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RÉPONSE AUX QUESTIONS DE JANVIER. LIVRE DEUXIÈME OU LETTRE LV. (Année 400.)

 

Saint Augustin fait d'abord connaître les raisons profondes et mystérieuses pour lesquelles on ne célèbre point la résurrection, la mort et la sépulture du Sauveur les jours mêmes où ces grands événements se sont accomplis. n. 1-27. — 11 explique ensuite pourquoi la descente du Saint-Esprit, le cinquantième jour après Pâques, n. 28-32; et ce qu'il faut penser de quelques usages particuliers, n. 33-40.

 

1. Après avoir lu la lettre où vous me rappelez le restant de ma dette pour les questions que vous m'avez depuis longtemps posées, je n'ai pu différer davantage de satisfaire un studieux désir qui m'est si agréable et si cher ; et malgré tant d'occupations accumulées, j'ai fait de ma réponse à vos questions ma principale affaire. Je ne veux pas parler plus longtemps de votre lettre pour commencer plus tôt à payer ce que je vous dois.

2. Vous demandez : « Pourquoi l'anniversaire de la célébration de la passion du Seigneur ne revient pas chaque année le même jour, comme l'anniversaire de sa naissance ; » et ensuite : « Si cela arrive à cause du sabbat et de la lune, que signifie cette attention au sabbat et à la lune ? » Il faut que vous sachiez d'abord qu'il n'y a pas de signification mystérieuse dans la célébration de la naissance du Seigneur, mais qu'on y rappelle seulement qu'il est né; et pour cela il n'était besoin que de marquer par une fête religieuse le jour où l'événement s'accomplit. Une solennité est mystérieuse , quand la commémoration de la chose accomplie signifie quelque chose de saint. C'est ainsi que Pâques ne nous retrace pas seulement la mémoire de la mort et de la résurrection du Christ; nous y joignons tout ce qui peut en faire connaître la mystérieuse signification. L'Apôtre a dit, en effet : « (Le Christ) est mort pour nos péchés, et il est ressuscité pour notre justification (1); » notre passage de la mort à la vie a été ainsi consacré dans la passion et la résurrection du Seigneur; c'est le sens même de ce mot de pâque : ce terme n'est pas grec, comme on a coutume de le dire, mais hébreu, selon le sentiment de ceux qui savent les deux langues; il ne tire pas son origine de paskhein qui signifie souffrir, mais du verbe hébreu qui signifie passer; passer, comme j'ai dit, de la mort à la vie : pâque dans

 

1. Rom. IV, 25.

 

cette langue signifie donc passage, comme l'assurent ceux qui la connaissent. C'est ce que le Seigneur lui-même a voulu nous faire entendre lorsqu'il a dit : « Celui qui croit en moi passera de la mort à la vie (1). » C'est aussi ce que l'Evangéliste qui rapporte ces paroles, a voulu principalement exprimer, lorsque, parlant de la pâque que le Seigneur devait célébrer avec ses disciples, quand il leur donna le pain sacré, « Jésus, dit-il, voyant que son heure était venue ale passer du monde à son Père (2). » Le passage de cette vie mortelle à une autre immortelle vie, c'est-à-dire de la mort à la vie, nous est donc représenté dans la passion et la résurrection du Seigneur.

3. Ce passage s'accomplit en nous par la foi qui nous obtient la rémission des péchés et l'espérance de la vie éternelle, si nous aimons Dieu et le prochain, parce que « la foi opère par l'amour , et que le juste vit de la foi (3). Mais l'espérance qui se voit n'est plus espérance, car qui espère ce qu'il voit (4). Si nous espérons « ce que nous ne croyons pas encore, nous l'attendons par la patience (5). » Selon cette foi, cette espérance, cet amour qui forment notre état nouveau sous la grâce, nous sommes morts avec le Christ, et ensevelis avec lui dans la mort par le baptême (6), comme dit l'Apôtre : « Notre vieil homme a été crucifié avec lui, et avec lui nous sommes ressuscités (7); il nous a réveillés avec lui, et nous a fait asseoir avec lui dans les célestes demeures (8). » De là cet enseignement: « Si donc vous êtes ressuscités avec le Christ, cherchez ce qui est en haut, dans ces régions où le Christ est assis à la « droite de Dieu ; goûtez les choses du ciel et non point celles de la terre. » L'Apôtre dit encore: « Vous êtes morts, et votre vie est cachée en Dieu avec Jésus-Christ. Quand le Christ, qui est votre vie, apparaîtra, vous apparaîtrez aussi avec lui dans la gloire (9). » l'Apôtre nous fait assez comprendre que notre passage de la mort à la vie, qui se fait par la foi, s'achève par l'espérance de la résurrection dernière et de la gloire: c'est alors que ce qui est corruptible en nous, c'est-à-dire cette chair dans laquelle nous gémissons, sera revêtue d'incorruptibilité, et ce corps mortel sera revêtu d'immortalité (10). Nous avons, il est vrai, dès à présent: « Les prémices de l'Esprit par la

 

1. Jean, V, 21. — 2. Jean, XIII, 1. — 3. Galat. V, 6. — 4. Hab. II, 4. — 5. Rom. VIII, 24, 25. — 6. Coloss. III, 12. —  7. Rom. VI, 6. — 8. Ephés. II, 6. — 9. Colos. III, 1-1. — 10. I Cor, XV, 53.

 

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foi, mais nous gémissons encore en nous-mêmes, attendant l'adoption, la délivrance de notre corps, car c'est en espérance que nous sommes sauvés. » Pendant que nous sommes dans cette espérance, « notre corps est mort à cause du péché, mais notre esprit est vivant à cause de la justice (1). » Voyez ce qui suit: « Si l'Esprit de Celui qui ressuscita Jésus d'entre les morts habite en nous, Celui qui ressuscita le Christ d'entre les morts donnera la vie à vos corps mortels par son Esprit qui habite en vous (2). » Voilà ce qui attend toute l'Eglise durant le pèlerinage de la mortalité. Elle attend à la fin des siècles ce qui lui a été montré à l'avance dans le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ, le premier-né d'entre les morts, le chef de ce corps qui n'est autre qu'elle-même (3).

4. Quelques-uns, faisant attention aux paroles de l'Apôtre sur notre mort et notre résurrection avec le Christ, et comprenant mal dans quel sens elles ont été dites, ont cru que la résurrection était déjà arrivée et qu'il n'y en avait pas d'autre à attendre à la fin des temps. « De ce nombre sont Hyménée et Philète, qui se sont écartés de la vérité en disant que la résurrection est déjà arrivée, et qui ont renversé la foi de quelques-uns (4). » C'est l'Apôtre qui les blâme et les repousse, le même apôtre qui cependant a dit que nous sommes ressuscités avec le Christ; et comment s'est faite en nous cette résurrection, sinon par la foi, l'espérance et l'amour, selon les prémices de l'Esprit, comme il dit? Mais parce que l'espérance qui se voit n'est pas l'espérance, et qu'en espérant ce que nous ne voyons pas nous l'attendons par la patience ; il nous reste à attendre la délivrance de notre corps, et nous l'attendons en gémissant en nous-mêmes; de là cette parole: « Réjouissez-vous dans votre espérance, soyez patients dans la tribulation (5). »

5. Ce changement de notre vie est donc un certain passage de la mort à la vie qui se fait d'abord par la foi, afin que nous nous réjouissions dans l'espérance et que nous soyons patients dans la tribulation, pendant que notre homme extérieur se corrompt et que l'intérieur se renouvelle de jour en jour (6). C'est à cause de ce commencement d'une vie nouvelle, à cause de cet homme nouveau dont il

 

1. Rom. VIII, 23,24. — 2. Rom. VIII, 11. — 3. Coloss. I, 18. — 4. II Tim. II, 17, 18. — 5. Rom. XII, 12. — 6. II Cor. IV, 16

 

faut nous revêtir en dépouillant l'ancien (1), en  nous purifiant du vieux levain pour devenir une pâte nouvelle, puisque notre Agneau pascal a été immolé (2) ; c'est, dis-je, à cause de ce renouvellement de notre vie que la célébration de Pâques a été placée le premier du mois de l'année, de ce mois qui est appelé le mois des fruits nouveaux (3). De plus, le temps chrétien étant la troisième époque dans tout le cours des siècles, la résurrection du Seigneur est arrivée le troisième jour; la première époque en effet est avant la Loi, la seconde sous la Loi, la troisième sous la Grâce, où s'est manifesté le sacrement caché auparavant dans l'obscurité d'un voile prophétique. Cette troisième époque nous est représentée aussi par le nombre des jours de la lune; car le nombre sept ayant coutume d'apparaître dans les Ecritures comme un nombre mystique pour exprimer une certaine perfection, Pâques est célébrée dans la troisième semaine de la lune, à un jour qui se rencontre du quatorzième au vingt et unième.

