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LES RÉTRACTATIONS

LA REVUE DES OUVRAGES DE SAINT AUGUSTIN PAR LUI-MÊME

 

DEUX LIVRES. 

L’auteur de la traduction des deux livres des Rétractations est M. Henry de Riancey.

 LES RÉTRACTATIONS

LA REVUE DES OUVRAGES DE SAINT AUGUSTIN PAR LUI-MÊME

PRÉFACE.

LES RÉTRACTATIONS

LIVRE PREMIER

RÉVISION DES LIVRES ÉCRITS AVANT LA PROMOTION A L’ÉPISCOPAT.

CHAPITRE PREMIER.

CONTRE LES ACADÉMICIENS. — TROIS LIVRES.

CHAPITRE II.

DE LA VIE BIENHEUREUSE. — UN LIVRE.

CHAPITRE III.

DE L’ORDRE. — DEUX LIVRES.

CHAPITRE IV.

LES DEUX LIVRES DES SOLILOQUES.

CHAPITRE V.

DE L’IMMORTALITÉ DE L’ÂME. — UN LIVRE.

CHAPITRE VI.

LIVRES DES ARTS LIBÉRAUX.

CHAPITRE VII.

DES MOEURS DE L’ÉGLISE CATHOLIQUE ET DES MOEURS DES MANICHÉENS. — DEUX LIVRES.

CHAPITRE VIII.

DE LA GRANDEUR DE L’ÂME.

CHAPITRE IX.

DU LIBRE ARBITRE. — TROIS LIVRES.

CHAPITRE X.

DE LA GENÈSE CONTRE LES MANICHÉENS. — DEUX LIVRES.

CHAPITRE XI.

LES SIX LIVRES DE LA MUSIQUE.

CHAPITRE XII.

DU MAÎTRE. — UN LIVRE.

CHAPITRE XIII.

DE LA VRAIE RELIGION. — UN LIVRE.

CHAPITRE XIV.

DE L’UTILITÉ DE LA FOI. — UN LIVRE A HONORAT.

CHAPITRE XV.

DES DEUX ÂMES, CONTRE LES MANICHÉENS. — UN LIVRE.

CHAPITRE XVI.

ACTES CONTRE FORTUNAT, MANICHÉEN. — UN LIVRE.

CHAPITRE XVII.

DE LA FOI ET DU SYMBOLE. — UN LIVRE.

CHAPITRE XVIII.

COMMENTAIRE LITTÉRAL SUR LA GENÈSE. — UN LIVRE INCOMPLET.

CHAPITRE XIX.

DU SERMON SUR LA MONTAGNE. — DEUX LIVRES.

CHAPITRE XX.

CANTIQUE CONTRE LE PARTI DE DONAT.

CHAPITRE XXI.

CONTRE LA LETTRE DE L’HÉRÉTIQUE DONAT. — UN LIVRE.

CHAPITRE XXII.

CONTRE ADIMANTE, DISCIPLE DE MANÈS. — UN LIVRE.

CHAPITRE XXIII.

EXPOSITION DE QUELQUES PROPOSITIONS TIRÉES DE L’ÉPÎTRE DE SAINT PAUL AUX ROMAINS.

CHAPITRE XXIV.

EXPOSITION DE L’ÉPÎTRE AUX GALATES. — UN LIVRE.

CHAPITRE XXV.

EXPOSITION COMMENCÉE DE L’ÉPÎTRE AUX ROMAINS.— UN LIVRE.

CHAPITRE XXVI.

DE QUATRE-VINGT-TROIS QUESTIONS DIVERSES. — UN LIVRE.

CHAPITRE XXVII.

SUR LE MENSONGE. — UN LIVRE.

LIVRE SECOND

REVISION DES OUVRAGES ÉCRITS PENDANT L’ÉPISCOPAT.

CHAPITRE PREMIER.

LES DEUX LIVRES A SIMPLICIEN.

CHAPITRE II.

CONTRE LA LETTRE APPELÉE DU FONDEMENT. — UN LIVRE.

CHAPITRE III.

DU COMBAT CHRÉTIEN. — UN LIVRE.

CHAPITRE IV.

DE LA DOCTRINE CHRÉTIENNE. — QUATRE LIVRES.

CHAPITRE V.

CONTRE LE PARTI DONATISTE. — DEUX LIVRES.

CHAPITRE VI.

LES TREIZE LIVRES DES CONFESSIONS.

CHAPITRE VII.

CONTRE FAUSTUS, MANICHÉEN. — TRENTE-TROIS LIVRES.

CHAPITRE VIII.

CONTRE FÉLIX, MANICHÉEN. — DEUX LIVRES.

CHAPITRE IX.

DE LA NATURE DU BIEN. — UN LIVRE.

CHAPITRE X.

CONTRE SECUNDINUS, MANICHÉEN. — UN LIVRE.

CHAPITRE XI.

CONTRE HILAIRE. — UN LIVRE.

CHAPITRE XII

QUESTIONS ÉVANGÉLIQUES. — DEUX LIVRES.

CHAPITRE XIII.

ANNOTATIONS AU LIVRE DE JOB. — UN LIVRE.

CHAPITRE XIV.

LE CATÉCHISME DES IGNORANTS — UN LIVRE.

CHAPITRE XV.

DE LA TRINITÉ. — QUINZE LIVRES.

CHAPITRE XVI.

DE LA CONCORDE DES ÉVANGÉLISTES. —QUATRE LIVRES.

CHAPITRE XVII.

CONTRE LA LETTRÉ DE PARMENIEN.— TROIS LIVRES.

CHAPITRE XVIII.

DU BAPTÊME. — SEPT LIVRES.

CHAPITRE XIX.

CONTRE LES ÉCRITS DONATISTES APPORTÉS PAR CENTURIUS. — UN LIVRE.

CHAPITRE XX.

SUR LES DEMANDES DE JANVIER. — DEUX LIVRES.

CHAPITRE XXI.

DU TRAVAIL DES MOINES. — UN LIVRE.

CHAPITRE XXII.

DU BIEN CONJUGAL. — UN LIVRE

CHAPITRE XXIII.

DE LA SAINTE VIRGINITÉ. — UN LIVRE.

CHAPITRE XXIV.

DE LA GENÈSE AU SENS LITTÉRAL. — DOUZE LIVRES.

CHAPITRE XXV.

CONTRE LES LETTRES DE PÉTILIEN. — TROIS LIVRES.

CHAPITRE XXVI.

A CRESCONIUS, GRAMMAIRIEN, DU PARTI DE DONAT. — QUATRE LIVRES.

CHAPITRE XXVII.

PREUVES ET TÉMOIGNAGES CONTRE LES DONATISTES. — UN LIVRE.

CHAPITRE XXVIII.

CONTRE UN DONATISTE INCONNU. — UN LIVRE.

CHAPITRE XXIX.

AVERTISSEMENT AUX DONATISTES, SUR LES MAXIMIANISTES. — UN LIVRE.

CHAPITRE XXX.

DE LA DIVINATION DES DÉMONS. — UN LIVRE.

CHAPITRE XXXI.

EXPOSITION DE SIX QUESTIONS CONTRE LES PAÏENS.

CHAPITRE XXXII.

EXPOSITION DE L’ÉPÎTRE DE SAINT JACQUES AUX DOUZE TRIBUS.

CHAPITRE XXXIII.

DES PEINES ET DE LA RÉMISSION DES PÉCHÉS, AINSI QUE DU BAPTEME DES PETITS ENFANTS. — TROIS LIVRES A MARCELLIN.

