent. Celui qui s’assied sur des chérubins » a régné: « Que la terre soit en émoi ». Le chérubin est le trône de Dieu, comme nous l’enseigne l’Ecriture, un trône sublime dans les cieux, et que nous ne voyons pas; mais le Verbe le connaît, et le connaît comme son trône; et ce même Verbe de Dieu et l’Esprit de Dieu ont enseigné aux serviteurs de Dieu le trône du Seigneur. Non point que le Seigneur s’asseye à la manière d’un homme; mais si tu veux que Dieu s’asseye en toi, si tu es juste, tu seras le trône de Dieu, car il est écrit que « l’âme du juste est le siége de la « sagesse ». Le mot trône, se dit en latin sedes ou siège. Ceux qui connaissent la langue hébraïque ont cherché ce que le mot chérubin signifie en latin, car chérubin est un mot hébreu, et ils ont dit qu’il signifie plénitude de la science. Donc parce que le Seigneur surpasse toute science, il est dit qu’il s’assied sur la plénitude de la science. Sois donc aussi plein de science, et le Seigneur s’assiéra en loi. Mais, diras-tu : Comment pourrai je avoir la plénitude de la science? Qui peut s’élever à cette hauteur pour avoir pleinement la science? Crois-tu que pour trouver en nous la plénitude de la science, Dieu exige que nous sachions le nombre des étoiles, ou des grains, je ne dirai pas de sable, mais de froment, ou combien de fruits pendent sur les arbres? Dieu connaît tout, il est vrai, puisqu’il a compté tous nos cheveux 1. Mais il est une plénitude de science qu’il veut trouver en l’homme. La science que Dieu veut trouver en toi, consiste dans la loi de Dieu. Mais, diras-tu encore, qui peut connaître si parfaitement la loi pour avoir en lui la plénitude de la science, et devenir ainsi le trône de Dieu?

 

1. Matth. X, 30.

 

Point d’effroi, voilà qu’on te dit en deux mots ce que tu dois avoir, si tu veux posséder la plénitude de la science et devenir le trône de Dieu. « La charité », nous dit l’Apôtre, « c’est la plénitude de la loi 1». Quoi donc? Tu as perdu toute excuse. Interroge ton coeur, vois s’il a de la charité. S’il a de la charité, il a aussi la plénitude de la loi, et Dieu dès lors habite en toi, et tu es le trône de Dieu. « Que les peuples s’irritent ». Que feront-ils à celui qui est le trône de Dieu? Tu considères ceux qui peuvent te nuire, et tu ne considères pas celui qui est en toi. Tu es devenu le ciel, et tu crains la terre? Car l’Ecriture fait dire ailleurs au Seigneur notre Dieu: « Le ciel est mon trône 2 ». Si donc tu es le siège de Dieu, parce que tu as la plénitude de la science, ainsi que la charité, tu es aussi le ciel, car aux yeux de Dieu ce n’est point ce ciel que nous voyons des yeux, qui a quelque prix : le ciel pour Dieu, ce sont les âmes saintes; le ciel de Dieu, ce sont les esprits des anges, tous les esprits de ses serviteurs. Donc « que les peuples s’irritent, que la terre soit en émoi ». Que feront les peuples, que fera la terre à celui qui est le trône de Dieu, le ciel sur lequel il s’assied ?

4. « Le Seigneur est grand dans Sion, il est élevé au-dessus de tous les peuples 3». Oui, le Seigneur est grand dans Sion, il est souverainement élevé. Si donc il te restait quelque chose d’obscur sur cette parole: « Dieu est assis sur des chérubins » ; si tu te figurais un trône céleste éclatant de pierreries, fantôme grossier, voltigeant çà et là, et que tu appelais chérubin, tu as entendu que le chérubin c’est la plénitude de la science; que cette science n’est pas une science quelconque, mais la pleine science de la loi, science utile aux hommes : et de peur que tu ne désespères d’arriver à cette science de la loi, on t’a dit que la plénitude de la loi est la charité». Aie donc l’amour de Dieu et du prochain, et tu seras le siège de Dieu, tu seras un chérubin. Et si maintenant tu ne comprends pas encore, écoute ce qui suit: « Le Seigneur est grand dans Sion ». Celui qui s’assied sur les chérubins, celui-là est grand en Sion. Cherche maintenant ce qu’est Sion. Sion, nous le savons, est la cité de Dieu. Sion est la même ville que Jérusalem, et en interprétant le nom hébreu, Sion signifie observation, ou vision

 

1. Rom. XIII, 10. — 2. Isa. LXVI, 1. — 3. Ps. XCVIII, 2.

 

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et contemplation. Car observer signifie regarder, ou plutôt apercevoir, ou faire des efforts pour voir. Or, Sion est toute âme qui s’applique à découvrir la lumière qu’elle doit voir. Contempler sa propre lumière, c’est s’aveugler. Mais l’âme s’éclaire en contemplant celle de Dieu. Comme il est néanmoins évident que Sion est la cité de Dieu; quelle est cette cité de Dieu, sinon l’Eglise? Les hommes, en s’aimant d’une charité mutuelle , en aimant Dieu qui habite en eux, font à Dieu une cité. Or, comme toute cité a des lois, leur loi est la charité, et la charité c’est Dieu. Car il est dit clairement: « Dieu est charité 1 ». Etre plein de charité, c’est donc être plein de Dieu; et quand plusieurs sont pleins de charité, ils forment une cité à Dieu. Cette cité de Dieu s’appelle Sion, et dès lors Sion c’est l’Eglise. C’est en elle que Dieu est grand. Sois dans Sion et Dieu ne sera point en dehors de toi. Et quand Dieu sera eu toi, parce que tu feras partie de Sion, tu seras un membre de Sion, un citoyen de Sion, uni à la société du peuple de Dieu, alors Dieu sera en toi plus élevé que tous les peuples, dominant ceux qui frémissent ou ceux qui frémissaient autrefois. Pensez-vous en effet que ces peuples qui s’irritaient jadis ne s’irritent plus aujourd’hui? Ils s’irritaient alors, et comme ils étaient nombreux, ils le faisaient au grand jour; maintenant qu’ils sont en petit nombre, leur colère est secrète. Dieu qui a jusque-là brisé leur audace, étouffera enfin leur colère.