6. Il y a ici un autre mystère qui vous semblera obscur si certaines connaissances ne vous sont pas familières ; ne vous en affligez pas, et ne me croyez pas meilleur parce que j'ai appris ces choses dans les études de mon enfance: « Celui qui se glorifie doit ne se glorifier que de savoir et de comprendre que je suis le Seigneur (4). » Plusieurs donc, curieux de ces choses, ont beaucoup étudié les nombres et les mouvements des astres. Ceux qui se sont le plus habilement appliqués à ces études ont expliqué l'accroissement et le décroissement de la lune par le mouvement de son globe; ce n'est pas qu'une substance quelconque se mêle à la lune lorsqu'elle s'accroît, ou s'en retire lorsqu'elle diminue, comme le pensent les manichéens dans le délire de leur ignorance ils supposent que la lune se remplit, comme ferait un navire, de cette portion fugitive de Dieu, que d'un coeur et d'une bouche sacrilège ils ne craignent pas de croire et de dire souillée par son mélange avec les impuretés des princes des ténèbres. Ils prétendent donc que la lune se remplit, quand cette même portion de Dieu, délivrée de toute souillure par de grands travaux, fuyant du monde et de tous les cloaques, est restituée à Dieu qui pleure jusqu'à son retour; qu'elle en est remplie durant la moitié

 

1. Coloss., III, 9, 10. — 2. I Cor. V, 7. — 3. Exode , XXIII, 15. — 4. Jérém., IX, 24.

 

du mois, et que, durant l'autre moitié, cette substance se verse dans le soleil comme on ferait d'un vaisseau dans un autre. Et cependant, au milieu de tous ces blasphèmes dignes d'anathème, ils n'ont jamais pu imaginer une explication du croissant de la lune, à son renouvellement et à son déclin, ni de sa diminution à la moitié du mois: ils n'ont jamais pu dire non plus pourquoi elle n'arrive pas pleine à la fin pour se décharger ensuite.

7. Ceux qui étudient ces choses par les règles certaines des nombres, de manière non-seulement à expliquer les éclipses de soleil. et de lune, mais encore à les prédire longtemps à l'avance et à déterminer par les calculs les temps précis où elles doivent arriver, et qui ont écrit de façon que chacun de leurs lecteurs les prédît comme eux et avec autant d'exactitude qu'eux; ceux-là, dis-je, ( et ils ne sont pas excusables « d'avoir eu assez de lumière pour connaître l'ordre du monde et de n'avoir pas trouvé plus aisément le Maître du monde (1), » ce qu'ils pouvaient faire avec une piété suppliante) ; ceux-là ont conjecturé, d'après les cornes mêmes de la lune qui sont opposées au soleil, soit qu'elle croisse ou qu'elle décroisse, qu'elle est éclairée par le soleil, et que, plus elle s'éloigne de lui, mieux elle reçoit ses rayons du côté par où elle se montre à la terre ; que plus elle s'en rapproche au bout de la moitié du mois, plus sa partie supérieure est éclairée, et qu'alors elle ne peut recevoir de rayons du côté qui fait face à la terre : c'est ainsi, disent-ils, que la lune nous paraît décroître : ou bien, continuent-ils, si elle a une lumière qui lui soit propre, elle n'a de lumineux que la moitié de son globe, celle qu'elle montre peu à peu à la terre en s'éloignant du soleil jusqu'à ce qu'elle la montre toute ; si elle semble nous laisser voir des accroissements, ce n'est pas qu'elle ne retrouve point ce qui lui manquait, c'est qu'elle nous découvre ce qu'elle avait; et quand elle nous cache peu à peu ce qu'elle montrait, c'est alors qu'elle semble décroître. Quoi qu'il en soit de ces deux opinions, il y a ceci de manifeste et de facile à comprendre pour tout homme attentif, que la lune ne croît à nos yeux ,qu'en s'éloignant du soleil, et qu'elle ne diminue qu'en s'en rapprochant d'un autre côté.

8. Voici maintenant ce qui se lit dans les Proverbes : « Le sage demeure comme le 

 

1 Sag. XIII, 9.

 

soleil, mais l'insensé change comme la lune (1). » Et quel est le sage qui demeure si ce n'est le Soleil de justice de qui il a été dit : « Le soleil de justice s'est levé pour moi? » et que les impies au dernier jour déploreront de n'avoir pas vu se lever pour eux? « La lumière de la justice n'a pas lui pour nous, diront-ils, et le soleil de la justice ne s'est pas levé pour nous (2). » Car Dieu qui fait pleuvoir sur les justes et les injustes, fait lever, aux yeux de la chair, ce soleil visible sur les bons et les méchants. Mais souvent des comparaisons nous conduisent des choses visibles aux choses invisibles. Quel est donc cet insensé qui change comme la lune, si ce n'est Adam en qui tous ont péché? Quand l'âme humaine s'éloigne du soleil de la justice, c'est-à-dire de la contemplation intérieure de l'immuable Vérité, elle tourne toutes ses forcés vers les choses du dehors, et s'obscurcit de plus en plus dans ce qu'elle a de haut et de profond; et lorsqu'elle commence à revenir à cette immuable sagesse, plus elle s'en approche avec une piété tendre, plus l'homme extérieur se détruit; mais, de jour en jour, l'intérieur se renouvelle, et toute cette lumière de l'esprit qui descendait vers les choses d'en-bas se tourne en haut: 1'âme est ainsi détournée en quelque sorte de la terre, pour mourir de plus en plus à ce monde, et cacher sa vie en Dieu avec le Christ.

9. L'homme change donc en mal lorsqu'il marche vers les choses extérieures, et que, par sa manière de vivre, il jette son coeur au dehors: alors il n'en paraît que meilleur à la terre, c'est-à-dire à ceux qui goûtent les choses de la terre, car le pécheur y est loué dans les désirs de son âme, et on y bénit celui qui fait le mal (3). Mais il change en mieux lorsque peu à peu il ne met plus ses desseins ni sa gloire dans ce qui est de ce monde, dans ce qui apparaît ici-bas, et qu'il se retourne vers lui-même et en haut; il n'en paraît alors que plus mauvais à la terre, c'est-à-dire à ceux qui goûtent les choses de la terre. Voilà pourquoi les impies, dans leur pénitence inutile à la fin des temps, diront ces choses au milieu de tant d'autres: « Les voilà ceux que nous avons autrefois tournés en dérision, et qui étaient l'objet de nos outrages: insensés que nous étions, nous estimions leur vie une folie (4) ! »

Donc l'Esprit-Saint, nous conduisant, par

 

1. Ecclési. XXVII, 12. — 2. Sag. V, 6. — 3. Ps. X, 3. — 4. Sag. V, 3 et 4.

 

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comparaison, du visible à l'invisible, du corporel aux sacrements spirituels, a voulu que ce passage d'une vie à l'autre, qui se nomme Pâque, fût célébré depuis le quatorzième de la lune, afin que, non-seulement pour représenter la troisième époque dont nous avons parlé plus haut et que figure la troisième semaine, mais aussi pour exprimer que la vie devient intérieure d'extérieure qu'elle était, la lune fût un symbole; et si Pâque peut être célébré jusqu'au vingt-et-unième, c'est que le nombre sept (1), signifie souvent l'universalité, et qu'il est donné à l'Église universelle, parce qu'elle est comme tout le genre humain.

