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SERMON CLV. SORT HEUREUX DU VRAI CHRÉTIEN (1).

 

 

ANALYSE. — Ce sermon n'est que l'explication des onze versets indiqués au renvoi. Par conséquent saint Augustin y montré, comme saint Paul, combien est heureux le sort du vrai chrétien. Premièrement en effet, malgré les mouvements désordonnés qu'il éprouve, il n'est ni coupable, ni sujet à,condamnation , car il trouve dans la loi nouvelle la grâce de n'y pas consentir, et cette grâce est due à l'immolation du Sauveur devenu victime du péché pour l'amour de nous. Ah ! prenons donc grand soin de vivre de la vie de l'esprit et non de la vie de la chair, de nous appuyer sur Jésus-Christ et non pas sur nous. Secondement, le vrai chrétien, en profitant de la grâce évangélique durant cette vie, parviendra sûrement à la gloire de la résurrection bienheureuse après sa mort.

 

1. La lecture que nous avons faite hier du saint Apôtre s'est terminée à ces mots :Ainsi donc j'obéis par l'esprit à la loi de Dieu et par la chair à la loi du péché ». Cette conclusion démontre qu'en disant un peu plus haut: « Alors ce n'est pas moi qui le fais, mais le péché qui habite en moi (2) », saint Paul voulait faire entendre qu'il n'y avait en lui aucun consentement de la volonté, mais seulement la convoitise de la chair. C'est donc cette convoitise qu'il appelle péché, parce qu'elle est la source de tous les péchés. De fait, tout ce qu'il y a de mauvais dans nos paroles, dans nos actions et dans nos pensées ne provient que d'aspirations désordonnées , que de jouissances coupables. Mais si nous résistons à ces attraits pervers, si nous n'y consentons pas, si nous n'y abandonnons pas nos membres comme des instruments, le péché ne règne point dans notre corps mortel. Son règne tombe en effet, avant que lui-même soit anéanti; il perd dans cette vie tout empire sur les saints, et dans l'autre il expire; il perd l'empire quand nous n'allons pas à la remorque de nos convoitises, et plus tard il expirera, et l'on s'écriera alors : « O mort, où est ton ardeur? »

2. Après donc avoir dit : « J'obéis par l'esprit

 

1. Rom. VIII, 1-11. — 2. Rom. VII, 25, 20.

 

 à la loi de Dieu et par la chair à la loi du péché », non pas en livrant mes sens à l'iniquité, mais en éprouvant des impressions de convoitise désordonnée sans toutefois Y donner les mains, l'Apôtre ajoute : « Maintenant donc il n'y a point de condamnation pour ceux qui sont en Jésus-Christ ». Il y a condamnation pour ceux qui vivent- dans la chair; mais pour ceux qui vivent en Jésus-Christ, absolument aucune.

Remarque : il parle ici de ce qui arrive maintenant, et non de ce qui arrivera plus tard. Espère, pour plus tard, de ne ressentir même plus de convoitise, de n'avoir plus ni à faire effort, ni à lutter contre elle, ni à lui refuser ton consentement, ni à l'assujettir, ni à la dompter; espère cela pour plus tard, car il n'y aura plus alors de concupiscence assurément: Eh ! si ce corps mortel s'insurgeait alors contre nous, ne serait-il pas faux de dire : « O mort, où est ton ardeur? » Voici donc ce qui arrivera plus tard: « Alors s'accomplira cette parole de l'Écriture : La mort a été anéantie dans sa. victoire. O mort , où est ton ardeur dans la lutte? O mort, où est ton aiguillon? Car l'aiguillon de la mort est le péché, et la force du péché, la loi (1) »; puisqu'au lieu d'éteindre le désir,

 

1. I Cor. XV, 54-56.

 

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la loi n'a fait que l'exciter; elle l'a même fortifié en commandant à l'oreille sans aider l'âme. C'est ce qui ne se verra plus alors. Mais maintenant? Tu veux le savoir? L'Apôtre vient de le dire : « Maintenant ce n'est plus moi qui fais cela ». Remarque ce maintenant. Que signifie : « Ce n'est pas moi qui fais cela? » — Je n'y consens pas, je n'y acquiesce pas, je ne dis pas oui, je repousse toujours, je réprime mes sens.