5. Croyez-vous en effet qu’ils ne frémissent point contre nos jeûnes, ceux qui faisaient retentir hier leurs instruments de musique? Pour nous, sans nous irriter contre eux, jeûnons pour eux. Ainsi l’a dit le Seigneur notre Dieu, il nous a ordonné de prier pour nos ennemis, de prier pour nos persécuteurs 2 ; voilà ce qu’a fait l’Eglise pour mettre fin aux persécutions. Elle a été exaucée quand elle a pratiqué ce précepte, Dieu l’exauce chaque jour quand elle le pratique; ses ennemis prévalaient sur elle pour leur malheur; et pour leur bonheur, ils sont dissipés. Voulez-vous savoir quelle a été leur fin? L’Eglise les a absorbés. Vous les cherchez en eux-mêmes, et vous ne les trouvez point cherche-les dans celle qui les a absorbés, et tu les trouveras dans ses entrailles. Dans les entrailles de l’Eglise, en effet, ils sont devenus

 

1. Jean, IV, 8. — Matth. V, 44.

 

chrétiens : ils ont péri comme persécuteurs , grandi comme prédicateurs. Aussi quand nous voyons dans leurs fêtes ceux qui sont demeurés païens, se livrer à leurs folies voluptueuses et condamnables, nous prions Dieu pour eux, afin qu’au lieu d’écouter avec plaisir le son des harpes, ils écoutent mieux encore la voix de Dieu. Si une harmonie sans raison flatte notre oreille, la parole de Dieu doit plaire à notre coeur. Mais ce que nous demandons pour eux, quand nous jeûnons aux jours de leurs fêtes, c’est qu’ils soient à eux-mêmes leurs spectacles. Ils ne pourront se voir sans se déplaire, et s’ils ne se déplaisent point, c’est qu’ils ne se considèrent point. Un homme dans l’ivresse ne se déplaît point, mais il déplaît à l’homme sobre. Donne-moi un homme qui trouve son plaisir en Dieu, il mène une vie sérieuse, il soupire après la paix éternelle que Dieu lui a promise : or, qu’il rencontre un homme qui danse au son des instruments, et vois s’il ne plaindrait pas plus cette folie, que le délire d’un frénétique. Donc si nous connaissons leur malheur, plaignons-les, puisque Dieu nous en a délivrés, et si nous les plaignons, prions pour eux, et afin d’être exaucés, jeûnons pour eux. Car ce n’est point pour célébrer leurs solennités que nous jeûnons; nous avons en effet d’autres jeûnes que nous célébrons dans les jours qui précèdent Pâques, et en d’autres jours solennels dans l’Eglise; mais nous jeûnons aux fêtes des païens, afin de gémir quand ils s’élèvent à une joie insensée. Leur joie est un avertissement pour notre douleur, et ils nous font souvenir de ce que nous étions. Mais comme plusieurs sont délivrés de ces folies dans lesquelles nous avons été plongés, nous ne devons point désespérer d’eux-mêmes. S’ils frémissent encore de colère, prions. Si cette partie de la terre qui demeure infidèle est en émoi, pour nous persévérons dans nos gémissements, afin que Dieu leur donne l’intelligence, et qu’ils entendent comme nous ces paroles qui font notre joie : « Le Seigneur est grand dans Sion, il est élevé au-dessus de tous les peuples ».

6. « Qu’ils rendent gloire à votre grand nom 1». Que tous ces Peuples que domine le Dieu qui est grand en Sion, « rendent gloire à son nom si grand ». Votre nom était faible,

 

1. Ps. XCVIII, 3.

 

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ô mon Dieu, quand ils frémissaient de colère: maintenant qu’il est grand, puissent-ils le bénir. Comment disons-nous que le nom du Christ était faible avant qu’il se répandît avec tant d’éclat ? C’est que le nom se prend ici pour la renommée ; c’est pourquoi il était faible alors et maintenant il est grand. Quelle nation n’a pas entendu le nom du Christ? Que les peuples donc rendent témoignage à la grandeur de votre nom, eux qui frémissaient quand il était faible. « Qu’ils confessent la grandeur de votre nom ». Pourquoi la confesser ? « C’est qu’il est terrible et qu’il est saint». Votre nom, ô mon Dieu, est un nom saint et terrible. Ainsi on prêche la mort de Jésus à la croix, on prêche ses humiliations, on prêche le jugement qu’il a subi, mais en prêchant son avènement dans sa gloire, en prêchant qu’il est vivant, en prêchant qu’il viendra pour juger. Maintenant il épargne les peuples blasphémateurs, parce que le baptême de Dieu amène à la pénitence 1. Car, celui qui épargne maintenant, épargnera-t-il toujours? et si maintenant on le prêche pour le faire craindre, ne doit-il point venir juger? Il viendra donc , mes frères, il viendra ; craignons-le, et vivons de manière à être placés à sa droite. Car il viendra pour juger, et il placera les uns à sa droite, les autres à sa gauche 2. Et toutefois il ne fait point ce discernement de manière à se tromper, à mettre à gauche celui qui doit être placé à droite, ou à placer à droite celui qui doit être placé à gauche. Dieu ne saurait se tromper, ni mettre dès lors le méchant à la place du bon, non plus que le bon à la place du méchant. Mais s’il ne saurait se tromper, c’est nous tromper beaucoup, que ne pas craindre ; et si nous craignons maintenant, nous n’aurons plus rien à craindre alors. « Son nom est terrible et saint : l’honneur du roi aime l’équité ». Que les peuples donc le craignent et se craignent : qu’ils ne présument point de sa miséricorde au point de s’oublier et de vivre dans le désordre ; car s’il aime la miséricorde, il aime aussi la justice. Où est sa miséricorde? A vous prêcher la vérité, à prendre sa grande voix pour vous amener à la conversion. Est-ce donc peu pour sa miséricorde, de ne pas t’avoir retranché de la terre au milieu de tes crimes, alors que tu vivais dans le désordre, et de t’avoir pardonné