CHAPITRE XXXIV.

D’UN SEUL BAPTÊME, A CONSTANTIN CONTRE PÉTILIEN. — UN LIVRE.

CHAPITRE XXXV.

DES MAXIMIANISTES CONTRE LES DONATISTES. — UN LIVRE.

CHAPITRE XXXVI.

DE LA GRACE DU NOUVEAU TESTAMENT, A HONORAT. — UN LIVRE.

CHAPITRE XXXVII.

DE L’ESPRIT ET DE LA LETTRE, A MARCELLIN. —                 UN LIVRE.

CHAPITRE XXXVIII.

DE LA FOI ET DES OEUVRES. — UN LIVRE.

CHAPITRE XXXIX.

ABRÉGÉ DE LA CONFÉRENCE AVEC LES DONATISTES. — TROIS LIVRES.

CHAPITRE XL.

CONTRE LES DONATISTES, APRÈS LA CONFÉRENCE. — UN LIVRE.

CHAPITRE XLI.

DE LA VUE DE DIEU. — UN LIVRE.

CHAPITRE XLII.

DE LA NATURE ET DE LA GRACE. — UN LIVRE.

CHAPITRE XLIII.

DE LA CITÉ DE DIEU. — VINGT-DEUX LIVRES.

CHAPITRE XLIV.

A OROSE, CONTRE LES PRISCILLIANISTES ET LES ORIGÉNISTES. — UN LIVRE.

CHAPITRE XLV.

DEUX LIVRES A JÉROME, PRÊTRE, L’UN SUR L’ORIGINE DE L’AME, L’AUTRE SUR UN PASSAGE DE SAINT JACQUES.

CHAPITRE XLVI.

A ÉMÉRITE, ÉVÊQUE DES DONATISTES, APRÈS NOTRE CONFÉRENCE. — UN LIVRE.

CHAPITRE XLVII.

DES ACTES DU PROCÈS DE PÉLAGE. — UN LIVRE.

CHAPITRE XLVIII.

DU CHÂTIMENT DES DONATISTES. — UN LIVRE.

CHAPITRE XLIX.

DE LA PRÉSENCE DE DIEU, A DARDANUS. — UN LIVRE.

CHAPITRE L.

CONTRE PÉLAGE ET CÉLESTE, SUR LA GRÂCE DII JÉSUS-CHRIST ET SUR LE PÉCHÉ ORIGINEL, À ALBINA, PINIANUS ET MÉLANIE. — DEUX LIVRES.

CHAPITRE LI.

ACTES DE LA CONFÉRENCE AVEC ÉMÉRITE, DONATISTE. — UN LIVRE.

CHAPITRE LII.

CONTRE LE DISCOURS DES ARIENS. — UN LIVRE.

CHAPITRE LIII.

DU MARIAGE ET DE LA CONCUPISCENCE, AU COMTE VALÈRE. — DEUX LIVRES.

CHAPITRE LIV.

SEPT LIVRES DE LOCUTIONS.

CHAPITRE LV.

SEPT LIVRES DE QUESTIONS.

CHAPITRE LVI.

DE L’ÂME ET DE SON ORIGINE.. QUATRE LIVRES.

CHAPITRE LVII.

A POLLENTIUS, SUR LES MARIAGES ADULTÈRES. — DEUX LIVRES.

CHAPITRE LVIII.

CONTRE UN ADVERSAIRE DE LA LOI ET DES PROPHÈTES. — DEUX LIVRES.

CHAPITRE LIX.

CONTRE GAUDENCE, ÉVÉQUE DES DONATISTES. — DEUX LIVRES.

CHAPITRE LX.

CONTRE LE MENSONGE. — UN LIVRE.

CHAPITRE LXI.

CONTRE DEUX LETTRES DES PÉLAGIENS. — QUATRE LIVRES.

CHAPITRE LXII.

SIX LIVRES CONTRE JULIEN.

CHAPITRE LXIII.

A LAURENTIUS, SUR LA FOI, L’ESPÉRANCE ET LA CHARITÉ. — UN LIVRE.

CHAPITRE LXIV.

A L’ÉVÊQUE PAULIN, DU SOIN A PRENDRE DES MORTS. — UN LIVRE.

CHAPITRE LXV.

DES HUIT QUESTIONS DE DULCITIUS. —  UN LIVRE.

CHAPITRE LXVI.

A VALENTIN ET A SES MOINES, SUR LA GRÂCE ET LE LIBRE ARBITRE. — UN LIVRE.

CHAPITRE LXVII.

AUX MÊMES, SUR LA RÉPRIMANDE ET LA GRÂCE. — UN LIVRE.

 

 

PRÉFACE.

 

1. J’entreprends enfin, avec l’aide de Dieu, l’accomplissement d’un dessein auquel je songeais depuis longtemps et que je ne veux plus différer. Je vais faire la révision de tout ce que j’ai écrit, livres, lettres ou traités; je vais soumettre mes oeuvres à une critique sévère, et ce qui m’y déplaît, à des annotations qui vaudront une censure.

Oserait-on avoir l’imprudence de me reprendre, parce que je reprends moi-même mes erreurs? Si l’on me dit que je n’aurais pas dû écrire ce qui était de nature à me déplaire plus tard, on aura raison, et je suis de cet avis; ce qu’on reproche justement à mes oeuvres, je le leur reproche moi-même. Et je n’aurais rien à corriger si j’avais dit ce qu’il fallait dire.

2. Aussi bien, que chacun pense de mon entreprise ce qu’il voudra; pour moi il m’importe d’avoir pris en considération, même ici, cette maxime de l’Apôtre: « Si nous nous jugions nous-mêmes, le Seigneur ne nous jugerait point 1. » D’ailleurs, il est dit : « A parler beaucoup on ne saurait éviter de pécher 2; » et cette parole m’épouvante. Non pas parce que j’ai beaucoup écrit, ou parce que beaucoup de paroles que j’ai prononcées ont été conservées par écrit, bien que je ne les aie pas dictées (loin de moi cependant, de réputer paroles inutiles tout ce qui se dit de nécessaire, quels que soient le nombre et la longueur des discours) : mais ce qui me fait trembler devant cette sentence de 1’Ecriture, c’est que dans le grand nombre de mes dissertations on peut recueillir beaucoup de paroles qui, si elles ne sont pas erronées, peuvent cependant paraître inutiles ou même le sont réellement. Quel est donc le serviteur fidèle du Christ qui ne s’alarme pas quand il l’entend déclarer : « Toute parole oiseuse que l’homme aura prononcée, il en rendra compte au jour du jugement 3? »Ce qui faisait dire à son apôtre saint Jacques:

 

1. I Cor. XI. 31. — 2. Prov. X, 19. — 3. Matth. XII, 36.

 

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« Que tout homme soit prompt à écouter, mais lent à parler 1. » Et ailleurs : « N’aspirez pas à devenir plusieurs maîtres, mes frères, sachant que vous vous chargez d’un jugement plus sévère. En effet nous commettons tous beaucoup de fautes. Si quelqu’un ne pèche pas en parole, c’est un homme parfait 2. » Quant à moi, je ne m’arroge point cette perfection, aujourd’hui que je suis un vieillard; encore moiras eussé-je pu y prétendre, quand j’étais un jeune homme et que j’ai commencé à écrire ou à parler en public; d’autant plus que, partout où je me trouvais et où il fallait s’adresser au peuple, il m’était très-rarement permis de me taire et d’écouter les autres, et, par conséquent d’être « prompt à écouter et lent à parler. » Il  me reste donc à me juger moi-même en face du Maître unique dont je voudrais éviter le jugement sur mes offenses. Or, j’estime qu’il y a plusieurs maîtres quand plusieurs ont entre eux des sentiments divers et même contraires. Mais quand ils disent tous la même chose et qu’ils disent vrai, ils ne cessent pas d’avoir pour maître unique le seul et vrai Maître. Et s’ils pèchent, ce n’est pas lors-

 

1. Jacq. I, 19. — 2. Ibid. III, 1, 2.

 

 

qu’ils parlent beaucoup d’après lui, mais lorsqu’ils y ajoutent du leur. Car alors ils tombent du débordement de la parole dans le débordement de l’erreur.