10. Pour ce motif, l'apôtre saint Jean, dans l'Apocalypse, écrit à sept Eglises. Mais l'Église, tant qu'elle est établie dans cette mortalité de la chair, est soumise aux changements: c'est pourquoi les Écritures la désignent sous le nom de la lune. De là cette parole: « Ils ont préparé leurs flèches dans le carquois pour percer, par une lune obscure, ceux qui ont le cœur droit (2). » Jusqu'au moment où arrivera ce que dit l'Apôtre : « Quand le Christ, votre vie, apparaîtra, vous apparaîtrez aussi avec lui dans la gloire (3) ; jusque-là, l'Église paraîtra comme. enveloppée d'obscurité durant son pèlerinage, où elle gémit au milieu de beaucoup d'iniquités; et c'est alors que sont à craindre les embûches des séducteurs perfides désignés par les flèches. Dans un autre endroit, il est dit, pour indiquer des messagers fidèles de la vérité que l'Église enfante de toutes parts : « La lune est un témoin fidèle dans le ciel (4). » Et le Psalmiste, chantant le règne du Seigneur, dit : « La justice se lèvera, en ses jours, avec une abondance de paix, jusqu'à ce que la lune périsse; » c'est nue abondance de paix qui croîtra au point d'absorber tout ce qu'il y a de changeant dans notre mortalité. Alors sera détruite la mort, notre dernière ennemie; alors sera entièrement consumé tout ce qui nous résiste dans l'infirmité de la chair, et nous empêche d'obtenir une paix parfaite, quand ce corps corruptible aura revêtu l'incorruptibilité, ce corps mortel, l'immortalité  (5). Aussi les murs de la ville appelée Jéricho, d'un mot hébreu qui signifie lune, tombèrent après que l'arche d'alliance en eut fait sept fois le tour (6). Que fait en effet maintenant la prédication du royaume

 

1. Qui se trouve ici représenté trois fois. — 2. Ps. X, 3, selon les Septante. —  3. Coloss. III, 4. — 4. Ps. LXXXVIII, 38. — 5. I Cor. XV, 26, 53, 54. — 6. Josué, VI, 20.

 

des cieux, figurée par la procession de l'arche ? Elle nous apprend que tous les remparts de la vie mortelle, c'est-à-dire toutes les espérances de ce siècle, qui résistent aux espérances du siècle futur, doivent crouler par les sept dons de l'Esprit-Saint et avec le libre concours de la volonté. Pour exprimer ce libre concours, les murailles ne tombèrent point par une impulsion violente, mais de leur propre mouvement, pendant que l'arche en faisait le tour. Il est d'autres témoignages de l'Écriture qui, sous l'image de la lune, nous représentent l'Église en pèlerinage ici-bas, au milieu des afflictions et des luttes, loin de cette Jérusalem dont les saints anges sont les citoyens.

11. Toutefois les insensés, qui ne veulent pas devenir meilleurs, ne doivent pas croire qu'il faille adorer ces astres, par cela seul qu'on leur emprunte des comparaisons pour monter aux divins mystères, car on en emprunte à toute créature : et nous ne devons pas non plus pour ce motif tomber sous le coup de la sentence portée par la bouche apostolique contre ceux qui ont adoré et servi l'a créature plutôt que le Créateur, béni dans tous les siècles (1). Nous n'adorons pas le bétail, quoique le Christ ait été appelé Agneau (2) et Veau (3) ; nous n'adorons pas les bêtes féroces, quoique le Christ ait été appelé Lion de la tribu de Juda (4), ni les pierres, quoique le Christ ait été la pierre (5), ni le mont Sion, quoique ce mont ait figuré l'Église (6) : ainsi nous n'adorons ni le soleil ni la lune, quoique l'Écriture se serve de ces corps célestes, ainsi que de beaucoup de choses terrestres, comme d'images pour nous représenter les sacrements, et nous en rendre plus intelligibles les enseignements mystiques.

C'est pourquoi il faut se moquer des rêveries des astrologues et les détester; quand nous leur reprochons les vaines fictions par où ils précipitent les hommes dans l'erreur après s'y être précipités eux-mêmes, ils se croient bien inspirés et nous disent : « Pourquoi donc, à votre tour, réglez-vous la célébration de Pâques d'après le soleil et la lune? » Comme si en condamnant les extravagances nous accusions le cours des astres ou les révolutions des saisons établies par le Dieu souverain et très-bon, et non pas la perversité de ceux qui abusent des oeuvres de la sagesse divine pour produire les plus folles opinions. Si l'astrologue

 

1. Rom. I, 25. — 2. Jean, I, 19. — 3. Ezéch. XLIII, 19. — 4. Apoc. V, 5. — 5. I Cor. X, 4. — 6. I Pierre, II, 6.

 

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nous reproche d'emprunter aux cieux des comparaisons pour figurer mystiquement des sacrements, les augures doivent nous reprocher ces mots de l'Evangile : « Soyez simples comme des colombes, » et les magiciens ou enchanteurs, ceux-ci : « Soyez prudents comme des serpents (1) ; » les joueurs d'instruments devraient aussi trouver à redire qu'il soit question de la harpe dans les psaumes. Et, parce que de ces choses nous tirons des comparaisons pour expliquer les mystères de la parole de Dieu, qu'ils disent, si cela leur plaît, que nous interrogeons le vol des oiseaux, ou que nous préparons des poisons, ou que nous courons après les plaisirs impurs du théâtre : ce sera de la dernière folie.

43. Nous ne cherchons donc pas dans le cours du soleil et de la lune, dans les révolutions de l'année ou des mois, ce qui doit nous arriver; ce serait dans les périlleuses tempêtes de la vie humaine, nous briser comme sur les écueils d'une misérable servitude, et causer le naufrage de notre libre arbitre; mais nous en prenons, avec une piété profonde, des comparaisons propres à l'expression des vérités saintes. Ainsi toutes les autres créatures, les vents, la mer, la terre, les oiseaux, les poissons, les bêtes, les arbres, les hommes , servent souvent à imager et à varier le discours, mais leur emploi est très-peu considérable pour la célébration des sacrements : grâce à la liberté chrétienne, c'est de l'eau, du froment, du vin, de l'huile. Dans la servitude du peuple de l'antique alliance, au contraire,. il y avait bien des prescriptions que le christianisme ne nous présente plus que pour nous les faire comprendre. Nous n'observons ni les jours, ni les mois, ni les années, ni les temps, de peur que l'Apôtre ne nous dise : « J'appréhende, pour vous, que je n'aie peut-être travaillé en vain parmi vous (2). » Car il blâme ceux qui disent : « Je ne partirai pas aujourd'hui, parce que c'est un jour malheureux, ou parce que la lune est de telle manière; ou bien; je partirai, pour réussir dans mes affaires, parce que telle est la position des astres. Je ne ferai aucun commerce ce mois-ci, parce que tel astre le gouverne; ou bien, je ferai du commerce, parce que tel astre préside au mois. Je ne planterai pas de vigne cette année, parce qu'elle est bissextile. » Mais nul homme sage ne songera à reprendre ceux qui observent

 

1. Matt, X, 16. — 2. Galat., IV, 11

 

les temps et qui disent : « Je ne partirai pas aujourd'hui, parce que la tempête s'est levée; ou bien, je ne me mettrai pas en mer, parce que nous avons encore un reste d'hiver; ou bien, il est temps de semer, parce que la terre est abreuvée des pluies de l'automne. » On ne condamnerait pas non plus ceux qui auraient découvert, dans le cours si régulier des astres, les influences sur l'atmosphère qui produisent les variations des temps; car il a été dit, à la création de ces astres : « Et qu'ils servent de signes pour marquer les temps et les saisons, les jours et les années (1). » Et si pour l'administration des sacrements, des similitudes sont prises, non-seulement dans le ciel et dans les astres, mais encore dans les créatures inférieures, c'est par une certaine éloquence des livres saints: cette éloquence, propre à toucher ceux qui apprennent, les fait passer du visible à l'invisible, du corporel au spirituel, du temps à l'éternité.

14. Nul d'entre nous ne prend garde, quand nous célébrons la Pâque, si le soleil est dans le Bélier, comme les astronomes appellent cet endroit du ciel où le soleil se trouve dans le mois du renouvellement; mais qu'ils l'appellent du nom de Bélier nu de tout autre nom, nous avons appris, nous, des saintes Ecritures, que Dieu a créé tous les astres et leur a assigné, dans les cieux, la place qu'il a voulu; et en quelques parties que les astronomes aient divisé le ciel, où les astres font la distinction et l'ordre, quels que soient les noms qu'ils leur aient donnés, n'importe où soit le soleil dans le mois du renouvellement, la célébration de la pâque s’y trouvera, à cause de la similitude du sacrement qui renouvelle la vie, dont nous avons assez parlé plus haut. Si cet endroit du ciel se nommait Bélier par quelque ressemblance de figure, la divine Ecriture ne craindrait pas pour cela d'en tirer une signification religieuse, comme elle l'a fait d'autres choses célestes et terrestres: ainsi Orion et les Pléiades, le mont Sinaï et le mont Sion, les fleuves appelés Géon, Phison., Tigre, Euphrate, et le Jourdain tant de fois nommé dans les saints mystères, servent souvent à expliquer les secrets divins par des comparaisons sacrées.