 

1. Rom. II, 4. — 2. Matth. XXV, 31-33.

 

tes fautes, en considération de ta foi? Est-ce peu pour sa miséricorde, et penses-tu qu’il sera toujours miséricordieux, au point de ne jamais punir? Garde-t-en bien. Son nom est terrible et saint, « et l’honneur du roi aime l’équité». Il y aurait injustice dans le jugement, ou plutôt ce ne serait point un jugement, si chacun n’était traité selon ses mérites, selon le bien ou le mal qu’il a fait pendant qu’il était sur la terre 1. « L’honneur du roi aime le jugement ». Craignons donc alors, pratiquons la justice, et suivons l’équité.

7. Mais qui suit l’équité? qui pratique la justice ? Est-ce l’homme pécheur, l’homme d’iniquité: l’homme pervers, et qui se détourne de la lumière de la vérité ? Que doit faire l’homme ? Simplement se convertir à Dieu, qui formera en lui cette justice que lui-même, loin de former, ne fait que défigurer. L’homme qui peut si facilement se blesser, peut-il donc se guérir? Il est malade quand il le veut, triais ne se lève point quand il veut. Il n’a qu’à le vouloir, à s’exposer à l’excès du froid ou de la chaleur; il sera malade au jour qu’il voudra: mais lorsqu’il est malade volontairement par ses propres excès, qu’il se lève quand il le voudra ; il s’est alité à son gré, qu’il se lève à son gré, s’il le peut. Pour être malade, il ne lui fallait que son intempérance; mais pour sa guérison, il lui faut le secours du médecin, il en est ainsi du péché; l’homme se suffit à lui-même pour pécher; mais s’agit-il de la justification, il ne peut être justifié que par celui qui est le juste par excellence. Afin d’engager les hommes à se livrer à lui pour être formés à la justice, voilà qu’après avoir effrayé les peuples, et dit: « Qu’ils confessent la grandeur de votre nom, parce qu’il est terrible et saint, et l’honneur du roi aime la justice », le Prophète semble répondre aux hommes effrayés, qui lui demandent comment il leur faut vivre dans la justice; puisqu’ils n’ont pas la justice en eux-mêmes, il leur signale celui qui peut former en eux cette justice: «C’est vous», dit-il, « qui avez préparé la justice ; vous avez fait en Jacob la justice et le jugement 2 ». Car nous aussi, nous devons avoir le jugement, nous aussi avoir la justice. Mais celui qui a fait la justice et le jugement est aussi celui qui nous a faits afin de les former en nous.

 

1. II Cor. V, 10. — 2. Ps. XCVIII, 4.

 

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Comment donc, nous aussi, aurons-nous la justice et le jugement? Le jugement chez toi, c’est le discernement du bien et du mal ; la justice, de faire le bien et éviter le mal. Discerner le bien, c’est le jugement; le faire, c’est la justice. « Evite le mal », dit le Prophète, « et fais le bien; cherche la paix et poursuis-la 1 ». Ainsi donc , le jugement d’abord, et ensuite la justice. En quoi consiste le jugement ? A discerner ce qui est bien et ce qui est mal. En quoi la justice? A se détourner du mal pour s’attacher au bien. Mais cela ne vient pas de toi: vois en effet ce que dit le Prophète : « C’est vous qui avez fait en Jacob le jugement et la justice».

8. « Exaltez le Seigneur notre Dieu ». Oui, exaltez-le, relevez ses bienfaits. Louons-le, exaltons-le, puisqu’il a fait la justice que nous avons, et l’a faite en nous. Qui a créé en nous la justice, sinon celui qui nous a justifiés? Or, il est dit du Christ, qu’ « il a justifié l’impie 2 ». Nous sommes les impies, c’est lui qui nous rend justes, quand il établit en nous cette justice par laquelle nous pouvons lui plaire et mériter d’être placés, non point à sa gauche, mais à sa droite, lorsqu’il dira à ceux de droite : « Venez , bénis de mon Père, recevez le royaume qui a été préparé pour vous dès l’origine du monde »; afin qu’il ne nous place point à la gauche avec ceux auxquels il doit dire: « Allez au feu éternel qui a été préparé au diable et à ses anges 3». Combien ne devons-nous point exalter celui qui doit couronner en nous, non point nos mérites, mais ses dons? « Exaltez le Seigneur notre Dieu ».