Or c'est beaucoup. La concupiscence venant de la chair et les sens aussi étant de chair, quand le péché ou la concupiscence ne règne pas, c'est que l'esprit a plus d'empire sur ces sens pour les empêcher de devenir des membres d'iniquité , que la concupiscence elle-même pour les y porter. Sans doute on sent encore le mouvement des sens et de la convoitise ; mais c'est l'esprit qui gouverne , pourvu toutefois qu'il soit soutenu par le ciel; car en le laissant trop résister à la grâce de Dieu, nous ferions de lui non pas un roi mais un tyran. Lors donc qu'il gouverne parce qu'il consent à être gouverné lui-même, son empire s'affermit à tel point sur les sens et sur la concupiscence, qu'il devient capable d'observer cette recommandation de l'Apôtre. « Que le péché ne règne donc point dans votre corps mortel jusqu'à vous faire obéir à ses convoitises; et n'abandonnez point vos membres au péché comme des instruments d'iniquité (1) ».

3. « Ainsi il n'y a plus maintenant de condamnation pour ceux qui sont en Jésus-Christ ». Qu'ils ne s'inquiètent pas de ressentir encore des mouvements désordonnés; qu'ils ne s'inquiètent pas de voir encore dans leurs organes une loi qui s'élève contre la loi de l'esprit. « Il n'y a plus pour eux de condamnation ». Mais à quelle condition? A quelle condition même maintenant ? Qu'ils soient « en Jésus-Christ ». Et comment accorder cela avec cette autre pensée exprimée un peu plus haut : « Je vois dans mes membres une autre loi qui combat la loi de mon esprit et qui m'assujettit à cette loi du péché, laquelle est dans mes membres (2) ? » Moi désigne ici la chair et non l'esprit. Mais enfin qu'est devenue cette loi, s'il « n'y a plus de  condamnation pour ceux qui sont en Jésus-Christ? C'est qu'il y a une loi de l'Esprit de

 

1. Rom. VI, 12, 13. — 2. Rom. VII, 23.

 

vie en Jésus-Christ ». Une loi, non pas la loi de la lettre donnée sur le mont Sina ; une loi, non pas celle qui repose sur l'ancienneté de la lettre; mais « la loi de l'Esprit de vie en Jésus-Christ : c'est elle qui t'a affranchi de la loi du péché et de la mort ». Eh ! comment pourrais-tu te complaire intérieurement dans la loi de Dieu, si cette loi de l'Esprit de vie en Jésus-Christ ne t'affranchissait de la loi du péché et de la mort? O âme humaine, ne t'attribue rien, ne sois pas trop fière, ou plutôt ne le sois pas du tout; si tu ne consens pas, ô volonté humaine, aux aspirations de la chair, si la loi du péché ne te fait pas tomber du trône, c'est que « la loi de l'Esprit de vie en Jésus-Christ t'a affranchi de la loi de la mort et du péché ». Cet affranchissement n'est pas dû à cette autre loi dont il vient d'être dit: « Obéissons dans la nouveauté de l'esprit et non dans la vétusté de la lettre (1) ». Pourquoi? Cette loi n'a-t-elle pas été écrite, elle aussi, avec le doigt de Dieu? Et le doigt de Dieu n'est-il pas l'Esprit-Saint? Lis l'Evangile, tu constateras que la pensée du Seigneur rendue par ces mots d'un Evangéliste : « Si c'est par l'Esprit de Dieu que je chasse les démons (2) » ; un autre Evangéliste l'exprime ainsi: « Si c'est par le doigt de Dieu que je chasse les démons (3) ». Mais si cette loi ancienne fut écrite, elle aussi, par le doigt ou par l'Esprit de Dieu, par cet Esprit qui l'emporta sur les magiciens de Pharaon et qui leur fit dire : « Le doigt de Dieu est ici (4) » ; oui, si cette loi , ou mieux, puisque cette loi a été écrite, elle aussi , par le doigt ou par l'Esprit de Dieu, pourquoi ne la nommerait-on pas « la loi de l'Esprit de vie dans le Christ Jésus? »

4. Ce n'est pas elle en effet, ce n'est pas cette loi du Sinaï que l'on appelle la loi du péché et de la mort. On appelle ainsi celle qui inspirait ces gémissements: « Je vois dans mes membres une autre loi qui s'élève contre la loi de mon esprit ». Mais de cette loi mosaïque il est dit ; « Par conséquent la loi est sainte, et le commandement saint, juste et bon». L'Apôtre continue: « Ainsi donc ce qui est bon est devenu pour moi la mort? Loin de là. Mais le péché, pour se montrer péché, a, par ce qui est bon, produit en moi la mort, de manière qu'on a dépassé la mesure en péchant ainsi par le commandement même ». Que révèlent ces mots .