15. Quine comprendrait la différence entre les observations du ciel, que font les laboureurs et les marins,.pour connaître les variations de l'atmosphère; les pilotes et les voyageurs, pour

 

1. Gen. 1, 14.

 

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marquer les parties du monde et se dirigez dans leurs courses, soit sur mer, soit à travers les solitudes sablonneuses de l'intérieur de notre midi , où ils n'aperçoivent nulle route tracée; tous ceux enfin qui rappellent le souvenir de quelques astres pour exprimer d'une manière figurée quelque vérité utile et les vaines erreurs de ces observateurs du ciel qui n'y cherchent ni les qualités de l'air, ni les chemins pour se conduire, ni le seul calcul des temps, ni la similitude des choses spirituelles, mais qui prétendent y découvrir comme les secrets inexorables du destin !

16. Voyons maintenant pourquoi la célébration de Pâques est réglée de manière que le sabbat la précède toujours, car ceci est le propre de la religion chrétienne. Les Juifs, pour leur pâque, ne font attention qu'au mois du renouvellement depuis le quatorzième jusqu'au vingt et unième jour de la lune. Mais, comme le temps de la pâque où mourut le Seigneur, se rencontra de telle manière qu'il y eut le sabbat entre sa mort et sa résurrection, nos pères ont pensé qu'il fallait ajouter cette pratique, pour que notre fête se distinguât de la fête des Juifs, et que la postérité chrétienne observât dans la célébration annuelle de la Passion, ce qu'oie doit croire n'avoir pas été fait en vain par Celui qui est avant les temps, qui a fait les temps, qui est venu dans la plénitude des temps, qui avait le pouvoir de quitter son âme et de la reprendre, qui attendait, non pas l'heure du destin, mais celle qu'il avait choisie comme étant la meilleure pour l'institution de ses mystères, lorsqu'il disait : « Mon heure n'est pas encore venue (1). »

17. En effet ce que nous recherchons maintenant par la foi et l'espérance , comme je l'ai dit plus haut, ce à quoi nous aspirons par l'amour, c'est un saint et perpétuel repos qui soit la fin de tout travail et de toute peine; nous y passons en sortant de cette vie, et c'est ce passage. que Notre-Seigneur Jésus-Christ a daigné nous montrer à l'avance et consacrer par sa Passion. Il n'y a pas, dans ce repos, une oisive indolence, mais je ne sais quelle ineffable tranquillité dans une action oisive. C'est ainsi qu'à la fin on se repose des travaux de cette vie pour se réjouir dans l'action de la vie future. Mais comme cette action ne consiste qu'à louer Dieu, sans fatigue de corps et sans inquiétudes d'esprit, on n'y passe point

 

1. Jean, II, 4.

 

par un repos auquel un travail succède : c'est-à-dire, qu'en commençant elle ne détruit pas le repos; car on ne revient pas aux travaux et aux soucis, mais on demeure dans l'action avec ce qui appartient au repos : nulle peine dans l'œuvre, nulle fluctuation dans la pensée. Le repos nous ramène donc à cette première vie d'où l'âme est tombée dans le péché, et c'est pourquoi ce repos est représenté par le sabbat. Cette première vie, rendue à ceux qui reviennent du pèlerinage et reçoivent la première robe du retour dans la maison paternelle, est, à son tour, figurée par le premier jour de la semaine que nous appelons le jour du Seigneur. Cherchez en effet les sept jours en lisant la Genèse, vous trouverez que le septième n'a pas de soir parce qu'il signifie un repos sans fin. Ce fut donc le péché qui empêcha la première vie d'être éternelle. Mais le dernier repos est éternel. Pour ce motif au huitième jour est attribuée l'éternelle béatitude; car cet éternel repos se communique à lui sans s'épuiser ; autrement il ne serait pas éternel. Ainsi le premier jour est remplacé par le huitième; c'est que la première vie n'est point perdue, mais rendue pour l'éternité.

18.  Il a été recommandé au peuple juif de célébrer le sabbat par le repos du corps, afin qu'il devînt la figure de la sanctification dans le repos de l'Esprit-Saint. Nous n'avons vu nulle part dans la Genèse la sanctification pour tous les autres jours; c'est du seul sabbat qu'il a été dit : « Et Dieu sanctifia le septième jour (1). » Les âmes pieuses et celles qui ne le sont pas aiment le repos, mais la plupart ne savent point comment arriver à ce qu'elles aiment. Les corps eux-mêmes, par leur propre poids, ne. demandent pas autre chose que ce que demandent  les âmes par leurs amours. De même qu'un corps est entraîné par son poids en bas ou en haut jusqu'à ce qu'il trouve le repos en touchant au point vers lequel il tend, comme nous voyons l'huile tomber si on la laisse libre dans l'air, remonter si elle est dans l'eau, ainsi l'âme va de tous ses efforts vers ce qu'elle aime pour s'y reposer quand elle l'a trouvé. A la vérité beaucoup de choses lui plaisent par le corps, mais il n'est pas en elles de repos éternel, pas même un repos de longue durée; elles ne font. que la souiller et l'appesantir, puisqu'elles l'arrêtent dans son élan naturel qui la porte en haut. Lorsque

 

1. Gen. II, 3.

 

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donc l'âme se délecte d'elle-même, elle ne se délecte point encore de ce qui est immuable ;

aussi est-elle orgueilleuse, car elle se prend pour le souverain bien tandis que Dieu est au-dessus d'elle. Elle ne reste pas impunie dans un tel péché, car « Dieu résiste aux superbes et donne sa grâce aux humbles  (1). » Au contraire quand elle jouit de Dieu, elle y trouve le repos véritable, certain, éternel, qu'elle cherchait et ne trouvait pas ailleurs. De là cet avertissement du Psalmiste : « Mettez vos délices dans le Seigneur, et il vous accordera ce que votre coeur demande (2). »

19. Aussi, « comme l'amour de Dieu est répandu dans nos coeurs par le Saint-Esprit qui nous a été donné (3)» pour nous sanctifier, il n'est parlé de sanctification que le septième jour, le jour où il est fait mention du repos. Et comme nous ne pouvons faire le bien que par la grâce de Dieu, car « c'est Dieu, dit l'Apôtre, qui opère en vous le vouloir et le faire, selon qu'il lui  plaît (4),» nous ne pouvons nous reposer après toutes les bonnes oeuvres que nous accomplissons en cette vie, si par sa grâce nous ne sommes sanctifiés et perfectionnés pour l'éternité. S'il est dit de Dieu lui-même qu'après avoir fait tous ses excellents ouvrages il se reposa le septième jour de tout ce qu'il avait fait (5) : c'était pour figurer le repos qu'il nous donnera, à nous autres hommes, après nos bonnes oeuvres. Quand nous faisons le bien, nous disons qu'il le fait en nous, parce que nous le faisons par lui: de même, quand nous nous reposons, il est dit que lui-même se repose, parce que notre repos est un don qu'il nous fait.

20. De là vient aussi que parmi les trois premiers préceptes du Décalogue qui regardent Dieu (car les sept autres regardent le prochain, c'est-à-dire l'homme, et ces deux sortes de devoirs forment toute la loi), la prescription du sabbat est l'objet du troisième. Ainsi nous devons entendre le Père dans le premier précepte où il est défendu d'adorer une image de Dieu dans les ouvrages de main d'homme; non que Dieu n'ait pas d'image, mais parce que nulle image de lui ne doit être adorée, si ce n'est celle qui est la même chose que lui-même et qui ne doit pas l'être pour lui, mais avec lui. Et parce que la créature est muable, ce qui a fait dire que « toute créature est sujette à la vanité (6), » car la nature du tout se révèle

 

1. Jacq. IV, 6. — 2. Ps. XXXI, 4. — 3. Rom. V, 5. — 4. Philip. II, 13. — 5. Gen. I, 31 ; II, 2. — 6. Rom. VIII, 20.

 

dans la partie; de peur qu'on ne crût que le Fils de Dieu, le Verbe par lequel tout a été fait, est une créature, le. second précepte dit: « Vous ne prendrez pas en vain le nom du Seigneur votre Dieu (1). » Quant au Saint-Esprit, dans lequel nous est donné ce repos que nous aimons partout, et que nous ne trouvons qu'en aimant Dieu, lorsque sa charité se répand dans nos coeurs par l'Esprit-Saint qui nous a été donné, il est indiqué par le troisième précepte, le précepte qui commande l'observation du sabbat en mémoire de ce que Dieu a sanctifié le septième jour dans lequel il s'est reposé. Ce n'est pas pour nous persuader que nous jouissons du repos dès cette vie, mais pour nous déterminer à ne rechercher dans toutes nos bonnes oeuvres que l'éternel repos de la vie future. Il importe en effet de se rappeler ce que j'ai dit plus haut : « Nous ne sommes sauvés qu'en espérance, et l'espérance qui se voit n'est pas l'espérance (2). »