9. « Prosternez-vous devant l’escabeau de « ses pieds, car il est saint 4 ». Que devons-nous adorer? « L’escabeau de ses pieds ». On appelle escabeau ce que l’on met sous les pieds. Les Grecs l’appellent upopodion, les Latins scabellum, d’autres l’ont appelé suppedaneum. Voyez, mes frères, ce que le Psalmiste nous ordonne ici d’adorer. Dans un autre endroit de l’Ecriture il est dit : « Le ciel est mon trône, et la terre l’escabeau de mes pieds 5». Est-ce donc la terre qu’il nous faut adorer, puisqu’il dit ailleurs que c’est l’escabeau de ses pieds? Comment adorer la terre, quand l’Ecriture nous dit clairement: « Tu adoreras le Seigneur ton Dieu 6? » Cependant l’Ecriture

 

1. Ps. XXXIII, 15. — 2. Rom. IV, 5. — 3. Matth. XXV, 34, 41. — 6. Ps. XCVIII, 5.— 7. Isa. LXVI, 1.— 8. Deut. VI, 13; Matth. IV, 10.

 

nous dit : « Adorez l’escabeau de ses pieds » ; et comme pour nous expliquer ce qu’elle entend par cet escabeau, elle dit ailleurs : «La terre est l’escabeau de ses pieds». Me voilà dans l’embarras : je crains d’adorer la terre, de peur d’être condamné par celui qui a créé le ciel et la terre ; et je crains encore de n’adorer point l’escabeau des pieds de mon Dieu, quand le Psalmiste me dit: « Adorez l’escabeau de ses pieds ». Je cherche quel est cet escabeau, et l’Ecriture me répond: « La terre est l’escabeau de ses pieds». Dans mon anxiété, je me tourne vers le Christ, car c’est lui que je cherche ici, et je trouve comment l’on peut sans impiété adorer la terre, sans impiété adorer l’escabeau de ses pieds. Car c’est de la terre qu’il a reçu une terre, puisque la chair est une terre, et qu’il a pris sa chair de la chair de Marie. Et parce qu’il s’est montré sur la terre avec cette chair, que pour notre salut il nous a donné cette chair à manger, nul ne mange cette chair sans l’adorer d’abord. Et voilà que nous avons trouvé comment nous pouvons adorer cet escabeau de ses pieds, en sorte qu’on peut l’adorer sans pécher, et que ne point l’adorer au contraire, ce serait pécher. Mais est-ce la chair qui nous donne la vie? Jésus-Christ lui-même, en nous signalant cette terre qu’il portait, nous dit: «C’est l’Esprit qui vivifie,la chair ne sert de rien 1» .C’est pour cela qu’en t’inclinant devant une terre quelconque, en l’adorant, tu ne fais aucune attention à la terre, mais à ce saint, dont la terre que tu adores est le marchepied, car c’est à cause de lui que tu l’adores : aussi le Prophète a-t-il ajouté : « Adorez l’escabeau de ses pieds, parce que lui est saint ». Qui est saint? Celui en l’honneur de qui tu adores l’escabeau de ses pieds. Et quand tu l’adores, que ta pensée ne demeure point dans la chair, de peur que tu ne sois privé de la vie de l’Esprit : « C’est l’Esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien », dit le Sauveur. Quand le Seigneur faisait cette recommandation, il avait parlé de sa chair, et il avait dit : « Si vous ne mangez ma chair, vous n’aurez pas la vie en vous 2».Quelques disciples, au nombre de septante environ, en furent scandalisés, et s’écrièrent : « Cette parole est dure, et qui e pourrait l’entendre? » Ils se séparèrent et ne le suivirent plus 3. Cette parole leur

 

1. Jean, VI, 64. — 2. Id. 54. — 3. Id, 61-67.

 

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paraissait dure : « Si vous ne mangez ma chair, vous n’aurez pas la vie éternelle ». Ils l’entendirent d’une manière stupide; leur pensée était charnelle : ils crurent que le Seigneur allait couper quelques morceaux de sa chair et les leur présenter, et ils s’écrièrent : « Cette parole est dure ». C’étaient eux qui étaient durs, et non la parole. S’ils eussent été humbles, et non pas durs, ils se seraient dit : Ce n’est pas sans raison que le Seigneur parle ainsi, il y a là quelque mystère caché. Dans leur soumission ils seraient demeurés avec Jésus-Christ, et ne seraient point partis avec dureté; alors ils eussent appris de lui ce que les autres apprirent après leur départ. Car les douze qui demeurèrent après le départ des autres, affligés de leur mort spi rituelle, avertirent le Sauveur du scandale des autres et de leur départ. C’est alors qu’il leur dit pour leur instruction : « C’est l’Esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien; les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie ». Donnez à mes paroles un sens spirituel : ce n’est point ce corps tel que vous le voyez que vous devez manger, ni boire mon sang tel que le répandront ceux qui doivent me crucifier. C’est un mystère que je vous ai prêché, et si vous l’entendez d’une manière spirituelle, il vous donnera la vie. S’il faut le célébrer d’une manière visible, il faut néanmoins le concevoir d’une manière invisible. « Exaltez le Seigneur notre Dieu, et adorez l’escabeau ide ses pieds, car lui est saint ».