 

1. Rom. VII, 6. — 2. Matt. XII, 28. — 3. Luc. XI, 20. — 4. Exod. VIII, 19.

 

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« Dépassé toute mesure ? » Ils signifient que la violation de la loi s'est ajoutée au péché.

.           Par conséquent la loi a servi à faire connaître l'humaine faiblesse. Ce n'est pas assez, elle a servi à augmenter le mal pour déterminer au moins alors à recourir au médecin. On aurait dédaigné le mal, s'il n'eût été que léger; en le dédaignant on n'aurait,pas eu recours au médecin, et n'y recourant pas on n'aurait pas guéri. Aussi bien la grâce a-t-elle surabondé où avait abondé le péché (1) ; elle a effacé tous les crimes qu'elle a rencontrés ; elle a de plus soutenu l'effort de notre volonté pour ne plus pécher. Ainsi, ce n'est pas en elle-même, c'est en Dieu que doit s'applaudir notre volonté, car il est écrit: « C'est en Dieu que mon âme se glorifiera tout le jour (2) » ; et encore: « C'est dans le Seigneur que se glorifiera mon âme: coeurs doux, écoutez et réjouissez-vous (3) ». — « Ecoutez, coeurs doux » ; car les esprits superbes et disputeurs ne savent pas écouter. Mais pourquoi n'est-ce pas cette loi ancienne, écrite aussi par le doigt de Dieu, qui communique cet indispensable secours de la grâce dont nous parlons? Pourquoi? Parce qu'elle est écrite sur des tables de pierre et non sur les tables charnelles du cœur (4).

5. Voyez du reste, mes frères, l'analogie profondément mystérieuse qui unit les deux lois, et la différence qui sépare les deux peuples. L'ancien peuple, vous le savez, célébrait la Pâque en immolant et en mangeant un agneau avec des pains azymes : cette immolation de l'agneau figurait l'immolation du Christ, et les pains azymes la vie nouvelle, la vie qui ne conserve rien de l'ancien levain. Aussi l'Apôtre nous dit-il : «Purifiez-vous du vieux levain, afin que vous soyez une pâte nouvelle, comme vous êtes des azymes ; car notre agneau pascal, le Christ, a été immolé (5) ». L'ancien peuple célébrait donc la Pâque non pas au grand jour, mais à l'ombre du mystère ; et cinquante jours après, comme chacun peut s'en assurer, il recevait, du haut du Sinaï, la loi écrite avec le doigt de Dieu. Voici venir le véritable agneau pascal: le Christ est mis à mort; il nous fait passer ainsi de la mort à la vie. Aussi le mot hébreu Pâque signifie-t-il passage, ce que rappellent ces paroles d'un Evangéliste : « L'heure venait où Jésus devait passer de ce monde à son

 

1. Rom. V, 20. — 2. Ps. XLIII, 9. — 3. Ps. XXXIII, 3. — 4. II Cor. III, 3. — 5. I Cor. V, 7.

 

Père  (1) ». Ainsi se célèbre cette Pâque : le Seigneur ressuscite, il fait la Pâque véritable ou le passage de la mort à la vie; puis cinquante jours s'écoulent, et l'Esprit-Saint, ou le doigt de Dieu, descend.

6. Or voyez combien les circonstances sont diverses. Au Sinaï le peuple se tenait éloigné, c'était la crainte et non pas l'amour. Cette crainte les porta même à dire à Moïse: «Parle-nous, toi, et que le Seigneur ne nous parle plus: nous mourrions ». Dieu descendait bien sur la montagne, comme le rapporte l'Ecriture, mais c'était au milieu des flammes, d'un côté jetant au loin la frayeur sur le peuple, et d'autre part écrivant avec son doigt sur la pierre (2), et non pas dans le coeur. Quand au contraire l'Esprit-Saint descendit, les fidèles étaient réunis, et au lieu de les effrayer du haut de la montagne, il pénétra dans leur demeure; du ciel sans doute se fit entendre un bruit pareil à celui d'une tempête, mais ce bruit n'inspirait pas la terreur. Ici encore il y a du feu. Sur la montagne aussi on distinguait et le feu et le bruit: mais le feu y était accompagné de fumée, tandis que maintenant c'est un feu sans fumée. « Ils virent, dit l'Ecriture, comme des langues de feu qui se partagèrent ». Ce feu jetait-il au loin l'épouvante ? Nullement : car « il se reposa sur chacun d'eux, et ils commencèrent à parler diverses langues, selon que l'Esprit-Saint leur inspirait de parler (3) ». Ecoute cette langue qui parle : c'est le Saint-Esprit écrivant non pas sur la pierre mais dans le coeur. Or c'est cette loi de l'Esprit de vie », écrite dans le cœur et non sur la pierre, donnée « par Jésus-Christ », le véritable agneau pascal, qui «t'a affranchi de la loi de mort et de péché ».