21. Le but de tous ces enseignements par figures, c'est de nourrir et d'exciter en nous le feu de l'amour, pour qu'entraînés par son poids nous cherchions le repos soit au-dessus, soit au dedans de nous; car ces vérités ainsi présentées touchent et embrasent bien plus le coeur que si elles s'offraient à nous sans mystérieux vêtement. Il est difficile d'en dire la raison. Mais tout le monde sait que quelque chose d'allégorique nous frappe, nous charme, nous pénètre davantage que si on nous le dit simplement dans le sens propre. Je le crois : c'est que l'âme, tant qu'elle est engagée au milieu des choses terrestres, est lente à s'enflammer; mais si elle s'applique aux similitudes corporelles pour se porter ensuite aux vérités spirituelles figurées par ces similitudes, ce mouvement même accroît sa vigueur; elle s'enflamme comme le feu qu'on agite dans la paille, et court au repos avec un amour plus ardent.

22. C'est pour ce motif que parmi les dix préceptes du Décalogue, celui du sabbat est le seul qui se doive prendre d'une manière figurée : et ce précepte figuré, nous n'avions point à l'observer par l'oisiveté du corps; il nous suffit de le comprendre. En effet, le sabbat représente le repos spirituel dont il a été dit dans le psaume : « Soyez dans le repos et voyez que c'est moi qui suis Dieu (3) ; » ce repos auquel le Seigneur lui-même convie les hommes, en leur disant : « Venez à moi, vous tous

 

1. Exod. XX, 7 ; Deut. V, 11. — 2. Rom. VIII, 24. — 3. Ps. XLV, 10.

 

qui souffrez et qui êtes chargés, et moi je vous soulagerai; portez mon joug, et apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur, et vous trouverez le repos pour vos âmes (1). » Quant aux autres préceptes du Décalogue, nous les observons tels quels et sans figures: c'est à la lettré que nous avons appris à ne pas adorer les idoles, à ne pas prendre en vain le nom du Seigneur notre Dieu, à honorer notre père et notre mère, à ne pas commettre d'adultère, à ne pas tuer, à ne pas voler, à ne pas porter un faux témoignage, à ne pas désirer la femme du prochain, à ne rien convoiter de ce qui appartient à autrui (2) ; ces commandements n'offrent rien de figuré ni de mystique; on les observe comme ils sonnent à l'oreille. Mais il ne nous est pas ordonné d'observer à la lettre le jour du sabbat, par la cessation de tout labeur manuel, comme font les Juifs; et la manière dont ils accomplissent ce précepte, si l'on n'y joint l'idée de quelque repos spirituel, nous semble ridicule. Aussi pensons-nous avec raison que tout ce qui est figure dans l'Écriture excite cet amour par, lequel nous tendons au repos; car il n'y a de figuré clans le Décalogue que le précepte du repos, de ce repos que partout on cherche et on aime , et qu'on trouve véritablement et saintement. en Dieu seul.

23. Toutefois, c'est par la résurrection du Sauveur que le sens mystérieux du dimanche a été manifesté, non aux Juifs, mais aux chrétiens, et depuis cette époque il est une solennité. En effet, les âmes de tous les saints, avant la résurrection du corps, sont dans le repos, mais non pas dans cette action qui animera les corps qu'elles auront repris, car une telle action nous est figurée par le huitième jour, qui est devenu comme le premier, et qui n'ôte pas ce repos, mais le glorifie. Car à la résurrection les difficultés de l'âme avec le corps ne reparaîtront plus, puisqu'il n'y aura plus de corruption : « Il faut, dit l'Apôtre, que ce corps corruptible soit revêtu d'incorruptibilité, et ce corps mortel, d'immortalité (3). » C'est pourquoi, bien qu'avant la résurrection du Seigneur, les saints Pères, pleins de l'esprit prophétique, n'ignorassent point ce mystère de la résurrection caché dans le huitième jour, (car il y a un psaume intitulé : Pour le huitième jour (4), et les enfants étaient circoncis le huitième

 

1. Matth. XI, 28, 29. — 2. Exod. XX, 1-17 ;     Deut. V, 6-21. — 3. Cor. xv, 53. — 4.Ps. VI, 11.

 

jour, et dans l'Ecclésiaste il est dit, pour la signification des deux Testaments : « Donnez sept aux uns, huit aux autres (1), ») il ne devait être mis au grand jour que plus tard, et la seule célébration du sabbat était ordonnée. Dès lors, en effet, les morts demeuraient dans le repos; mais personne n'était encore ressuscité de manière à ne plus mourir, à n'être plus sous l'empire de la mort; et pour que le jour du Seigneur, le huitième, le même que le premier, commençât à être célébré, il fallait cette résurrection du corps du Seigneur, il fallait voir s'accomplir, dans le chef même de l'Église, ce que le corps de l'Église espère à la fin des temps. Cette même raison fait comprendre aussi comment les Juifs, pour célébrer leur pâque, où ils devaient tuer et manger un agneau, évidente figure de la Passion du Seigneur, n'étaient pas obligés d'attendre ni un jour quelconque de sabbat, ni spécialement le sabbat qui tombe pendant le mois du renouvellement, dans la troisième semaine de la lune ; le Seigneur se réservait de consacrer ce jour par sa passion, comme il devait révéler par sa résurrection le mystère du dimanche, c'est-à-dire du jour qui est en même temps le huitième et le premier.

24. Considérez donc combien sont sacrés ces trois jours du crucifiement, de la sépulture et de la résurrection. Ce que représente le premier de ces trois jours, celui de la croix, c'est ce que nous accomplissons dans la vie présente; mais ce que figurent la sépulture et la résurrection, nous le préparons par la Foi et, l'Espérance. Maintenant, en effet, on dit à l'homme: « Prenez votre croix et suivez-moi (2).» Or la chair est crucifiée quand on mortifie les membres qui sont, sur la terre, la fornication, l'impureté, la luxure, l'avarice, et les autres vices dont l'Apôtre a dit: « Si vous vivez selon la chair, vous mourrez; mais, si vous faites mourir par l'esprit les oeuvres de la chair, vous vivrez (3); » et en parlant de lui-même

« Le monde est crucifié pour moi, et je le suis pour le monde (4). » Ailleurs encore: « Sachons que notre vieil homme a été crucifié avec lui, afin que le corps du péché soit détruit, et que, désormais, nous ne soyons plus asservis au péché (5). » Ainsi tout le temps qui se passe laborieusement à détruire le corps du péché, à détruire l'homme extérieur, pour

 

1. Ecclés. XI, 2. — 2. Matth. XVI, 24. — 3. Rom. VIII, 13. — 4. Gal. VI, 14. — 5. Rom. VI, 6.

 

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que l'homme intérieur de jour en jour se renouvelle, est le temps de la croix.

25. Ces oeuvres sont bonnes, mais pénibles, et le repos en est la récompense : aussi, pour que la pensée de ce repos futur nous excite à travailler et à souffrir avec ,joie, est-il écrit « Réjouissez-vous dans l'espérance (1). » Cette joie est représentée par la largeur de la croix, par la traverse où les mains sont clouées. Car nous entendons par les mains les oeuvres, par la largeur- la joie de celui qui travaille, puisque la tristesse resserre; par la hauteur où touche la tête l'espoir d'une rétribution de la sublime justice de Dieu, qui rendra à chacun selon ses oeuvres, en donnant la vie éternelle à ceux qui parleur persévérance dans les bonnes oeuvres cherchent la gloire; l'honneur et l'immortalité (2). Aussi la longueur sur laquelle tout le corps est étendu figure la patience; (le là vient qu'on l'appelle la longanimité. Quant à l'extrémité qui fait comme la profondeur de la croix, et qui pénètre dans la terre, elle désigne la profondeur du mystère. Ainsi vous reconnaissez, si je ne me trompe, dans cette explication de la croix, un développement de ces paroles de l'Apôtre: « Afin qu'étant enracinés et fondés dans la charité, vous puissiez comprendre avec tous les saints quelle est la longueur, la largeur, la hauteur et la profondeur (3). »