3. J’ai tenu aussi à écrire ces observations, afin de les mettre dans les mains de ceux à qui je ne puis reprendre, pour les corriger, les copies de ce que j’ai publié. Je ne passe pas sous silence les livres que j’ai composés, n’étant encore que catéchumène, mais ayant déjà abandonné mes espérances terrestres, quoique j’eusse gardé encore la vanité des lettres humaines; car ils sont parvenus à la connaissance de ceux qui les lisent ou les copient; et on les consulte avec quelque utilité si on pardonne à leurs défauts, ou du moins si, ne leur pardonnant pas, on ne s’attache pas à leurs erreurs. Ainsi donc, si on me lit, qu’on veuille bien ne pas m’imiter dans mes fautes, mais dans mon désir de correction et de progrès. Ce progrès, on le remarquera peut-être dans mes opuscules, si l’on consent à les parcourir dans l’ordre où ils ont été écrits. Je ferai, dans le présent ouvrage, tout ce qui dépendra de moi pour que cet ordre soit bien connu.

 

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LES RÉTRACTATIONS

 

LIVRE PREMIER

RÉVISION DES LIVRES ÉCRITS AVANT LA PROMOTION A L’ÉPISCOPAT.

 

CHAPITRE PREMIER.

CONTRE LES ACADÉMICIENS. — TROIS LIVRES.

 

1. Lors donc que j’eus abandonné tout ce que j’avais acquis ou tout ce que je souhaitais d’acquérir des biens qu’on désire dans ce monde, et que je me fus entièrement voué aux libres loisirs de la vie chrétienne, bien que je ne fusse pas encore baptisé, j’écrivis d’abord contre ou sur les Académiciens. Leurs arguments inspirent à plusieurs le désespoir de la vérité; ils éloignent le sage de donner son adhésion à aucune réalité, et de considérer quoi que ce soit comme certain et manifeste; car d’après eux tout est incertitude et obscurité. J’avais été ébranlé par ces arguments et je voulais les détruire en leur opposant des raisons aussi fortes que possible. Par la miséricorde et l’assistance de Dieu, j’y parvins.

2. Mais dans ces trois livres, je regrette d’avoir si souvent nommé la Fortune 1 ; non pas sans doute que j’aie voulu par ce nom entendre quelque divinité, mais seulement le cours fortuit des événements se manifestant dans les biens et les maux, soit au dedans, soit au dehors de nous. De là en effet viennent ces mots : «par hasard, peut-être, accidentellement,  d’aventure, fortuitement; » mots dont nulle religion ne défend de se servir, mais qui tous doivent se rapporter à la Providence divine. Je

 

1. Liv. I, C. I, n. 1 et 7.

 

ne m’en suis pas tu, du reste, puisque j’ai dit:

« Peut-être ce que nous appelons vulgairement la fortune est-il le gouvernement d’un ordre caché, et ce que nous nommons le hasard n’est-il autre chose que l’effet d’une cause secrète et d’une raison inconnue. » Je l’ai dit; et pourtant je me repens d’avoir employé là le mot de fortune, quand je vois des hommes assujettis à la fâcheuse habitude de dire au lieu de : « Dieu l’a voulu, » « la fortune l’a voulu. » En cet autre passage : « Il a été établi soit par nos mérites, soit par une nécessité de nature, qu’une âme de création divine, mais attachée aux choses mortelles, ne pourrait jamais arriver au port de la philosophie 1; » je devais ou ne rien dire de l’une et de l’autre de ces deux alternatives, parce que sans cela le sens pouvait être complet; ou bien me borner à dire: « par nos mérites, » ce qui est vrai de la misère qu’Adam nous a

léguée; et il ne fallait pas ajouter : « soit par une nécessité de nature, » puisque cette dure

nécessité de notre nature vient à bon droit de l’iniquité antérieure et originelle. De même

aussi dans cette phrase : « Il ne faut rendre aucun culte, il faut au contraire renoncer absolument à tout ce qui se voit par les regards mortels, à tout ce qui s’atteint par les sens 2, » j’aurais dû ajouter: « tout ce qui  s’atteint par les sens de ce corps mortel; » car il            y a aussi un sens intérieur et spirituel. Mais

 

1. Ibid. — 2. Ibid. n. 3.

 

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je parlais alors à la manière de ceux qui n’appliquent le mot sens qu’au corps et qui ne jugent sensibles que les choses corporelles. Aussi partout où je me suis exprimé ainsi, l’équivoque n’a pas été assez évitée, excepté pour ceux qui sont habitués à cette locution. Ailleurs j’ai dit: « Ne pensez-vous pas que vivre heureusement, ce n’est rien autre que de vivre selon ce qu’il y a de meilleur dans l’homme? » Et voulant expliquer ces paroles : « ce qu’il y à de meilleur dans l’homme, » j’ai ajouté un peu plus loin : « Qui pourrait douter qu’il n’y a rien de meilleur dans l’homme que cette partie de son âme à la domination de laquelle il convient que tout ce qui est dans l’homme obéisse? Or, cette partie, afin que vous n’en demandiez pas une autre définition, c’est l’esprit, la raison 1. » Cela est vrai, car de tout ce qui appartient à la nature humaine, rien n’est meilleur en elle que la raison et l’esprit. Mais quiconque veut vivre heureusement, ne doit pas vivre seulement selon la raison; car il vivrait selon l’homme, tandis que, pour pouvoir atteindre à la béatitude, c’est selon Dieu qu’il doit vivre. Pour arriver à cette béatitude, notre âme ne se doit pas contenter d’elle-même, elle se doit soumettre à Dieu. Répondant ensuite à mon interlocuteur, je lui disais: « Vous ne vous trompez pas absolument ici; que ce soit d’un heureux présage pour la suite, je vous le souhaite volontiers 2. » Quoique je me sois servi de ce terme, non pas sérieusement, mais en jouant, je ne voudrais pas en user. Car je ne sache pas avoir lu le mot de présage (omen) dans nos saintes Ecritures ni dans les oeuvres d’aucun auteur ecclésiastique; cependant c’est de là que vient le mot d’abomination qui se rencontre souvent dans les saintes Lettres.

3. Au second livre, c’est une fable ridicule et extravagante que celle de la philocalie et de la philosophie qui sont soeurs et nées d’un même père 4. En effet, ou ce qu’on nomme philocalie ne s’entend que de pures bagatelles; elle n’est, dès lors, en aucune façon soeur de la philosophie; ou bien si ce mot a quelque valeur parce qu’il signifie traduit en latin « l’amour du beau, » et qu’il y a une vraie et

 

1. Liv. I, C. II, n. 5.— 2. Ibid. C. IV, n. 11.

2. II y est cependant une fois au Livre III de, Rois, XX, 33. Mais saint Augustin ne l’avait pas peut-être dans la version dont il se servait, ou bien, comme il est question des Païens, il pensait que l’usage d’un mot profane n’était pas digne d’approbation.