10. « Moïse et Aaron étaient ses prêtres, Samuel était de ceux qui invoquent son nom. Ils invoquaient le Seigneur, et il les exauçait, il leur parlait dans la cotonne de nuée 1». Des hommes, tels que Moïse, Aaron et Samuel, ont servi le Seigneur, et ont un grand nom parmi les anciens. Vous savez que Moïse fit éclater la puissance de Dieu en tirant le peuple de l’Egypte, et en le conduisant à travers la mer Rouge, et dans le désert. Dieu fit par Moïse beaucoup de merveilles que connaissent tous ceux qui écoutent lire volontiers les Ecritures dans l’Eglise, ou qui les lisent eux-mêmes,ou qui les ont apprises de quelque manière. Aaron était frère de Moïse, et il l’ordonna grand prêtre. On ne voit pas qu’il y eût alors d’autre prêtre que Aaron, que les saintes lettres nomment expressément le prêtre de Dieu 2. Il n’est point dit que Moïse fût prêtre. Mais

 

1. Ps. XCVIII, 6,7.— 2. Exod. XXVIII, 1.

 

alors qu’était-il, sinon prêtre? Pouvait-il être supérieur au grand prêtre? Notre psaume nous dit ici qu’il était prêtre : « Moïse et Aaron étaient parmi ses prêtres ». Ces deux grands hommes étaient alors prêtres du Seigneur, et plus tard on trouve le nom de Samuel dans le livre des rois. C’est le même Samuel qui vécut du temps de David, et qui lui donna l’onction royale 1. Samuel, dès sa plus tendre enfance, grandit dans le temple du Seigneur. Sa mère était stérile, et dans son désir d’avoir un fils, elle pria le Seigneur avec grands gémissements de lui donner un fils, montrant qu’elle ne voulait point une consolation charnelle, puisqu’après sa naissance elle le donna à celui qui l’avait fait naître. Elle avait fait un voeu au Seigneur en disant: « Si j’obtiens un fils, il vous servira dans le temple» ; et elle tint parole. Samuel, après sa naissance, demeura auprès de sa mère, tant qu’il fut à la mamelle; et quand il fut sevré, on l’amena dans le temple pour y grandir, y fortifier son esprit et y servir le Seigneur. Il fut de son temps le grand, le saint prêtre 2. Le psaume nomme ces saints personnages, et par eux comprend tous les autres saints. Pourquoi nommer ceux-ci? Parce que le Psalmiste veut mous montrer en eux le Christ. Que votre sainteté redouble d’attention. Il a dit tout à l’heure, « Exaltez le Seigneur notre Dieu, et adorez l’escabeau de ses pieds, car lui est saint 3». Nous désignons ainsi quelqu’un ou notre Seigneur Jésus-Christ, dont nous devons adorer l’escabeau, parce qu’il a pris une chair pour être visible aux hommes; et pour nous montrer que c’est lui qu’ont figuré nos pères dans l’antiquité, que c’est ce même Jésus-Christ qui est le roi-prêtre, le psaume désigne ces personnages, parce que c’est à eux que Dieu parlait dans la colonne. Qu’est-ce à dire « dans la colonne? » Il leur parlait en figure. Si Dieu leur parlait en effet sous des ombres, ces paroles voilées désignaient alors un personnage inconnu. Mais ce personnage inconnu n’est plus inconnu; car nous savons que c’est notre Seigneur Jésus-Christ. «Moïse et Aaron étaient au nombre de ses prêtres, et Samuel parmi ceux qui invoquent son nom. Ils invoquaient le Seigneur et îles écoutait, il leur parlait dans la nuée ». Celui qui parlait d’abord dans la nuée, nous a parlé ensuite dans

 

1. I Rois, XVI, 13.— 2. Id. I, 11. — 3. Ps. XCVIII, 5.

 

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l’escabeau de ses pieds, c’est-à-dire dans la terre ou dans la chair qu’il avait prise; de là vient que nous adorons l’escabeau de ses pieds, car lui est saint. Il leur parlait de la nuée un langage alors inconnu: il a parlé de l’escabeau de ses pieds, et nous a fait comprendre les paroles de cette nuée. « Il leur parlait dans une cotonne de nuée ».

11. Redoublons d’attention , mes frères, et voyez quels saints le Prophète nous désigne, et quelle est leur sainteté. « Ils gardaient ses témoignages , et les préceptes qu’il leur a donnés ». Assurément ils gardaient ces préceptes, comprenez-le bien. « Ils gardaient ses témoignages, et les préceptes qu’il leur a donnés ». Voilà ce que dit le Prophète, et ce qu’on ne peut nier. Mais n’avaient-ils aucun péché? Comment cela? Puisqu’ils gardaient ses préceptes, ils gardaient aussi ses témoignages. Voyez quelle disposition exige de nous le Prophète, afin que nous ne présumions point que notre justice est parfaite. Voilà Moïse et Aaron parmi ses prêtres, Samuel parmi ceux qui invoquent son nom. C’est à eux qu’il parlait de cette colonne de nuée, c’est d’eux qu’il exauçait la prière, parce qu’ils gardaient ses témoignages, et les préceptes qu’il leur avait donnés. « Seigneur», dit ensuite le Prophète, « Seigneur, notre Dieu, vous les avez exaucés. O Dieu, vous leur avez été propice ». Or, on ne dit point de Dieu qu’il soit propice, sinon quand il s’agit de péchés; en accorder le pardon, voilà ce qu’on appelle être propice. Mais que pouvait. il trouver à venger en eux, pour se montrer propice en le leur pardonnant? Dieu leur était propice par le pardon, et propice encore par le châtiment. Que dit en effet la suite? « Vous leur avez été propice, même en tirant vengeance de leur affection ». Jusqu’à cette vengeance leur était propice : c’était bonté de votre part, non-seulement de leur pardonner leurs fautes, mais encore de les châtier. Voyez, mes frères, ce que veut dire ici le Prophète; remarquez bien. C’est le propre de la colère de Dieu de ne point châtier le pécheur. Pour l’homme, en effet, qui jouit de ses faveurs, non-seulement il lui pardonne ses fautes qui lui seraient nuisibles pour la vie éternelle, mais il l’en châtie de peur qu’il ne mette à jamais son bonheur dans le péché.