Telle est bien la différence manifeste qui distingue l'Ancien et le Nouveau Testament. Aussi l'Apôtre dit-il : « Non pas sur des tables de pierre, mais sur les tables charnelles du cœur (4) » ; et le Seigneur, par l'organe d'un prophète : « Voilà que les jours viennent, dit l'Eternel, et j'établirai avec la maison de Jacob une alliance nouvelle, non pas conforme à l'alliance que j'établis avec leurs pères lorsque je les pris par la main et que je les tirai de la terre d'Egypte » ; puis signalant avec précision la différence essentielle : « Je mettrai, dit-il, mes lois dans leurs

 

1. Jean, XIII, 1. — 2. Exod. XIX, XX, XXXI, 18. — 3. Act. II, 1-4. — 4. II Cor. III, 3.

 

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coeurs ; oui, je les graverai dans leurs coeurs (1) ». Ah ! si cette loi divine est gravée dans ton coeur, point de terreurs venues du dehors, goûte plutôt ses charmes intérieurs, et cette « loi de l'Esprit de vie en Jésus-Christ t'a affranchi de la loi de péché et de mort».

7. « Car ce qui était impossible à la loi » c'est la suite du texte de l'Apôtre, « ce qui était impossible à la loi ». Pourtant n'accuse pas la loi, car saint Paul ajoute : « Attendu qu'elle était affaiblie par la chair » ; ordonnant sans qu'on l'accomplît, à cause des résistances invincibles que lui opposait la chair dépouillée de la grâce. Ainsi la chair affaiblissait l'empire de la loi; la loi est bien spirituelle, « mais moi je suis charnel ». Comment donc pourrait m'aider cette loi qui se contente de commander au dehors pour communiquer la grâce au dedans ? « Elle était affaiblie par la chair ». Or en face de cette impuissance de la loi et de cette faiblesse de la chair, qu'a fait Dieu ? « Dieu a envoyé son Fils ». D'où venait à la loi cette faibles et cette impuissance ? De la chair ». Et Dieu ? Dieu opposa la chair à la chair , ou plutôt il envoya la chair au secours de la chair ; et en détruisant le péché de la chair, il a su affranchir la chair même. « Dieu a envoyé son Fils dans une chair semblable à celle du péché ». La chair était réelle, mais ce n'était pas une chair de péché. Que signifie: « Une chair semblable à celle du péché ? » Que c'était réellement une chair, une chair véritable. Et comment ressemblait-elle à la chair de péché ?

Comme la mort vient du péché, toute chair de péché est soumise à la mort, ce qui fait dire à l'Apôtre que le corps de péché doit être détruit s. La mort pesant ainsi sur toute chair de péché, on trouve dans toute chair de péché, le péché et la mort, non pas seulement la mort, mais la mort et le péché. Au contraire il n'y a que la mort et non pas le péché, dans la chair qui n'a que la ressemblance de la chair de péché. Car si le péché était dans cette chair, si par conséquent elle méritait la mort qu'elle a endurée, le Sauveur n'aurait pas dit: « Voici venir le prince du monde et il ne trouvera rien en moi  (3) ». Pourquoi me fait-il mourir? Parce que « je paie ce que je ne dois pas (4) ». Ainsi le Seigneur a fait pour la mort ce qu'il a fait pour l'impôt. On lui demandait de payer

 