Liv. II, C. III n. 7.

 

suprême beauté dans la sagesse, la philocalie et la philosophie ne sont dans la sphère incorporelle et supérieure qu’une seule et même chose; elles ne peuvent donc aucunement être deux soeurs.

Ailleurs, en traitant de l’âme, j’ai avancé « qu’elle doit retourner plus sûrement dans le  ciel 1. » Plus sûrement aussi aurais-je dû dire qu’elle doit aller plutôt que retourner; et cela à cause de ceux qui pensent que les âmes humaines tombées on chassées du ciel par suite de leurs péchés, sont précipitées dans ces corps 2. Mais je n’ai pas hésité à dire au ciel, comme si j’eusse dit à Dieu qui en est l’auteur et le créateur; de même que saint Cyprien n’a pas balancé à écrire: « Notre corps étant de la terre et notre âme venant du ciel, nous sommes nous-mêmes terre et, ciel.» Aussi est-il écrit dans l’Ecclésiaste: « L’esprit retourne à Dieu qui l’a donné 4. » Ce qui se doit entendre sans déroger à la parole de l’Apôtre: « Ceux qui ne sont pas encore nés n’ont rien « fait de bien ni de mal 5. » Donc il ne peut y avoir de doute : Dieu lui-même est une certaine région originelle de la béatitude de l’âme; Dieu qui l’a, non pas engendrée de lui-même, mais formée de rien comme il a formé le corps de terre. Quant à ce qui regarde l’origine de l’âme et la manière dont elle se trouve dans le corps, vient-elle de celui qui le premier a été créé et fait âme vivante; en est-il créé une pour chaque homme? Je l’ignorais alors et je ne le sais point encore aujourd’hui.

4. Dans le troisième livre j’ai dit : « Si vous me demandez mon sentiment, je crois que  le souverain bien de l’homme est dans la raison 6.» J’aurais dit avec plus de vérité en Dieu. C’est de Dieu en effet que pour être heureuse la raison doit jouir comme de son souverain bien. Il me déplaît aussi d’avoir écrit: « On peut jurer par tout ce qui est divin 7. » De même quand j’ai dit des Académiciens qu’ils « connaissaient la vérité et qu’ils donnaient à ce qui lui ressemble le nom de vraisemblance, » et que j’ai taxé de fausse cette vraisemblance à laquelle ils croyaient, j’ai eu tort et pour deux motifs: d’abord parce qu’il n’est pas exact que ce qui a quelque

 

1. Liv. II, C. IX,  n. 22.

2. ce sont les Platoniciens qui professaient cette doctrine, comme on le peut voir dans la Cité de Dieu, livre XCI, ch. 26.

3. S. Cyp. liv. de l’Oraison dominicale.

4. Eccl. XII, 7. — 5. Ep. aux Rom. C. IX, 11. — 6. Liv. III, C. XII, n. 27. — 7. Ibid. C. XVI, n. 35.

 

 

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ressemblance avec le vrai soit faux, puisque c’est une vérité dans son genre; ensuite parce que je leur attribuais de croire à ces faussetés qu’ils nommaient vraisemblances, tandis qu’ils n’y croyaient pas et qu’ils affirmaient au contraire que le sage n’y peut adhérer. Mais comme ils appelaient ces mêmes vraisemblances probabilités, c’est ce qui m’a fait m’exprimer de la sorte. J’ai loué aussi Platon et les Platoniciens ou les philosophes de l’Académie 1, et je les ai exaltés plus que ne doivent l’être des impies; je m’en repens à bon droit; surtout, quand je songe que c’est contre leurs profondes erreurs qu’il faut partout défendre la doctrine chrétienne. Quand également, en comparaison des arguments de Cicéron dans ses livres académiques, j’ai nommé bagatelles 2 ces raisonnements invincibles que j’ai opposés aux siens; quoique j’aie dit cela en jouant et par manière d’ironie, j’ai eu tort, je ne le devais pas dire.

Cet ouvrage commence par: « Plût à Dieu, Romanien, qu’un homme. »

 

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CHAPITRE II.

DE LA VIE BIENHEUREUSE. — UN LIVRE.

 

Ce livre de la Vie Bienheureuse, je l’ai composé, non pas après, mais entre mes livres contre les Académiciens. Le jour de ma naissance en fut l’occasion, et il fut achevé en trois jours de discussion, ainsi qu’il l’indique lui-même. Il établit que nous tous, qui nous livrions à cette recherche, nous tombâmes d’accord, que la vie bienheureuse ne peut consister que dans la parfaite connaissance de Dieu. J’ai regret d’avoir accordé plus que je n’aurais dû, à Manlius Théodore, homme d’ailleurs savant et chrétien, à qui j’ai dédié ce livre 3. Je suis peiné aussi de m’être souvent servi du mot de « Fortune; » comme également d’avoir dit que durant cette vie, la béatitude n’habite que dans la raison du sage 4, quel que fût l’état de son corps ; tandis que la parfaite connaissance de Dieu, c’est-à-dire la plus grande que puisse posséder l’homme, ne se peut espérer, au témoignage de l’Apôtre, que dans la vie future. C’est cette vie future qui seule doit être appelée bienheureuse, parce que le corps, devenu incorruptible et immortel, sera alors soumis à l’âme sans aucune souffrance et sans aucune résistance. J’ai trouvé dans mon manuscrit ce

 

1. Liv. III, C. XVII, n. 37. — 2. Ibid. C. XX, n. 45. — 3.  Préf. n. 7 et suiv. — 4. Trois. disc.

 

 

livre interrompu et fort écourté; il avait été ainsi transcrit par quelques-uns de nos frères, et depuis que j’ai entrepris la révision actuelle, je n’ai pu encore en recouvrer un texte intégral qui pût me servir à faire des corrections. Ce livre commence ainsi : « Si la volonté même vous conduisait au port de la philosophie. »

 

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CHAPITRE III.

DE L’ORDRE. — DEUX LIVRES.

 

1. A cette même époque, et entre les livres sur les Académiciens, j’en écrivis deux sur l’Ordre, où je traite cette grande question Si l’ordre de la divine Providence contient tous les biens et les maux. Mais comme je remarquai que cette matière, si difficile à comprendre, ne pouvait, qu’avec assez de peine, parvenir par la discussion jusqu’à l’intelligence de mes interlocuteurs, je préférai les entretenir de l’ordre à observer dans leurs études et au moyen duquel on peut s’élever des choses corporelles aux incorporelles.

2. Mais il me déplaît dans ces livres d’avoir prononcé souvent encore le mot de « Fortune 1. » Je regrette aussi de n’avoir pas ajouté « du corps », quand j’ai nommé les sens 2 comme également d’avoir beaucoup attribué aux sciences libérales 3, qu’ignorent beaucoup de saints et que plusieurs connaissent sans être des saints. Je suis fâché d’avoir parlé des Muses, même en plaisantant, comme de déesses 4; d’avoir appelé « l’admiration » un défaut 5, et d’avoir dit de philosophes sans piété véritable, qu’ils avaient brillé de l’éclat de la vertu. De même j’ai, non pas sur la foi de Platon ou des Platoniciens, mais de moi-même, admis deux mondes, l’un sensible, l’autre intelligible, allant même jusqu’à supposer que Notre-Seigneur l’avait voulu enseigner, parce qu’il n’a pas dit: « Mon royaume n’est point du monde » mais «mon royaume n’est point de ce monde 6. » Il y a bien cependant quelque locution qui peut s’entendre ainsi; et si le Seigneur Jésus a eu en vue un autre monde, ce monde-là doit plus convenablement s’entendre de celui où il y aura une « nouvelle terre » et « de nouveaux cieux » alors que cette prière sera accomplie: « Que votre règne arrive 7 » Aussi Platon ne

 

1. Liv. II, C. IX, n. 27.—  2. Liv. I, C. I, II, et suiv. — 3. Ibid. C. VIII et liv. II, C. XIV. — Ibid. C. III, n. 6. — 4.  Ibid. n. 8. — 5. Jean, XVIII, 36. — 6. Matth. VI, 10.