12. Courage donc, mes frères, et si nous cherchons comment leurs fautes furent châtiées, Dieu m’aidera à vous le dire. Cherchons comment Dieu châtia les fautes de ces trois personnages, Moïse, Aaron et Samuel, puisque le Psalmiste nous dit: « Il tira vengeance de leurs affections », parlant sans doute de ces affections que Dieu voyait dans leurs coeurs, mais inconnues aux hommes. Car, aux yeux des hommes, ces saints étaient irréprochables au milieu du peuple de Dieu. Mais que dis-je? Moïse ne fut-il pas coupable, dans les commencements de sa vie? Car il s’enfuit de l’Egypte après avoir tué un homme 1. Au début de sa vie encore Aaron déplut à Dieu. Lorsque le peuple, en effet, dans sa fureur et son délire voulut une idole, il le permit, et le peuple de Dieu se prosterna devant l’idole 2. Mais que fit Samuel qui entra tout enfant dans le temple? Depuis ses jeunes années, sa vie s’écoula dans les rites sacrés, au service du Seigneur 3. Aucun reproche ne tomba sur Samuel, aucun de la part des hommes. Mais Dieu voyait sans doute en lui quelque chose à purifier. Car ce qui semble parfait aux hommes, est souvent bien imparfait devant la perfection. Nous voyons tous les jours des ouvriers, qui exposent leurs ouvrages aux yeux des ignorants; et quand les ignorants regardent ces oeuvres comme parfaites, l’artiste qui connaît leur imperfection les polit toujours, et force les hommes à l’admiration devant ce fini d’une oeuvre qu’ils avaient d’abord jugée parfaite. Voilà ce qui arrive dans l’architecture, dans la peinture, dans les vêtements et dans presque tous les arts. Les hommes, tout d’abord, jugent parfait ce qu’on leur montre: leurs yeux ne désirent rien de plus, mais l’oeil expérimenté en juge autrement, ainsi que les règles d’un art. C’est ainsi que ces mêmes saints, qui marchaient sous l’oeil de Dieu, pouvaient paraître sans faute, comme des hommes parfaits, des anges;mais Dieu, qui châtiait leurs affections, connaissait ce qui leur manquait. Il les châtiait sans colère, mais par bonté ; il les châtiait, non point pour punir leur faute, mais afin de perfectionner son oeuvre. Dieu donc châtiait en eux leurs affections. Quel châtiment a-t-il exercé contre Samuel ? Où est la vengeance qu’il en a tirée? Je parle ainsi afin que les chrétiens, qui ont déjà connu le Christ, qui est venu en eux dans l’escabeau de ses pieds,

 

1. Exod. II, 12, 15. — 2. Id. XXXII, 1-4. — 3. I Rois, I, 24

 

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qui les a aimés jusqu’à répandre son sang pour eux, sachent comment ils seront flagellés quand ils seront avancés dans la piété. Cherchons un châtiment dans Moïse, et nous ne voyons presque rien dans l’Ecriture, sinon qu’à la fin de sa vie Dieu lui dit: « Va sur la montagne, pour y mourir ». Or, il était vieux, quand Dieu lui dit: « Meurs»; il avait eu de longues années, ne devait-il donc point mourir? Où est le châtiment? Prendrez-vous pour châtiment cette parole : « Tu n’entreras pas dans la terre promise 1», où le peuple devait entrer ? Moïse était en cela une figure de plusieurs. Pour celui qui entrait dans le royaume des cieux, était-ce une grande peine de n’entrer point dans cette terre, promise pour un temps, ombre de l’avenir qui devait passer à son tour? Beaucoup d’infidèles ne furent-ils pas admis dans cette terre ? Leur vie n’y fut-elle pas un désordre, un outrage contre Dieu? Ne s’adonnèrent-ils pas à l’idolâtrie dans cette même terre? Qu’était-ce pour Moïse de n’y pas entrer ? Moïse voulut être ici la figure de ceux qui étaient sous cette loi. Car ce fut Moïse qui donna la loi 2, et ce fut par là qu’il enseigna qu’ils n’entreraient point dans la terre promise, ces hommes qui s’obstineraient à demeurer sous la loi, refusant d’être sous la grâce. Cette parole donc adressée à Moise était une figure, et non un châtiment. Quelle peine que la moi-t pour un vieillard ? Quelle peine que n’entrer point dans cette terre où entrèrent des indignes? Qu’est-il dit à propos d’Aaron? Il mourut chargé d’années, et ses fils lui succédèrent dans le sacerdoce son fils devint grand prêtre après lui 3. Où est le châtiment d’Aaron? Samuel mourut aussi après une longue vieillesse, et laissa des enfants tour lui succéder 4. Je cherche quelle vengeance fut exercée contre eux, et humainement parlant, je n’en trouve point; mais à en juger sur la connaissance que j’ai de ce qu’endurent les serviteurs de Dieu, le Seigneur les affligeait chaque jour. Lisez ces afflictions, voyez-les, et vous, qui avancez dans la piété, profitez de ces afflictions. Chaque jour ils enduraient les contradictions du peuple, chaque jour encore l’iniquité des méchants ils étaient forcés de vivre avec ceux dont ils reprenaient tes désordres. Telle fut leur peine; quiconque la trouve légère, n’a fait encore

 