Pour ce que nous ne voyons pas et ne tenons pas encore, mais que nous recherchons par la foi et l'espérance, il nous est représenté par les deux autres jours de la sépulture et de la résurrection. Car les actions que nous faisons maintenant, comme cloués dans la crainte de Dieu par les clous de ses préceptes, selon les paroles du Psalmiste : « Transpercez mes chairs par votre crainte (4), » sont nécessaires, mais elles ne sont ni à rechercher ni à désirer pour elles-mêmes. Aussi que désire l'Apôtre ? « Etre dégagé des liens du corps et réuni au Christ. Mais demeurer dans la vie présente, c'est, dit-il, une chose nécessaire à cause de nous (5). » Ce qu'il appelle être dégagé des liens du corps et réuni au Christ, est donc le commencement de ce repos qui n'est pas interrompu mais glorifié par la résurrection, et que maintenant nous ne possédons que par la foi, parce que le juste vit de la foi (6). « Ignorez-vous, dit-il encore,

 

1. Rom. XII, 12. — 2. Rom. II, 7. — 3. Eph. III, 17, 18. — 4. Ps. CXVIII, 120. — 5. Philip. I, 24. — 6. Hab. II, 4.

 

que nous tous qui avons été baptisés en Jésus-Christ, nous avons été baptisés dans sa mort? Nous avons donc été ensevelis avec lui par le baptême dans la mort (1). » Comment, sinon par la foi? Car ce repos n'est point complet pour nous; nous gémissons encore; nous attendons l'adoption divine, la délivrance de notre corps: « Car c'est en espérance que nous sommes sauvés; or l'espérance qui se voit n'est pas l'espérance; qui donc espère ce qu'il voit? Mais si nous espérons ce que nous ne voyons pas, nous l'attendons par la patience (2). »

26. Souvenez-vous de cela, je vous le répète souvent: gardons-nous donc de croire que nous devions être heureux dans cette vie et libres de toute peine; dans les épreuves temporelles, gardons-nous de murmurer d'une bouche sacrilège contre Dieu, comme s'il ne tenait pas ce qu'il a promis. Il a promis à la vérité ce qui est nécessaire à cette vie; mais autres sont les soulagements des misérables, autres les joies des bienheureux. «Seigneur, dit le Psalmiste(3), nos consolations ont rempli de joie mon âme, à proportion du grand nombre de douleurs qui l'ont pénétrée. » Donc ne murmurons pas dans les difficultés de notre vie, pour ne perdre pas cette largeur de la joie dont il a été dit: « Réjouissez-vous dans l'espérance,» car on lit ensuite « Soyez patients dans la tribulation (4). » Ainsi la vie nouvelle commence maintenant dans la foi et se soutient par l'espérance; elle deviendra parfaite quand notre portion mortelle sera absorbée par la vie, quand la mort sera absorbée dans la victoire, quand cette dernière ennemie sera détruite, quand nous aurons été changés et que nous serons égaux aux anges :  « Nous ressusciterons tous, dit l'Apôtre, mais nous ne serons pas tous changés (5). » Et le Seigneur: « Ils seront égaux aux anges de Dieu (6). » En ce monde nous sommes retenus dans la crainte par la foi; mais, dans l'autre, nous retiendrons Dieu dans la charité par la vision. « Tant que nous sommes dans le corps, dit l'Apôtre, nous voyageons loin du Seigneur; nous marchons par la foi et non par la claire vision (7). » C'est pourquoi l'Apôtre; qui poursuit sa course pour prendre le Christ comme il a été pris par lui, avoue qu'il n'a pu l'atteindre: « Mes frères, dit-il, je ne crois pas

 

1. Rom. VI, 3, 4. — 2. Ibid. VIII, 24, 25. — 3. Ps. XCIII, 19. — 4. Rom. XII, 12. — 5. I Cor., XV. — 6. Luc, XX, 36. — 7. II Cor., V, 6.

 

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l'avoir atteint (1). » Mais parce que notre espérance est une sûre promesse de la vérité même, après avoir dit que nous sommes ensevelis par le baptême dans la mort, il ajoute ces mots : « Afin que, comme le Christ est ressuscité d'entre les morts pour la gloire de son Père,  nous marchions dans une vie nouvelle (2). » Nous marchons donc dans la peine, mais dans l'espérance du repos ; dans la chair du vieil homme, mais dans la foi d'une vie nouvelle. Car il est dit: « Le corps est mort à cause du péché, mais l'esprit est vivant à cause de la justice. Or si l'Esprit de Celui qui a ressuscité Jésus d'entre les morts habite en vous, Celui qui a ressuscité Jésus-Christ d'entre les morts donnera aussi la vie à nos corps mortels par son Esprit qui habite en vous (3). »

27. Voilà, d'après l'autorité des divines Ecritures, et du consentement de toute l'Eglise, répandue dans le monde entier, ce qui se célèbre dans la solennité de Pâques; et, comme vous le voyez, c'est un grand mystère. Les anciennes Ecritures ne prescrivent aucun temps pour la célébration de la pâque, et se bornent à la placer dans le mois du renouvellement, depuis le quatorzième jusqu'au vingt et unième de la lune; mais comme nous voyons clairement par l'Evangile en quel jour le Seigneur a, été crucifié, en quel jour il a été enseveli, en quel jour il est ressuscité, les conciles des Pères ont ajouté aux observations anciennes l'observation de ces jours-là , et tout l'univers chrétien est persuadé qu'il faut célébrer ainsi la pâque.

28. Le jeûne de quarante jours est autorisé dans les anciennes Ecritures par le jeûne de Moïse et d'Elie (4) , et dans l'Evangile qui nous montre le Seigneur jeûnant quarante jours (5) : preuve que l'Evangile ne diffère pas de la loi et des prophètes. Car la personne de Moïse nous représente la loi; celle d'Elie,les prophètes; et, au milieu d'eux, le Sauveur apparut avec gloire sur une montagne, pour mieux faire éclater ce que l'Apôtre dit de lui : « Recevant témoignage de la loi et des prophètes (6). » Or, en quelle partie de l'année pouvait être mieux placée l'observation de cette quarantaine qu'aux approches de la passion du Seigneur ? Car la passion nous retrace une image de cette laborieuse vie , où l’abstinence est nécessaire pour renoncer à l’amour du monde, aux fausses

 

1. Philip., III, 13. — 2. Rom., VI, 4. — 3. Rom., VIII, 10, 11. — 4. Exod. XXXIV, 28; III Rois, XIX, 8. — 5. Matt. IV, 2. — 6. Rom. III, 21.

 

caresses et aux trompeurs enchantements dont le monde nous poursuit sans cesse. Le nombre de quarante me semble représenter cette vie elle-même. J'y vois d'abord exprimé le nombre dix dans lequel se trouve la perfection de notre béatitude, comme dans le nombre huit qui revient au premier. En effet, la créature, figurée par le nombre sept, s'attache au Créateur en qui éclate l'unité de la Trinité qui doit être annoncée dans tout l'univers. Or, cet univers est livré aux quatre vents, soutenu par les quatre éléments, et varié par le retour des quatre saisons de l'année. Mais quatre fois dix font quarante, et quarante, divisé par ses quatre parties, donne un nouveau chiffre de dix : ajoutez-le et vous obtenez cinquante : récompense du travail et de l'abstinence. Car ce n'est pas sans raison que le Seigneur, après sa résurrection, a conversé sur cette terre et dans cette vie avec ses disciples durant quarante jours, et que dix jours après qu'il est monté au ciel, il a envoyé l'Esprit-Saint qu'il avait promis, le jour de la Pentecôte. Ce nombre cinquante figure ici un autre mystère, car sept fois sept (1) font quarante-neuf, et, en revenant au premier comme le septième y revient pour former le huitième, vous obtenez le complément des cinquante jours qui se célèbrent après la résurrection du Seigneur, non pas comme symbole des labeurs pénibles, mais comme image du repos et de la joie ; c'est pourquoi nous ne jeûnons plus alors, et nous prions debout en témoignage de la résurrection; cela s'observe tous les dimanches à l'autel, et on chante Alleluia, ce qui signifie que notre future occupation dans le ciel sera de louer Dieu, selon qu'il est écrit : « Heureux ceux qui habitent dans votre maison, Seigneur l ils vous loueront dans les siècles des siècles (2). »