 

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s’est-il pas trompé en ce qu’il a dit qu’il y a un monde intelligible ; si toutefois nous avons soin de faire attention à la chose même et non à un mot qui, sur cette matière, n’est pas dans les habitudes de l’Eglise. Il a appelé monde intelligible cette raison éternelle et immuable par laquelle Dieu a fait le monde. Si on niait cette raison, il faudrait admettre que Dieu a fait ce qu’il a fait sans raison, ou bien que, pendant qu’il le faisait ou avant qu’il le fit, il ne savait pas ce qu’il faisait; ce qui serait arrivé s’il n’y avait pas eu en lui la raison de le faire. Que si au contraire cette raison était en lui, ce dont on ne saurait douter, c’est elle que Platon paraît avoir voulu désigner sous le nom de monde intelligible. Toutefois, si nous eussions été assez avancé déjà dans les sciences ecclésiastiques, nous ne nous fussions pas servi de ce terme.

3. Il me déplaît aussi qu’après avoir dit: « Le plus grand soin doit être apporté aux bonnes moeurs, » j’aie ajouté bientôt après: « Car autrement notre Dieu ne pourrait nous exaucer: tandis que ceux qui vivent bien, il les exaucera très-facilement 1 » On pourrait inférer de ces paroles que Dieu n’exauce pas les pécheurs. Quelqu’un a dit cela dans 1’Evangile, mais il ne connaissait pas encore le Christ, qui déjà lui avait ouvert les yeux du corps 2. Je suis au regret d’avoir donné tant de louanges au philosophe Pythagore «. Celui qui les écouterait ou les lirait, pourrait penser que je crois qu’il n’y a point d’erreurs dans la doctrine pythagoricienne, au lieu qu’il y en a de nombreuses et de capitales.

Cet ouvrage commence ainsi : « L’ordre des choses, mon cher Zénobe. »

 

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CHAPITRE IV.

LES DEUX LIVRES DES SOLILOQUES.

 

1. En même temps j’écrivis, sous l’inspiration de mon zèle et de mon amour, deux livres pour chercher la vérité sur des choses que je désirais surtout connaître, m’interrogeant et me répondant, comme si nous étions deux, la raison et moi, quoique je fusse seul. C’est pour cela que j’ai nommé ce traité Soliloques; mais il est resté imparfait; et cependant le premier livre recherche et montre ce que doit être celui qui veut posséder la sagesse, cette sagesse qu’on perçoit non pas par les sens, mais par

 

1. Liv. II, C. XX, n. 52.— 2. Jean, IX, 30, 31.— 3. Liv. II, C. XX, n. 53.

 

l’intelligence: et à la fin de ce même livre il est établi par une certaine argumentation que ce qui est vrai est immortel. Dans le second, il est longtemps question de l’immortalité de l’âme, mais la discussion n’est pas menée complètement à fin.

2. Dans ces livres, je n’approuve pas ce que j’ai dit dans une prière: « Dieu qui n’avez voulu faire savoir la vérité qu’aux coeurs purs 2 ». Car on peut répondre que beaucoup de gens qui n’ont pas le coeur pur savent beaucoup de vérités; et je ne définis pas ici quel est le genre de vérité que les coeurs purs peuvent seuls connaître; je ne définis pas non plus ce que c’est que savoir. De même pour ce passage : « Dieu, dont le royaume est tout le u monde qu’ignorent les sens 2; » il fallait ajouter, s’il est question de Dieu: « Vous qu’ignorent les sens d’un corps mortel.» Et s’il est question du monde que les sens ignorent, c’est-à-dire du monde futur formé d’un ciel nouveau et d’une terre nouvelle, il fallait y ajouter aussi : les sens d’un corps mortel. Mais je me servais encore de cette manière de parler qui attache au mot de « sens » la signification de sens corporels. Aussi n’ai-je pas à revenir sans cesse sur les remarques que j’ai faites plus haut à ce sujet a; on voudra bien s’y reporter chaque fois que pareille locution se présentera dans mes ouvrages.

3. Quand j’ai dit du Père et du Fils: « Celui qui engendre et celui qu’il engendre est un 4;  »je devais dire sont un, comme la divine Vérité le dit elle-même : « Mon Père et moi nous sommes un 5. » Il me déplaît aussi d’avoir dit que dans cette vie l’âme, en con naissant Dieu, est déjà bienheureuse, à moins que ce ne soit en espérance. De même, ce passage est mal sonnant : « Il n’y a pas qu’une seule voie qui mène à la sagesse 6. » Car il ne peut y

avoir d’autre voie que le Christ qui a dit : «Je suis la voie 7. » J’aurais dû éviter d’offenser

ici les oreilles religieuses ; quoique pourtant autre soit cette voie universelle, autres les voies

que chante le Psalmiste : «Faites-moi connaître vos voies, Seigneur, et enseignez-moi vos sentiers 8. » Ensuite lorsque j’ai écrit : «Il faut absolument fuir ces choses 9, » je devais prendre garde de paraître incliner vers la fausse maxime de Porphyre qui affirme

 

1. Liv. I, C. I, n. 2.— 2. Ibid. C. I, n. 3.— 3. Rétr. Liv. I, C. I et III. — 4. Lib. I, c. I, n. 4.— 5. Jean, X, 30. — 6. Liv. I, C. XIII, n. 23.— 7. Jean, XIV, 6. — 8. Ps. XXIV, 4. — 9. Liv. I, n. XXV, n. 24.

 

qu’il faut fuir tout ce qui est corps. Il est vrai, je n’ai pas dit « toutes les choses sensibles : j’ai dit « ces choses, » c’est-à-dire les choses corruptibles. Mais il valait mieux dire: De telles choses sensibles n’existeront pas dans les nouveaux cieux et la nouvelle terre du siècle futur.

4. En un autre endroit j’ai dit encore: « Les savants formés aux connaissances libérales, les tirent certainement d’eux-mêmes par l’étude, comme si elles y étaient ensevelies dans l’oubli, et ils les en déterrent en quelque sorte 1. » Je blâme cette phrase; il est en effet plus croyable que si des esprits qu’on interroge bien font une réponse vraie sur certaines matières qu’ils n’ont pas étudiées; cela vient de ce que la lumière de la raison éternelle dans laquelle ils voient ces vérités immuables, leur est présente autant qu’ils peuvent la recevoir, et non pas de ce qu’ils les avaient connues autrefois et qu’ils les ont oubliées, comme le pensent Platon et quelques autres. C’est une opinion que j’ai combattue autant que l’occasion m’en a été offerte dans le 12° livre de la Trinité 2. Cet écrit commence ainsi : « Je roulais en moi-même beaucoup de sujets différents. »

 

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CHAPITRE V.

DE L’IMMORTALITÉ DE L’ÂME. — UN LIVRE.