1. Deut. XXXII, 49, 52. — 2. Jean, I, 17. — 3. Nomb. XX, 24-28; XXXIII, 38. — 4. I Rois, VIII, 1; XXV, 1.

 

aucun progrès. Car tu souffres les injustices des autres à proportion que tu t’es purifié de la tienne. Quand, en effet, tu seras un bon grain, c’est-à-dire une bonne herbe qui croit d’une bonne semence, un fils du royaume commençant à donner du fruit, alors tu verras l’ivraie: « Quand l’herbe eut poussé et produit son fruit, l’ivraie parut aussi 1». A l’apparition de l’ivraie, tu verras que tu vis parmi les méchants. Tu voudrais en quelque sorte éloigner de toi les méchants, et séparer tout méchant de l’Eglise. Mais voici le Seigneur qui te répond « Laissez grandir l’un et l’autre jusqu’à la moisson, de peur qu’en voulant arracher l’ivraie, vous n’arrachiez aussi le froment 2». Ainsi donc, d’après l’arrêt de Dieu, il faut laisser croître l’ivraie, et d’après sa condition, le serviteur doit vivre parmi l’ivraie : tu ne saurais faire une séparation, il faut nécessairement la supporter. Vois combien de plaies dans ton coeur, quand tu es sain de corps au milieu des méchants. Vous me comprendriez quand vous aurez fait des progrès, et vous qui en avez fait vous me comprenez. Ce sont donc des maux qu’il faut tolérer; et c’est peut-être à cela que l’on doit rapporter cette parole : « Le serviteur qui  connaît la volonté de son maître, et qui ne l’exécute point, sera frappé de plusieurs coups 3». Bien souvent, en effet, plus nous connaissons la volonté de Dieu, et plus nos fautes nous apparaissent; et plus ces fautes apparaissent, plus aussi nous nous abandonnons aux pleurs et aux sanglots. Nous comprenons combien il est juste que Dieu nous frappe, et quelle est notre imperfection, et alors s’accomplit en nous cette parole: « Multiplier la science, c’est multiplier la douleur 4 ». Plus tu auras de charité, et plus le péché t’affligera; plus la charité grandira, plus la malice du méchant te sera à charge: non point à cause de la colère qu’il t’inspirera, mais à cause de ta compassion pour lui.

13. Vois ce que souffrait saint Paul, et ce qu’il souffrait chaque jour. « Outre les occupations extérieures » (il avait énuméré ce qu’il avait souffert, et il passe aux douleurs intérieures, en outre de ce qu’il souffrait au dehors de la part des méchants qui persécutaient le Christ) , « j’ai les assauts de chaque jour, et la sollicitude de toutes

 

1. Matth. XIII, 26. — 2. Id. 30. — 3. Luc, XII, 47, 48. — 4. Ecclés. I, 18.

 

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les Eglises 1 ». Et vois quelle sollicitude, comme elle est paternelle, maternelle même: vois quelles étaient ses douleurs, comment Dieu châtiait toutes ses affections; énumérons ces affections secrètes que Dieu châtiait: « Qui est faible », dit-il, « sans que je sois faible avec lui? qui est scandalisé, sans que je sois brûlé 2? » Plus sa charité grandit, plus vives sont les douleurs qu’il ressent des péchés des autres. Il ressentait aussi l’aiguillon de la chair, l’ange de Satan qui le souffletait. Voilà comment Dieu se montre propice en tirant vengeance de ses affections. Or, de quelles affections tirait-il ainsi vengeance? Il nous les expose lui-même dans ces paroles: « De peur que la grandeur de mes révélations ne me donne de l’orgueil, il m’a été donné un aiguillon de la chair, un ange de Salan, pour me souffleter 3 ». Telle était sa perfection, que néanmoins l’enflure était encore à craindre; car Dieu n’apporterait aucun remède, s’il n’y avait aucune blessure. Il demande qu’il lui soit ôté; ce malade veut éloigner le remède: « C’est pourquoi »,dit-il, « j’ai demandé au Seigneur de m’en délivrer », c’est-à-dire de me délivrer de cet aiguillon de la chair qui me donne des soufflets, c’est-à-dire quelque douteur corporelle. « J’ai demandé au Seigneur de m’en délivrer, et il m’a répondu : Ma grâce te suffit, car la force se perfectionne dans la faiblesse 4 ». Je connais celui qu’il faut guérir, que le malade ne me donne pas de conseil. Le remède est cuisant, mais il te guérit. Paul supplie le médecin d’ôter ce remède, et le médecin ne l’ôte pas avant la guérison de cette plaie sur laquelle on l’a placé. « C’est dans l’infirmité que se perfectionne la force ». Nous donc, mes frères, qui avançons dans le Christ, n’espérons pas vivre sans épreuve douloureuse; quels que soient nos progrès, en effet, Dieu connaît nos fautes, quelquefois il lui plaît de nous les montrer, et alors nous voyons nous-mêmes nos péchés. Et quand nous nous trouvons au milieu d’hommes tels qu’ils ne nous reprochent plus nos péchés, Dieu trouve encore de quoi nous reprocher, et tire vengeance de nos affections, par bonté pour nous. S’il nous abandonnait, sans daigner nous châtier, nous péririons. « O Dieu, vous leur avez été favorable, en châtiant toutes leurs affections ».