1. Jérém. XXXI, 31-33. — 2. Rom. VI, 6. — 3. Jean, XIV, 30. — 4. Ps. LXVIII, 5.

 

l'impôt, le didrachme: « Pourquoi, lui disait-on, ni vous ni vos disciples ne payez-vous point le tribut ? » Il appela Pierre. « A qui, lui demanda-t-il, les rois de la terre réclament-ils l'impôt ? Est-ce à leurs fils ou aux étrangers ? — Aux étrangers, répondit Pierre. — Donc, conclut-il, leurs fils en sont exempts. « Afin toutefois de ne pas les scandaliser, va à la mer, jette un hameçon, et le premier poisson qui montera », comme le premier-né d'entre les morts, « prends-le, ouvre-lui la gueule, tu y trouveras un statère », c'est-à-dire deux didrachmes ou quatre drachmes; on exigeait en effet un didrachme ou deux drachmes par tête. « Tu y trouveras un statère », quatre drachmes : « donne-le pour toi et pour moi  (1) ». Que signifie pour toi et pour moi ?» C'est-à-dire pour l'Eglise dont je suis le chef ou le Christ, que tu représentes et pour qui sont donnés les quatre Evangiles. C'était donc ici un mystère profond : Le Christ payait ce tribut sans y être obligé, c'est ainsi qu'il endura la mort sans la mériter. Ah ! s'il n'eût payé sans devoir, jamais il ne nous eût déchargés de nos dettes.

8. « Ce qui donc était impossible à la loi », puisqu'elle n'occasionnait guère que des prévarications, l'âme n'étant point convaincue encore de son impuissance et n'ayant point recours au Sauveur; « puisque d'ailleurs elle était affaiblie par la chair, Dieu, envoyant son Fils dans une chair semblable à celle du péché, a condamné par le péché même le péché dans la chair » . Mais pouvait-il, sans péché, condamner le péché par le péché ? Nous vous avons expliqué déjà ce texte (2). Cependant nous allons réveiller les idées de ceux d'entre vous qui se souviennent de ce que nous avons dit, l'apprendre à ceux qui n'étaient pas ici et le rappeler à ceux qui l'ont oublié.

On donnait dans l'ancienne loi le nom de péché au sacrifice offert pour le péché. Ce sens se reproduit constamment: ce n'est pas une ou deux fois, c'est très-fréquemment que les sacrifices pour le péché sont appelés péchés. Or, c'est dans ce sens que le Christ lui-même était péché. Quoi ! dirons-nous qu'il avait quelque péché? Dieu nous en garde ! Il était sans péché, mais il était péché. Oui, il était péché, en ce sens qu'il était victime pour nos péchés. Voici ce qui le prouve, le voici dans les paroles

 

1. Matt. XVII, 23-27. — 2. Voir serm. CXXXIV, n. 4-6: serm. CLII, n. 10, 11.

 

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de l'Apôtre même. « Il ne connaissait point le péché », dit-il en parlant de lui. C'est bien la même idée que j'exposais devant vous, lorsque je vous expliquais ce même passage. « Il ne connaissait pas le péché » ; et pourtant ce même Jésus-Christ Notre-Seigneur qui ne connaissait pas le péché», Dieu, le Père l'a « fait péché pour l’amour de nous (1) ». Oui, Dieu le Père a fait péché pour l'amour de nous ce même Jésus-Christ qui ne connaissait pas le péché, afin qu'en lui nous devenions justice de Dieu ». Distinguez ici deux choses : la justice de Dieu et non la nôtre; elle est en lui, et non en nous, et c'est par lui que se sont formés ces grands saints dont il est dit dans un psaume : « Votre justice s'élève comme les montagnes de Dieu ». — « Votre justice », et non la leur;            « votre justice s'élève comme les montagnes de Dieu». Aussi bien j'ai élevé mes yeux vers les montagnes d'où me viendra le secours » ; mais ce secours ne viendra pas des montagnes mêmes, car « mon secours viendra du Seigneur qui a fait le ciel et la terre (2)». Or, après ces mots : « Votre justice s'élève comme les plus hautes montagnes », le prophète suppose qu'on pourrait lui demander: Comment alors expliquer la naissance de ceux qui n'ont point part à cette justice de Dieu, et il ajoute : « Vos jugements sont profonds comme le grand abîme ». Que signifie : « Comme le grand abîme ? » Que ces jugements sont impénétrables et inaccessibles à l'esprit humain. Car les trésors de Dieu sont inscrutables, ses déterminations mystérieuses et ses voies inabordables (3). C'est ainsi qu' « il a envoyé son Fils », pour appeler, justifier et glorifier ceux qu'il a connus dans sa prescience, et prédestinés, et pour faire dire à ses montagnes : « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous (4) ? » — « Dieu donc a envoyé son Fils, et par le péché même il a condamné le péché dans la chair, afin que la justification de la loi s'accomplît en nous ». Elle ne suffisait pas à se faire accomplir, le Christ a donné la grâce de le faire, car il n'est pas venu détruire la loi, mais la mener à sa fin (5).