 

1. Après les livres des Soliloques, étant revenu de la campagne à Milan, j’écrivis le livre de l’Immortalité de l’Ame, dont j’avais voulu faire comme une sorte de mémorial pour terminer les Soliloques que j’avais laissés inachevés. Je ne sais de quelle manière il tomba malgré moi entre les mains du public et se trouva compris dans mes opuscules. Il est si obscur par la complication et la brièveté de ses raisonnements, qu’il fatigue à la lecture même mon attention et qu’à peine m’est-il intelligible.

2. De plus, n’ayant en vue que les âmes des hommes, j’ai dit en un passage de ce livre « Il ne peut y avoir aucune connaissance dans celui qui n’a rien appris. » J’ai ajouté ailleurs : « La science n’embrasse que ce qui appartient à quelque connaissance 3. » Il ne m’est pas venu à l’esprit que Dieu n’acquiert aucune connaissance, et qu’il a cependant la science de toutes choses, et dans cette science la

 

1. Liv. II, C. XX, n. 35. — 2. Liv. XII, C. XV. — 3. C. I, n. 1.

 

prescience de l’avenir. De même en est-il pour ce qui est écrit: « Il n’y a de vie avec la raison que la vie de l’âme 1; » en effet, la vie en Dieu n’est pas sans la raison, puisque en lui est la vie souveraine et la souveraine raison. Et aussi ce que j’ai avancé plus haut : « Ce qui se comprend est toujours de la même manière 2 ; » puisque l’on comprend l’âme et qu’elle n’est pas toujours de la même manière. Mais ce que j’ai dit: « L’âme ne se peut séparer « de la raison éternelle, parce qu’elle ne lui est pas unie localement 3, » certes je ne l’aurais pas dit si j’eusse été alors assez instruit dans les Lettres sacrées pour me rappeler qu’il est écrit : « Vos péchés font une séparation entre « Dieu et vous 4». D’où il est donné à comprendre que l’on peut appliquer l’idée de séparation à des choses qui n’ont pas été unies par les lieux, mais incorporellement.

3. Qu’ai-je voulu signifier par ceci : « L’âme, si elle manque de corps, n’est pas dans ce monde 5? » Je ne saurais me le rappeler. En effet, est-ce que les âmes des morts ne manquent pas de corps, ou ne sont pas dans ce monde? Comme si les enfers n’étaient pas

dans ce monde. Mais puisque j’ai regardé la privation du corps comme un bien, j’ai  probablement voulu entendre sous le nom de corps les maux corporels. Que s’il en est ainsi, je me suis servi d’une expression trop inusitée. C’est aussi avec témérité que j’ai dit : « La souveraine essence donne au corps par le moyen de l’âme une forme par laquelle il est, tout autant qu’il est. Donc le corps subsiste par l’âme et il tient son être de cela même qui l’anime , soit universellement comme le monde, soit particulièrement comme tout animal dans le monde 6. » Tout cela est très téméraire. Ce livre commence par ces mots : « Si la science existe quelque part. »

 

CHAPITRE VI.

LIVRES DES ARTS LIBÉRAUX.

 

Vers le même temps, lorsque j’étais à Milan, me disposant à recevoir le baptême, je tentai aussi d’écrire les Livres des arts libéraux, interrogeant ceux qui étaient avec moi et qui n’éprouvaient pas d’éloignement pour des études de ce genre. Mon désir était de conduire ou de parvenir, comme à pas sûrs, aux

 

1. C. IV, n. 5. — 2. C I, n. I. — 3. C. VI, n. 11. —  4. Isa. LIX, 2. — 5. C. XIII, n. 22. — 6.C. XV, n. 24.

 

choses incorporelles par les choses corporelles. Mais je ne pus achever que le livre de la Grammaire, qui fut ensuite perdu de ma bibliothèque, et six volumes sur la Musique, considérée dans ce qui a rapport avec ce qu’on nomme le Rhythme. Ces six livres, je les achevai après mon baptême, et étant en Afrique de retour d’Italie; je n’avais fait que les commencer à Milan. Des cinq autres arts que j’avais également abordés, c’est-à-dire la Dialectique, la Rhétorique, la Géométrie, l’Arithmétique et la Philosophie, j’avais seulement posé les principes et nous les avons également perdus; mais je pense qu’ils sont entre les mains de quelqu’un.

 

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CHAPITRE VII.

DES MOEURS DE L’ÉGLISE CATHOLIQUE ET DES MOEURS DES MANICHÉENS. — DEUX LIVRES.

 

1. J’étais baptisé, je me trouvais à Rome et je ne pouvais tolérer la jactance des Manichéens qui se vantent de la fausse et fallacieuse continence ou abstinence pour laquelle, afin de tromper les ignorants, ils se préfèrent aux vrais chrétiens, avec qui ils ne sont pas dignes d’être comparés. J’écrivis donc deux livres, l’un sur les Moeurs de l’Eglise catholique, l’autre sur les Moeurs des Manichéens.

2. Dans celui qui traite des moeurs de l’Eglise catholique, j’ai apporté un témoignage où on lit: « A cause de vous, nous sommes « frappés tout le jour; on nous regarde comme es brebis de tuerie 1. » J’ai été trompé par une faute de mon exemplaire, et je ne me souvenais pas assez des Ecritures, avec lesquelles je n’étais pas encore familier. Les autres exemplaires ne portent pas: « à cause de vous, nous sommes frappés tout le jour; » mais « nous sommes frappés de mort » ou, comme disent d’autres, « nous sommes mis à mort. » Ce sens est indiqué comme le plus vrai par les versions grecques, et c’est de cette langue, d’après la traduction des Septante, que les anciennes Ecritures divines ont été transportées en latin. Cependant, je me suis beaucoup appuyé sur ce texte dans ma discussion 2, et je ne réprouve nullement comme faux ce que j’ai dit sur le fond des choses. Seulement, je n’ai pas démontré suffisamment par ces paroles la concordance que je désirais établir entre l’Ancien et le Nouveau Testament. D’où est venue mon

 

1. Ps. XLIII, 22; Rom. VIII, 36. — 2. Liv. I, C. IX, n. 14, 15.

 

erreur, je l’ai dit; d’ailleurs, j’ai démontré cette concordance par beaucoup d’autres témoignages 1.

3. Semblablement, et presqu’aussitôt après, j’ai invoqué un passage du livre de la Sagesse, d’après mon exemplaire, où on lisait : « La sagesse enseigne la sobriété, la justice et la  vertu 2. » De cette citation j’ai déduit des choses très-vraies , mais à l’occasion d’une faute de copie 3. Quoi de plus vrai en effet que de soutenir que la sagesse enseigne la vérité de la contemplation, que je supposais signifiée par le nom de sobriété; et la probité des actes, que je croyais figurée par les deux autres mots justice et vertu? Or, les manuscrits les plus authentiques de la même version disent : « Elle enseigne la sobriété et la sagesse, la justice et la vertu. » Le traducteur latin a nommé ici les quatre vertus qui sont le plus souvent dans la bouche des philosophes; appelant sobriété la tempérance, donnant à la prudence le titre de sagesse, énonçant la force par le mot de vertu, et réservant à la justice seule son propre nom. Mais beaucoup plus tard nous avons trouvé dans les exemplaires grecs que ces quatre vertus portent, dans le livre de la Sagesse, les mêmes noms que leur donnent les Grecs. Ce que j’ai emprunté au livre de Salomon : « Vanité des vaniteux, dit l’Ecclésiaste 4, » je l’ai lu dans plusieurs textes, mais le grec ne l’a pas. Il dit: « Vanité des vanités. » Je ne l’ai vu qu’après. Je me suis assuré que le latin était plus exact, en disant des vanités plutôt que des vaniteux. Toutefois les déductions que j’ai tirées de ce texte fautif sont parfaitement légitimes, comme on peut s’en assurer 5.