29. Le cinquantième jour est aussi recommandé dans les Ecritures, non pas seulement dans l'Evangile qui annonce la venue de l'Esprit-Saint, mais aussi dans les anciens livres sacrés. Là, en effet, après la pâque célébrée par l'immolation de l'agneau, on compte cinquante jours jusqu'à celui où , sur le mont Sinaï, Moïse, serviteur de Dieu, reçut la loi écrite avec le doigt de Dieu : or l'Evangile nous apprend que le doigt de Dieu signifie l'Esprit-Saint. Un évangéliste fait dire au

 

1. Les sept dons du Saint-Esprit.

2. Ps. LXXXIII, 5.

 

Sauveur: « Je chasse les démons par le doigt de Dieu (1), » et un autre exprime ainsi la même pensée : « Je chasse les démons par l'Esprit de Dieu (2). » Quand ces divins mystères resplendissent à la lumière d'une saine doctrine, ne donnent-ils pas au coeur une joie qu'on préfère à tous les empires de ce monde, lors même qu'ils jouiraient d'une félicité qu'ils ne connaissent pas ? Semblables aux deux séraphins qui, se répondant l'un à l'autre, chantent les louanges du Très-Haut : Saint, saint, saint, le Seigneur Dieu des armées (3), les deux Testaments, par une fidèle concordance, chantent la sainte vérité. L'agneau est immolé, la pâque est célébrée, et cinquante jours après, la loi est donnée pour la crainte, écrite avec le doigt de Dieu. Le Christ est mis à mort, comme un agneau qu'on mène à la boucherie, selon les paroles d'Isaïe (4); la vraie Pâque est célébrée, et, cinquante jours après, l'Esprit-Saint est donné pour l'amour, l'Esprit-Saint qui est le doigt de Dieu, et contraire aux hommes cherchant leurs intérêts, accablés à cause de cela d'un joug dur et d'un poids lourd, et ne trouvant pas de repos pour leurs âmes, car la charité ne cherche point ses propres intérêts (5). Aussi l'inquiétude ne quitte-t-elle pas les hérétiques ; l'Apôtre leur trouve le même caractère qu'aux magiciens de Pharaon. « Comme Jamnès et Mambrès, dit-il, résistèrent à Moïse, ceux-ci de même résistent à la vérité; ce sont des hommes corrompus dans l'esprit et pervertis dans la foi, mais le progrès qu'ils feront aura ses bornes, car leur folie sera connue de tout le monde, comme le fut alors celle de ces magiciens (6). » Ce fut à cause de cette extrême inquiétude, née de la corruption de l'esprit, qu'ils se trouvèrent en défaut pour le troisième miracle, reconnaissant avoir contre eux l'Esprit-Saint qui était dans Moïse. Ils dirent dans leur impuissance : « Le doigt de Dieu est ici (7). » De même que l'Esprit-Saint, dans ses miséricordieux apaisements, donne le repos aux doux et aux humbles de coeur, ainsi, dans ses rigueurs ennemies, il livre à l'inquiétude les durs et les superbes. Cette inquiétude est représentée par les petites mouches devant lesquelles furent vaincus les magiciens de Pharaon lorsqu'ils dirent : « Le doigt de Dieu est ici. »

 

1. Luc, XI, 20. — 2. Matt. III, 28. — 3. Isaïe, VI, 3. — 4 Id. LIII, 7. — 5. I Cor. XIII, 5. — 6. II Tim. III, 8, 9. — 7. Exode, VIII, 19.

 

30. Lisez l'Exode, et voyez combien de jours après la célébration de la Pâque la loi frit donnée. Dieu parle à Moïse au désert du Sinaï le premier jour du troisième mois. Marquez donc un jour depuis le commencement de ce troisième mois, et voyez ce que le Seigneur dit entre autres choses : « Descends , parle au peuple, purifie-le et sanctifie-le aujourd'hui et demain; qu'ils lavent leurs vêtements et qu'ils soient prêts pour le troisième jour, car dans trois jours le Seigneur descendra devant tout le peuple sur la montagne du Sinaï (1). » La loi fut ainsi donnée le troisième jour du troisième mois. Or, comptez depuis le quatorzième jour du premier mois, où fut faite la pâque, jusqu'au troisième jour du troisième mois, et vous trouverez dix-sept jours du premier, trente du second, trois du troisième, ce qui fait cinquante jours.

La loi dans l'arche figure la sanctification dans le corps du Seigneur, dont la résurrection nous est une promesse du futur repos; et pour y parvenir l'Esprit-Saint nous inspire la charité. Mais l'Esprit-Saint n'était pas alors donné parce que Jésus n'était pas encore glorifié (2). De là ce chant prophétique : « Levez-vous, Seigneur, pour entrer dans votre repos, vous et l'arche de votre sanctification (3). » Où est le repos, là est la sanctification. Aussi nous avons reçu maintenant les prémices de cette sanctification pour que nous aimions et désirions cet heureux repos; et tous y sont appelés dans l'autre vie, où nous mène, au sortir de celle-ci, le passage qui nous est figuré par la pâque, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

31. Si donc nous multiplions cinquante par trois, et y ajoutons encore trois pour exprimer l'excellence incomparable de ce mystère, nous obtiendrons le nombre de ces gros poissons que le Seigneur, ressuscité et vivant de la vie nouvelle , fit tirer du côté droit (4); les filets ne furent point rompus, parce que cette vie nouvelle ne connaîtra point les divisions des hérétiques. Alors l'homme, arrivé à la perfection et au repos, purifié dans son âme et dans son corps par les chastes paroles du Seigneur, qui sont comme l'argent éprouvé au feu dans le creuset et sept fois épuré (5), recevra pour récompense le denier. Nous aurons ici le nombre

 

1. Exod. XIX, 10, 11. — 2. Jean, VII, 39. — 3. Ps. CXXXI, 8. — 4. Jean, XXI, 6, 11. — 5. Ps. XI, 7.

 

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dix-sept (1), qui représente un admirable mystère, comme d'autres nombres dans l'Écriture. Ce n'est pas sans raison que le psaume dix-septième est le seul qui se lise tout entier dans le livre des Rois (2), car il figure ce royaume où nous n'aurons plus d'adversaires. Le titre porte que David le chanta le jour où le Seigneur le délivra de la main de tous ses ennemis, et de la main de Saül. Qui est représenté par David , sinon Celui qui , selon la chair, sort de la race de David (3)? Et parce que dans son corps, qui est l'Église, il souffre encore des ennemis, lorsqu'il immola de la voix son persécuteur et se l'incorpora en quelque sorte, il lui cria du haut du ciel avec l'éclat du tonnerre : et Saul, Saul ! pourquoi « me persécutes-tu? (4) » Quand ce corps du Seigneur sera-t-il délivré de la main de tous ses ennemis, si ce n'est quand la dernière ennemie, la mort, sera détruite? Ce temps suprême nous est représenté par le nombre de cent cinquante-trois poissons; car ce même nombre dix-sept, se levant en triangle, réunit celui de cent cinquante-trois. En comptant d'un à dix-sept, ajoutez tous les nombres intermédiaires, et vous trouverez qu'un et deux font trois, et trois font six, et quatre font dix, et cinq font quinze, et six font vingt et un; ajoutez les autres nombres jusqu'à dix-sept, et vous aurez cent cinquante-trois.

32. Ce que je vous ai dit pour Pâques et la Pentecôte, est solidement établi sur l'autorité des Écritures. Quant à l'observation du carême avant Pâques, elle est fortement appuyée par la coutume de l'Église, ainsi que l'usage de distinguer tellement des autres jours les huit jours des néophytes, que le huitième réponde au premier. La coutume de ne chanter l'Alleluia que durant les cinquante jours entre Pâques et la Pentecôte n'est pas universelle; dans beaucoup d'endroits on le chante en d'autres jours, mais partout on le chante depuis Pâques jusqu'à la Pentecôte. J'ignore si c'est partout qu'on prie debout dans ce temps-là; mais ce que je vous ai dit, comme j'ai pu, de cette pratique, me paraît évidemment l'expression de la pensée de l'Église.

33. Quant au lavement des pieds, recommandé par le Seigneur comme un exemple de cette humilité qu'il était venu enseigner, ainsi

 

1. Le nombre de dix-sept est formé ici par le dix de denier et par le sept de l'expression du psalmiste au sujet de l'argent sept fois épuré : purgatum septuplum dans le ps. XI, 7.