14. « Exaltez le Seigneur notre Dieu ». Encore

 

1. II Cor. XI, 28. — 2. II Cor. XI, 29. — 3. Id. XII, 7. — 4. Id. 8, 9.

 

une fois, chantons le Seigneur mais comment louer, comment exalter celui qui est bon, même quand il frappe?Ce que tu fais à l’égard de ton fils, Dieu ne peut-il donc le faire pour toi? Ne crois point que ce soit être bon que flatter ton fils, et méchant que le corriger. Tu es père dans tes caresses, et bon encore dans tes châtiments: tes caresses le garantissent du découragement, tes châtiments du désordre. « Chantez le Seigneur notre Dieu, et adorez-le sur sa montagne sainte, parce que le Seigneur notre Dieu est saint 1». De même que le Prophète a dit tout à l’heure : « Chantez le Seigneur notre Dieu, et adorez l’escabeau de ses pieds»; or, nous avons compris ce que désigne cet escabeau; de même, après nous avoir invités à touer le Seigneur Dieu, il nous signale sa montagne, de peur qu’on ne le chante ailleurs que sur sa montagne. Or, quelle est sa montagne? Nous lisons ailleurs, à propos de cette montagne, qu’une pierre détachée de la montagne, sans la main d’aucun homme, brisa tous les royaumes de la terre, et que cette pierre grandit. C’est la vision de Daniel que je vous rapporte. « Elle s’accrut donc cette pierre détachée de la montagne, sans la main d’aucun homme; elle devint une grande montagne », dit le Prophète, « au point de remplir, toute la terre 2». Telle est la montagne sur laquelle nous devons adorer Dieu, si nous voulons qu’il nous exauce. Les hérétiques ne l’adorent point sur cette montagne; car elle a rempli la terre entière; et eux, en s’attachant à une partie, ont perdu la totalité. S’ils reconnaissent l’Église catholique, ils adoreront Dieu avec nous sur cette montagne. Car nous voyons combien a grandi cette pierre détachée de la montagne, sans la main d’un homme, combien de contrées elle occupe, et à quelles nations elle est arrivée. Quelle est cette montagne d’où s’est détachée la pierre, sans la main des hommes? C’est le royaume des Juifs, qui adoraient un seul Dieu. C’est de là que s’est détachée cette pierre, qui est Notre-Seigneur Jésus-Christ. C’est lui qui est appelé « la pierre réprouvée par les architectes et devenue la pierre de l’angle 3». Cette pierre détachée de la montagne, sans la main d’un homme, a broyé tous les royaumes de la terre: nous voyons tous les empires du monde écrasés aujourd’hui par la pierre. Quels étaient ces

 

1. Ps. XCVIII, 9.— 2. Dan. II, 34, 35.— 3. Ps. CXVII, 22; Act. IV, 11.

 

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royaumes de la terre? Les royaumes de l’idolâtrie, empires du démon qui sont brisés. Saturne régnait sur un grand nombre d’hommes: où est son royaume? Mercure avait beaucoup d’hommes sous son empire : où est cet empire? Il est brisé, et les peuples qu’il dominait ont passé sous l’empire du Christ. Combien était puissant à Carthage l’empire de Vénus! Où est maintenant Vénus, où est son empire? Cette pierre détachée de la montagne, sans le secours d’aucun homme, a broyé tous les empires. Qu’est-ce à dire détachée de la montagne sans la main d’un homme? Que sans l’opération d’aucun homme, le Christ est né parmi les Juifs. Tous les hommes qui naissent, ne peuvent naître que par l’oeuvre maritale; mais le Christ est né de la Vierge sans la main d’un homme; or, la main signifie ici l’oeuvre d’un homme, puisque nul homme n’a pris part à sa naissance, et qu’il s’est formé sans aucun acte conjugal. Cette pierre est donc née de la montagne, et sans la main d’un homme; elle a grandi, et en grandissant a broyé tous les royaumes du monde. Il est devenu une grande montagne couvrant la surface de la terre. C’est là l’Eglise catholique, dont vous devez vous réjouir d’être les enfants. Quant à ceux qui ne lui appartiennent point, comme ils n’adorent point Dieu, ne le louent point sur la montagne, ils ne sont point exaucés pour la vie éternelle; bien que Dieu les exauce quelquefois dans ce qui est du temps. Qu’ils ne se flattent point, dès lors, de ce que Dieu les écoute parfois, car il écoute aussi quelques voeux des païens. Dieu n’accorde-t-il pas la pluie aux prières des idolâtres? Pourquoi? Parce qu’ « il fait luire son soleil sur les bons et sur les méchants, et pleuvoir sur les justes et sur les injustes 1». Ne te glorifie donc pas, ô idolâtre, de ce que tes prières obtiennent la pluie de Celui qui fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes. Il t’exauce pour ce qui est du temps; mais il ne t’exauce pour ce qui est de la vie éternelle, que si tu l’adores sur sa montagne sainte. « Adorez le Seigneur sur sa montagne sainte, parce que le Seigneur notre Dieu est saint ».

15. Que cette explication du psaume suffise à votre charité: nous avons dit ce qu’il a plu au Seigneur de nous inspirer. Et tout ce que nous disons au nom du Seigneur, est une pluie de Dieu, puisqu’il lui plaît de parler par notre bouche; voyez quelle terre vous êtes à votre tour. Quand la pluie descend sur la terre, si la terre est bonne, elle produit de bons fruits; si elle est mauvaise, elle ne produit que des épines : la pluie est toujours douce, aux bous fruits comme aux épines. Celui qui aura entendu nos paroles pour tomber dans un état pire, et à qui cette pluie aura fait produire des épines, ne peut espérer que le feu sans accuser la pluie; mais celui qui en sera devenu meilleur, qui aura produit les fruits d’une bonne terre, doit espérer les greniers célestes et bénir la pluie. Que sont en effet les nuées, ou qu’est-ce que la pluie, sinon la miséricorde de Dieu, qui fait tout en ceux qu’il aime et à qui il a donné de l’aimer?

 

1. Matth. V, 45.

 

 

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