4. Quant à ce que j’ai dit : « Celui-là même que nous voulons connaître, c’est-à-dire Dieu, commençons par l’aimer d’un entier amour 6; » il aurait mieux valu employer le mot sincère, que le mot entier; car il ne faudrait pas que l’on pût supposer que l’amour de Dieu ne pourra pas être plus grand lorsque nous le verrons face à face. Que l’on veuille donc bien accepter cette expression en ce sens que l’entier amour soit le plus grand que nous puissions espérer, tant que nous marchons dans la foi; il sera en effet plus complet, il sera absolument complet, mais par la claire vue. De même en parlant de ceux qui

 

1. Ibid. C. XVI, n, 26-29. — 2. Sap. VIII, 7. — 3. Liv. I, C. XVI, n. 27.— 4. Eccles. I, 2.— 5. Liv. I, C. XXI, n. 39. — 6. Liv. I, C. XXV, n. 47.

 

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secourent les pauvres, ce que j’ai écrit: « Ils sont appelés miséricordieux quand même ils seraient assez sages pour n’être plus troublés par aucune souffrance d’esprit 1, » ne se doit

point prendre comme si j’avais prétendu qu’il y a dans cette vie de tels sages; je n’ai pas dit:

« parce qu’ils sont » mais « quand même ils seraient. »

5. En un autre endroit, je me suis exprimé ainsi : « Mais lorsque cette charité fraternelle il aura nourri l’âme attachée à votre sein et l’aura fortifiée jusqu’à la rendre capable de suivre Dieu; aussitôt que sa majesté aura commencé à se dévoiler à l’homme autant qu’il lui suffit pendant son séjour sur cette terre, l’ardeur de la charité s’allume tellement, et c’est un tel incendie d’amour divin, que tous les vices sont consumés, l’homme purifié et sanctifié, et que la divinité de cette parole sacrée : Je suis un feu dévorant 3, se manifeste avec éclat. » Les Pélagiens pourraient penser que j’ai affirmé la possibilité d’une telle perfection dans la vie mortelle: qu’ils ne se l’imaginent point. Cette ardeur d’amour capable de monter à la suite de Dieu, et de consumer tous les vices, peut naître et grandir en cette vie; mais quant à achever ce pourquoi elle naît, et délivrer l’homme de tout vice, elle ne le peut. Cependant une aussi grande merveille s’accomplit par cette même ardeur d’amour, quand elle peut l’être et là où elle le peut, ainsi : comme le baptême de la régénération purifie de la culpabilité de tous les péchés qu’entraîne la tache originelle ou qu’a contractée l’iniquité humaine; de la même manière cette perfection purifie de toute la souillure des penchants mauvais dont l’infirmité humaine ne peut être exempte en cette vie. C’est dans ce sens, en effet, que doit être comprise cette parole de l’Apôtre: « Le Christ a aimé l’Eglise et s’est livré lui-même pour elle; la purifiant dans le baptême de l’eau par la parole, afin qu’elle parût devant lui une Eglise glorieuse, sans tache, sans rides, sans quoi que ce fût de ce genre 4. » Car ici-bas est le baptême de l’eau par la parole, au moyen duquel l’Eglise est purifiée. Or, quand l’Eglise entière dit ici-bas : « Remettez-nous nos offenses 5, » elle n’est pas sans tache, sans ride, sans défaut de ce genre; et cependant c’est de ce qu’elle reçoit ici-bas

 

1. Liv. I, C. XXVII, n. 53. — 2. Ibid. C. XXX, n. 64. — 3. Deut. IV, 24; Héb. XII, 29. — 4. Eph. V, 25-27. — 6. Matth. VI, 12.

 

qu’elle s’élève à la perfection, à cette gloire qui n’est pas d’ici-bas.

6. Dans l’autre livre qui a pour titre : Des Moeurs des Manichéens, ce que j’ai avancé en ces termes: « La bonté de Dieu dispose tellement toutes les défections qu’elles sont là où  elles doivent être le plus convenablement, jusqu’à ce que par un mouvement ordonné elles reviennent au point d’où elles s’étaient éloignées 1, » ne doit pas être pris comme si toutes ces choses revenaient au point d’où elles se sont écartées, ainsi que le croyait Origène; mais seulement les choses qui sont sujettes à retour. Ainsi ceux qui sont punis du feu éternel ne reviennent pas à Dieu, qu’ils ont abandonné. C’est cependant la loi de toutes les défections de demeurer là où elles doivent être le plus convenablement; aussi ces damnés qui ne reviennent pas demeurent plus convenablement dans le supplice. Ailleurs j’ai dit : « Presque personne ne doute que les scarabées ne vivent de leurs excréments cachés et mis en boules 2;» mais beaucoup de gens en doutent, et il en est même qui n’en ont jamais entendu parler. Cet ouvrage commence par ces mots : « Nous avons assez fait, je pense, dans nos autres livres.... »

 

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CHAPITRE VIII.

DE LA GRANDEUR DE L’ÂME.

 

1. C’est dans la même ville, à Rome, que j’ai écrit un dialogue où sont traitées diverses questions relatives à l’âme, à savoir : d’où elle est, ce qu’elle est, quelle est sa grandeur, pourquoi elle a été donnée au corps, ce qu’elle devient quand elle s’unit au corps, et quand elle s’en sépare. Mais ce que nous avons discuté avec le plus de soin et d’application, c’est sa grandeur; désirant démontrer, si nous le pouvions, qu’elle n’est pas grande à la manière du corps, et que cependant elle est quelque chose de grand. Aussi cette étude a donné son nom à tout le livre qui a été appelé : De la Grandeur de l’Ame.

2. Lorsque j’ai dit dans ce livre : « L’âme me paraît avoir apporté avec elle tous les arts; et ce qu’on nomme apprendre ne me semble pas autre chose que se rappeler et se souvenir 3; » il ne faut pas induire, de cette parole, que je suppose que l’âme ait vécu pendant un temps, soit ici-bas, dans un autre

 

1. Liv. II, C. VII, n. 9. — 2. Ibid. C. XVII, n. 63.—  3. C. XX, n. 34.

 

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corps, soit ailleurs, dans un corps ou sans corps, ni qu’elle ait appris antérieurement dans une autre vie les connaissances sur lesquelles elle répond quand on l’interroge et sur lesquelles elle n’a pas encore été instruite ici-bas. Il se peut faire, en effet, comme nous l’avons remarqué dans le présent ouvrage 1, qu’elle en soit capable parce qu’elle est une nature intellectuelle, en relation non-seulement avec les choses intellectuelles, mais avec les immuables, et ainsi ordonnée que, lorsqu’elle se tourne vers les objets avec lesquels elle est en rapport ou vers elle-même, elle puisse, autant qu’elle les voit, donner à leur sujet des réponses véritables. Sans doute elle n’a pas apporté avec elle et ne connaît pas tous les arts de cette manière; en effet, elle ne saurait, sans avoir été enseignée, parler des arts qui se rapportent aux sens corporels, comme presque toute la médecine, comme toute l’astronomie. Mais sur ce que l’intelligence seule suffit à comprendre, ainsi que je l’ai dit, elle peut. quand elle s’interroge ou qu’on l’interroge bien et quand elle réfléchit, répondre justement.