9. Mais comment, à quelle condition cette « justification de la loi» pourrait-elle s'accomplir, et s'accomplit-elle en nous ? Tu veux le savoir ? L'Apôtre dit : « En nous, qui ne marchons

 

1. II Cor. V, 21. — 2. Ps. CXX, 1, 2. — 3. Rom. XI , 33. — 4. Rom. VIII, 29-31. — 5. Matt. V, 17.

 

point selon la chair, mais selon l'Esprit ». Que signifie marcher selon la chair ? Consentir aux désirs de la chair. Et marcher selon l'Esprit? C'est avoir l'âme soutenue par l'Esprit et ne suivre pas les impressions charnelles. C'est ainsi que s'accomplit en nous la loi, la justification de Dieu. Maintenant en effet, on observe cette recommandation : « Ne va pas à la remorque de tes convoitises (1) » ; et par ce mot entends ici les convoitises désordonnées. « Ne va pas à la remorque de tes convoitises » c'est ce que doit faire notre volonté avec la grâce de Dieu; elle doit n'aller pas « à la remorque de ses convoitises ». Sans doute, tous les anciens péchés produits en nous par la convoitise, péchés d'actions, de paroles ou de pensées, sont effacés, anéantis par le saint baptême, car ce grand pardon embrasse tout; mais il nous reste à lutter contre la chair; si l'iniquité est anéantie, la faiblesse n'a point disparu, la concupiscence désordonnée demeure en nous, elle provoque. Ah ! combats, résiste, garde-toi de consentir; et de cette manière tu n'iras pas à la remorque de tes convoitises». Quand même elles s'élèveraient en nous et se jetteraient dans nos yeux, nos oreilles, sur notre langue et dans notre imagination volage, même alors ne désespérons pas de notre salut. N'est-ce point pour cela que nous répétons chaque jour : « Pardonnez-nous nos offenses (2) ? » — « Afin que la justification de la loi s'accomplisse en nous ».

10. Qui, nous ? En nous qui ne marchons pas selon la chair, mais selon l'Esprit. En effet, ceux qui sont dans la chair goûtent les choses de la chair; mais ceux qui suivent l'Esprit ont le sentiment des choses de l'Esprit; car la prudence de la chair est mort, « tandis que la prudence de l'Esprit est vie et paix. La prudence de la chair est vraiment ennemie de Dieu, attendu qu'elle n'est ni soumise à sa loi, ni capable de s'y soumettre». Comment, « incapable de s'y soumettre ? » Ce n'est pas que l'homme, ce n'est pas que l'âme, ce n'est pas que la chair même, en tant que créature de Dieu, en soit incapable; c'est la prudence même de la chair, c'est le vice et non la nature qui en est incapable.

Tu pourrais dire : Un boiteux ne marche pas droit, car il ne le saurait. Comme homme, il le peut sans doute, mais non pas comme

 

1. Eccli. XVIII, 30. — 2. Matt. VI, 12.              

 

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boiteux. Qu'il cesse de l'être et il marchera droit ; sinon, il ne le peut. De la même manière la prudence de la chair ne saurait être soumise à Dieu. Que l'homme dépose cette prudence, et il pourra avoir cette soumission. « La prudence de l'esprit est vie et paix ». Ainsi donc quand l'Apôtre dit : « La prudence de la chair est ennemie de Dieu », ne crois pas. que cette inimitié soit capable de nuire au Très-Haut. Elle est son ennemie pour lui résister et non pour le blesser; car elle ne blesse que celui qu'elle dirige, attendu qu'elle est un vice et que tout vice nuit à la nature où il réside. Or pour anéantir le mal et guérir la nature, il faut des remèdes. N'est-ce donc point pour nous en donner que le Sauveur est descendu parmi nous? Nous étions tous malades; c'est pourquoi il nous fallait un tel Médecin.

11. Si j'ai fait cette réflexion, c'est que pour opposer à Dieu leur nature essentiellement mauvaise, les Manichéens cherchent à s'appuyer sur ce témoignage de l'Apôtre. C'est à la nature même qu'ils appliquent ces mots : « Elle est ennemie de Dieu, car elle n'est point soumise à la loi de Dieu et elle ne le peut ». Aveugles, qui ne remarquent point que ce n'est ni de la chair, ni de l'homme, ni de l'âme, mais de la prudence de la chair qu'il est écrit: « Elle ne le peut ». Or cette prudence est un vice.