2. II Rois, XXII, 2-51. — 3. Rom. I, 3. — 4. Act. IX, 4.

 

que lui-même l'exposa après avoir accompli cette grande action, on demande quel est le temps le meilleur pour le renouveler; et le meilleur temps qui se présente est celui où la divine recommandation qui en fut faite devait toucher plus religieusement le coeur. Mais pour qu'il ne parut pas faire partie du sacrement de baptême, après l'avoir établi, beaucoup ont refusé d'adopter cette époque; quelques-uns même n'ont pas craint d'y renoncer, après l'avoir trouvée établie, d'autres, enfin, pour rendre la cérémonie plus recommandable par la sainteté du temps et pour la distinguer du baptême, l'ont fixée ou au troisième jour de l'octave, à cause de l'excellence du nombre trois dans beaucoup de nos mystères, ou même au dernier jour.

34. Je m'étonne que vous me demandiez de vous écrire quelque. chose sur la diversité des usages religieux en beaucoup de pays; ceci n'est pas nécessaire ; et la bonne règle à suivre est celle-ci : ce qui n'est ni contre la foi, ni contre les moeurs, et porte en même temps à une vie meilleure, nous devons non-seulement ne pas le désapprouver, partout où nous le voyons établir ou établi, mais le louer et l'imiter, si la faiblesse de quelques-uns n'y met point obstacle et n'expose pas à faire plus de mal que de bien. Car, s'il y a plus d'avantages à espérer en faveur des âmes bien disposées que de préjudices à redouter pour les mécontents, il faut suivre sans hésitation l'usage établi, surtout lorsqu'il est autorisé par les Écritures, comme le chant des hymnes et des psaumes : en quoi nous avons les préceptes du Seigneur lui-même, les témoignages et les exemples des apôtres. Sur cette pratique éminemment utile pour exciter pieusement le coeur et allumer le feu du divin amour, il y a diversité de coutumes, et l'Église d'Afrique, sur ce point, nous laisse voir bien des négligences et des langueurs ; aussi, les donatistes nous reprochent de chanter sobrement, dans l'Église, les cantiques des prophètes. Il est vrai qu'eux-mêmes pratiquent, à leur manière, la sobriété, et s'excitent par le vin à chanter des psaumes de leur composition, comme on se ranimerait par le son des trompettes. Quand les chrétiens sont réunis dans l'église, ne faut-il pas chanter toujours les saints cantiques, excepté lorsqu'on prêche, ou qu'on lit, lorsque l'évêque prie à haute voix, ou que la prière commune est annoncée de la bouche du diacre? Car dans le resté du temps je ne vois rien de meilleur, de (71) plus utile et de plus saint pour les chrétiens rassemblés.

35. Quant à ce qu'on établit hors de la coutume et dont on recommande l'observation comme celle d'un sacrement, je ne puis l'approuver, et si je n'ose pas le blâmer plus ouvertement, c'est pour éviter les scandales de quelques personnes turbulentes ou même pieuses. Mais je m'afflige du peu de soin qu'on met à beaucoup de salutaires prescriptions des divins livres; tandis que tout est si plein de fausses opinions qu'on reprend plus sévèrement celui qui aura touché la terre d'un pied nu dans l'octave de son baptême, que celui qui aura enseveli sa raison dans l'ivrognerie. Or toutes ces pratiques qui ne sont ni soutenues par l'autorité des Ecritures, ni réglées dans les conciles des évêques, ni appuyées par la coutume de l'Eglise universelle, mais qui varient à l'infini selon la diversité des moeurs et des lieux, sans qu'on puisse facilement ni même absolument découvrir les raisons qui ont pu les faire établir, je pense qu'il faut, lorsqu'on le peut, les abolir sans hésiter. Quoiqu'on ne puisse trouver comment elles sont contraires à la foi, elles oppriment par des obligations serviles cette religion même que la miséricorde de Dieu a voulue libre en n'instituant qu'un petit nombre de sacrements parfaitement connus; la condition des Juifs serait plus tolérable qu'une telle servitude, car s'ils ont méconnu le temps de la liberté, les fardeaux qu'ils portent sont au moins imposés par la loi divine et non point par des opinions humaines. Cependant l'Eglise de Dieu, établie au milieu de beaucoup de paille et de beaucoup d'ivraie, tolère bien des choses, mais elle n'approuve, ne tait, ni ne fait ce qui est contre la foi ou les bonnes moeurs.

36. Vous me parlez de quelques-uns de nos frères qui s'abstiennent de viandes, les croyant impures; cela blesse manifestement là foi et la saine doctrine. Si je m'étendais sur ce sujet, on pourrait croire que ce côté des préceptes apostoliques reste obscur; mais l'Apôtre, après s'être fort expliqué là-dessus , a réprouvé en ces termes l'opinion impie de ces hérétiques : « Or, l'Esprit dit expressément que, dans les temps à venir, quelques-uns abandonneront la foi, en suivant des esprits d'erreur et des doctrines diaboliques, enseignées par des imposteurs pleins d'hypocrisie dont la conscience est noircie de crimes, qui interdiront le mariage, l'usage des viandes que Dieu a créées pour être reçues avec action de grâces par les fidèles et par ceux qui ont connu la vérité. Car tout ce que Dieu a créé est bon, et on ne doit rien rejeter de ce qui se mange avec action de grâces, parce qu'il est sanctifié par la parole de Dieu et par la prière (1). » Et dans un autre endroit, parlant du même sujet : « Tout est pur, dit-il, pour ceux qui sont purs; rien ne l'est pour les impurs et les infidèles; leur esprit et leur conscience sont souillés (2). » Lisez vous-même le reste, et montrez-le à ceux que vous pourrez, afin qu'ils ne rendent pas vaine pour eux la grâce de Dieu qui les a appelés à la liberté. Seulement qu'ils n'abusent pas de cette liberté pour vivre selon la chair, et parce qu'on ne leur permet pas les abstinences superstitieuses et contraires à la foi , qu'ils ne refusent pas, de se priver d'aliments, quels qu'ils soient, pour mettre un frein à la concupiscence charnelle.

37. Il est des chrétiens qui tirent au sort dans le livre des Evangiles; quoique cela vaille mieux que d'aller consulter les démons, toutefois cette coutume me déplait (3); je n'aime pas qu'on fasse servir les divins oracles, qui ont pour but la vie future, aux affaires du temps et aux vanités de cette vie.

38. Si vous ne trouvez pas que je vous aie suffisamment répondu, c'est que vous ne connaissez ni mes forces ni mes occupations. Il s'en faut bien que rien ne me soit caché, ainsi que vous le croyez; rien ne m'a plus affligé que ce que vous m'avez dit à cet égard dans votre lettre, parce que c'est manifestement faux, et je m'étonne que vous ne sachiez pas que, non-seulement beaucoup de choses me sont cachées sur d'autres innombrables sujets, mais que, dans les saintes Ecritures même, j'ignore plus que je ne sais. Si mon espérance dans le nom du Christ n'est pas tout à fait stérile, c'est que j'ai cru à mon Dieu lorsqu'il a dit que l'amour de Dieu et du prochain comprend toute la loi et les prophètes (4); c'est que je l'ai éprouvé et l'éprouve chaque jour. Pas un mystère, pas une parole des saints livres ne s'offre à moi que je n'y trouve ces mêmes préceptes: « Car, la fin des commandements c'est la charité qui naît d'un coeur pur,

 

1. I Tim. IV, 1-5. — 2. Tit. I,15.

3. Dans les capitulaires des rois de France (année 789), il est défendu d'interroger le sort avec les psaumes et l'Evangile ; la môme défense avait déjà été portée par les conciles d'Agde en 506, d'Orléans en 511, d'Auxerre en 578. — 4. Matth., XXII, 40.

 

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d'une bonne conscience et d'une foi sincère (1); la charité est la plénitude de la loi (2). »

39. Vous donc aussi, très-cher, en lisant ceci ou autre chose, lisez , apprenez, de façon à n'oublier jamais la vérité de cette maxime « La science enfle, la charité édifie (3). Et comme la charité n'est point jalouse, et n'enfle pas; n il faut se servir de la science comme d'une machine pour élever l'édifice de la charité qui demeurera éternellement, même quand notre science sera détruite (4). La science qui a pour fin la charité est très-utile; sans cette fin, il est prouvé qu'elle est non-seulement superflue, mais même dangereuse. Je sais combien l'habitude des saintes pensées vous place à l'ombre des ailes du Seigneur notre Dieu; mais si je donne ces avis en passant, c'est que je le sais, votre charité, qui n'est point jalouse, donnera et lira cette lettre à plusieurs.

 

 1. I Tim. I, 5.— 2. Rom. XIII, 10. — 3. I Cor. VIII, 1. — 4. I Cor. XIII, 4, 8.

 

 

 

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