Veux-tu savoir ce qu'est au juste « cette prudence de la chair ? » C'est la mort. Mais voici un homme, une nature formée par le Dieu véritable et bon. Cet homme vivait hier de la prudence de la chair, il vit aujourd'hui de la prudence de l'Esprit. Le vice est détruit et la nature guérie; car s'il vivait encore de la prudence de la chair, il ne pourrait se soumettre à la loi de Dieu; comme le boiteux ne saurait marcher droit tout en restant boiteux. Or le vice une fois disparu, la nature est guérie. « Ci-devant vous étiez ténèbres : vous êtes maintenant lumière dans le Seigneur (1) ».

12. Aussi remarquez ce qui suit : « Quant à ceux qui sont dans la chair », qui y mettent leur confiance, qui suivent leurs convoitises, qui s'y attachent, qui en aiment les jouissances et qui placent dans les plaisirs charnels le bonheur et la félicité de la vie, « ils ne peuvent plaire à Dieu ». Ces mots en effet : « Quant à ceux qui sont dans la chair, ils ne peuvent

 

1. Ephés. V, 8.

 

plaire à Dieu », ne signifient pas que les hommes ne sauraient lui plaire pendant qu'ils sont dans cette vie. Eh ! les saints patriarches ne lui plaisaient-ils point? Et les saints prophètes ? et les saints apôtres? et ces saints martyrs qui avant de quitter leur corps au milieu des tortures en glorifiant le Christ, non-seulement foulaient aux pieds les séductions de la chair, mais encore enduraient les supplices avec une invincible patience? Tous se sont rendus agréables à Dieu; lisais ils n'étaient point dans la chair. Ils portaient leur corps, sans être entraînés par lui; car ils avaient entendu cette parole adressée au paralytique : « Enlève ton, grabat (1) ». — « Ceux donc qui sont dans la chair », non pas, comme je l'ai dit, comme je viens de l'expliquer, ceux qui vivent dans ce monde, mais ceux qui se laissent aller aux convoitises charnelles, ceux-là « ne peuvent plaire à Dieu ».

 

13. Mais écoutez l'Apôtre lui-même résoudre la question sans y laisser l'ombre d'un doute. N'était-il pas vivant, vivant dans ce corps de boue, et n'était-ce pas à des hommes vivants comme lui qu'il disait encore : « Pour vous, vous n'êtes pas dans la chair ? »

Est-il ici quelqu'un à qui cela s'applique? C'était pourtant au peuple de Dieu, c'était à l'Eglise que saint Paul parlait ainsi. Sans doute il écrivait aux Romains; mais il s'adressait à toute l'Eglise du Christ, au froment et non à la paille, au bon grain caché sous cette paille et non à la paille même. C'est à chacun de regarder dans son cœur. Nous parlons bien aux oreilles, mais nous ne lisons pas dans les consciences. Je crois toutefois au nom de Jésus-Christ que parmi son peuple il y a des fidèles à qui l'on peut dire dans le sens que nous avons exposé : « Pour vous, vous n'êtes point dans la chair, mais dans l'Esprit, si toutefois l'Esprit de Dieu habite en vous ». — « Vous n'êtes pas dans la chair », car vous n'en faites pas les oeuvres en en suivant les convoitises; « mais vous êtes dans l'Esprit », puisque intérieurement vous affectionnez la loi de Dieu; vous y êtes, « si toutefois l'Esprit de Dieu habite en vous » ; car si vous présumez de votre esprit propre, vous êtes encore dans la chair, et pour n'y être pas, il faut être dans l'Esprit de Dieu. Que cet Esprit de Dieu vienne à s'éloigner, l'esprit de l'homme, entraîné par son

 

1. Matt. II, 11.

 

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propre poids, retombe dans la chair, revient aux oeuvres de la chair et aux passions du siècle : son état devient ainsi pire que le premier (1). Tout en conservant votre libre arbitre, implorez donc le secours d'en haut. «Vous n'êtes point dans la chair? »Est-ce grâce à vos forces ? Nullement. Grâce à qui donc ?

Si toutefois l'Esprit de Dieu réside en vous. « Or, si quelqu'un n'a pas l'Esprit du Christ, celui-là n'est pas à lui ». Ne te vante donc pas, ne t'enfle pas, ne t'attribue aucune vertu en propre, ô nature indigente et corrompue. O nature humaine, pauvre Adam, avant d'être malade tu es tombé, et c'est de toi-même que tu te serais relevé? « Si quelqu'un n'a pas l'Esprit du Christ » ; car l'Esprit de Dieu est l'Esprit du Christ, puisqu'il est commun au Père et au Fils : « si quelqu'un n'a pas l'Esprit du Christ», point d'illusion, « celui-là n'est pas à lui ».

14. Mais par la miséricorde divine, nous avons l'Esprit du Christ; notre amour de la justice et l'intégrité de notre foi, de notre foi catholique, nous indiquent que nous avons l'Esprit de Dieu. Or, que deviendra notre corps mortel? Que deviendra cette loi des membres qui s'élève contre la loi de l'esprit? Que deviendra cette plainte : « Malheureux homme que je suis ? » Ecoute : « Mais si le Christ est en vous, quoique le corps soit mort à cause du péché, l'esprit est vivant à cause de la justice ». Faut-il donc désespérer de notre corps, lequel est mort à cause du péché? N'y a-t-il plus d'espoir? Est-il endormi pour ne plus s'éveiller (2)? Loin de là. « Si le corps est mort à cause du péché, l'esprit est vivant à cause de la justice ». On continue à s'affliger de cette mort du corps; nul en effet ne hait sa propre chair (3); et nous sommes témoins des soins que l'on prend de la sépulture des morts. Oui, « le corps est mort à cause du péché, mais l'esprit est vivant à cause de la justice ». Tu disais pour te consoler

Je voudrais que mon corps fût en vie, mais comme cela ne se peut, si mon esprit au moins, si mon âme était vivante ! Attends, ne t'inquiète point.

15. « Car si l'Esprit de Celui qui a ressuscité Jésus d'entre les morts habite en vous, Celui qui a ressuscité Jésus-Christ d'entre les morts rendra aussi la vie à vos corps

 

1. Luc, XI, 26. — 2. Ps. XL, 9. — 3. Ep. V, 29.

 

 

mortels ». Que redoutez-vous? De quoi vous inquiétez-vous pour votre corps même ? Pas un cheveu ne tombera de votre tête (1) ». Adam, par son péché, a condamné vos corps à mourir; mais Jésus, « pourvu que son Esprit « réside en vous, rendra la vie même à ces corps mortels», attendu que pour vous sauver il a donné son sang. Comment te défier de l'accomplissement de cette promesse, quand tu en tiens un si précieux gage? Voici donc, ô homme, comment finira cette lutte de la mort, comment se réaliseront ces désirs : « Malheureux homme que je suis, qui m'affranchira du corps de cette mort (2)? » C'est que Jésus-Christ, « pourvu que son Esprit réside en vous, rendre la vie même à ces corps mortels » ; et tu seras délivré du corps de cette mort, non pas en restant sans corps ou en en prenant un autre, mais en ne mourant plus jamais. Si à ces mots : « Qui me délivrera du corps », l'Apôtre n'ajoutait pas de cette mort », l'esprit humain pourrait se tromper et dire . Tu vois bien que Dieu veut nous laisser sans corps. Aussi l'Apôtre dit-il : « Du corps de cette mort ». Bannis la mort, et le corps n'aura rien que de bon; bannis la mort, la dernière ennemie qui me reste, et j'aurai dans ma chair une amie éternelle.

Personne, avons-nous dit, ne hait sa propre chair; et si l'esprit convoite contre la chair et la chair contre l'esprit (3), s'il y a maintenant division dans la famille, ce n'est pas que le mari cherche la mort de sa femme; il veut rétablir la concorde. A Dieu ne plaise, mes frères, que l'esprit haïsse la chair en s'élevant contre elle ! Ce qu'il hait, ce sont les vices de la chair, c'est la prudence de la chair, c'est la guerre que lui fait la mort. Ah ! que ce corps corruptible se revête d'incorruptibilité, que ce corps mortel se revête d'immortalité , qu'après avoir été semé corps animal, ce corps ressuscite tout spirituel (4) ; tu contempleras alors la paix la plus harmonieuse, tu verras la créature louer son Créateur. Aussi, « pourvu que l'Esprit de Celui qui a ressuscité Jésus d'entre les morts réside en vous, Celui qui a ressuscité le Christ d'entre les morts rendra également la vie à vos corps mortels, à cause de son Esprit qui habite en vous » : non pas à cause de vos mérites, mais en vue de sa munificence. Tournons-nous, etc.

 

1. Luc, XXXI, 18. — 2. Rom. VII, 24. — 3. Gal. V, 17. — 4. I Cor. XV, 54, 55.

 

 

 

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