3. Ailleurs : « Je voudrais, ai-je dit, faire ici bien des additions, et me contraindre, tandis que je vous enseigne, à ne rien faire autre chose que de me rendre à moi-même, à qui je me dois surtout. » J’aurais dû plutôt dire: « Me rendre à Dieu, à qui surtout je me dois. » Mais comme l’homme doit d’abord se rendre à lui-même, afin que partant de soi comme d’un degré il s’élève jusqu’à Dieu, à l’exemple de l’enfant prodigue, qui commença à revenir à soi avant de dire: « Je me lèverai et j’irai à mon père 2 » voilà pourquoi je me suis exprimé de la sorte. Peu après, du reste, j’ai ajouté : « Puissé-je devenir aussi l’ami et l’esclave de Dieu 3 !» Ces mots: «à qui je me dois surtout, » je les entendais donc par rapport aux hommes; en effet, je me dois beaucoup plus à moi qu’aux autres hommes, quoique je me doive à Dieu plus qu’à moi-même. Ce livre commence ainsi: « Puisque je vous vois des loisirs surabondants. »

 

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CHAPITRE IX.

DU LIBRE ARBITRE. — TROIS LIVRES.

 

1. Pendant que nous résidions encore à Rome, nous voulûmes discuter la question de

 

1. C. IV, n. 4. — 2.  Luc, XV, 18. — 3. C.XXVIII, n. 55.

 

l’origine du mal. Nous désirions dans ces conférences, s’il était possible et autant qu’il serait possible avec l’aide de Dieu, rendre à notre intelligence un compte exact et réfléchi de ce que nous en croyions déjà par notre soumission à l’autorité divine. Et comme après avoir profondément débattu la question, il demeura constant pour nous que le mal ne provenait que du libre arbitre de la volonté, les trois livres qui furent le produit de ce débat s’intitulèrent du Libre Arbitre. C’est en Afrique, et étant déjà ordonné prêtre à Hippone, que j’ai terminé le second et le troisième comme je l’ai pu alors.

2. Parmi les nombreux sujets que traitent ces livres, plusieurs questions incidentes, que je ne pouvais résoudre ou qui auraient demandé alors de plus longs développements, sont renvoyées : toutefois de chaque côté et sur tous les points de ces questions où l’on ne découvrait pas ce qui était. le plus en harmonie avec la vérité, notre raisonnement concluait que, quelle que fût cette vérité, il fallait croire ou même il était démontré que Dieu doit en être béni. Le débat, en effet, fut entrepris à l’occasion de ceux qui nient que l’origine du mal se trouve dans le libre arbitre et qui soutiennent que, s’il en est ainsi, on doit accuser Dieu, le créateur de toutes les natures; ils veulent de cette manière, dans les aberrations de leur impiété (car ce sont les Manichéens), faire intervenir une sorte de nature du mal, coéternelle à Dieu et immuable comme Lui. Quant à la grâce par laquelle Dieu a prédestiné ses élus et prépare les volontés de ceux qui parmi eux jouissent déjà de leur libre arbitre, il n’en a point été traité dans ces livres, la question n’étant pas là précisément. Mais lorsqu’il y a eu lieu de faire mention de cette grâce, on l’a rappelée en passant et non pas comme s’il s’agissait de la défendre par une argumentation approfondie. Autre chose est, en effet, de rechercher d’où vient le mal; autre chose, de rechercher par où l’on retourne au bien primitif et par où l’on arrive à un plus grand.

3. Ainsi donc, que les Pélagiens, ces nouveaux hérétiques qui affirment le libre arbitre au point de ne plus laisser place à la grâce de Dieu, puisqu’ils prétendent que cette grâce est donnée selon nos mérites; que les Pélagiens ne s’exaltent pas comme si j’avais soutenu leur cause, en disant du libre arbitre beaucoup de choses qu’exigeait la nature de cette (315) discussion. Ainsi, par exemple, dans le premier livre, j’ai dit que la justice de Dieu tirait vengeance des méfaits, et j’ai ajouté : « Ces méfaits ne seraient pas punis justement, s’ils n’étaient pas l’oeuvre de la volonté 1.» Comme, de plus, je démontrais que la bonne volonté elle-même est un grand bien, et si grand, qu’il est à bon droit préférable à tous les biens corporels et extérieurs, j’ai dit : « Vous voyez déjà, je pense, qu’il dépend de notre volonté de jouir ou d’être privés d’un bien si vrai et si grand; qu’y a-t-il en effet qui soit autant dans la volonté que la volonté elle-même 2? » Et ailleurs: « Pourquoi donc, je le demande, songerions-nous à douter que, n’eussions-nous jamais été sages auparavant, c’est par la volonté que nous méritons et que nous menons une vie louable et heureuse, comme c’est par la volonté que nous méritons et que nous menons une vie honteuse et misérable 3? » Dans un autre endroit encore: « Il suit de là, je le répète, que quiconque veut vivre régulièrement et honnêtement, s’il s’attache à ce vouloir par préférence aux choses passagères, acquiert un si grand bien avec tant de facilité, qu’il ne lui faut, pour avoir ce qu’il a voulu, que le vouloir 4. »

Ailleurs, j’ai dit aussi : « Cette loi éternelle, à la considération de laquelle il est temps de  revenir, a établi avec une fermeté inébranlable que le mérite est dans la volonté, la récompense et le supplice dans la béatitude et la misère 5. » Et ailleurs: « Ce que chacun choisit de suivre et d’embrasser, est positivement au pouvoir de la volonté 6 » Dans le

second livre : « L’homme lui-même, en tant qu’homme, est quelque chose de bon, puisque, quand il veut bien vivre, il le peut 7. » J’ai dit encore en un autre endroit: « Rien ne se peut faire de bien sans le libre arbitre de la volonté 8. » Dans le troisième livre : « Qu’est-il besoin de chercher d’où vient ce mouvement qui éloigne la volonté du bien immuable et l’entraîne au bien passager; puisque nous avouons qu’il ne saurait être qu’un mouvement de l’âme, mouvement volontaire, et par suite mouvement coupable; et tout ce qu’on peut enseigner d’utile là-dessus n’a pour effet que de nous faire condamner et comprimer ce mouvement pour diriger notre

 

1. Liv. I, C. I, n. 1. — 2. Ibid. C. XII, n, 26. — 3. Ibid. C. XIII, n. 28. —4. Ibid. n. 29. — 5. Ibid. C. XIV, n. 30. — 6. Ibid. C. XVI, n. 34. — 7. Liv. II, C. I, n. 2. — 8. Ibid. C. XVIII, n. 47.

 

 volonté vers la jouissance du bien éternel en la relevant des chutes vers les choses temporelles 1? » Et ailleurs : « Votre réponse est le cri  de la vérité même; autrement vous ne pourriez sentir qu’il n’y a en notre puissance que ce  que nous faisons quand nous le voulons.  Aussi n’est-il rien tant en notre pouvoir que la volonté même. Car aussitôt que nous voulons, elle est là sous la main et sans retard 2. » De même, en un autre endroit: « Si vous êtes loué de voir ce que vous devez faire, bien que vous ne le voyiez que dans Celui qui est l’immuable vérité, combien plus louable est Celui qui a ordonné de vouloir, qui en a donné le pouvoir et qui ne permet point qu’on ne veuille pas impunément? » Et j’ai ajouté : « Si chacun doit ce qu’il a reçu et si l’homme est ainsi fait qu’il pèche par nécessité, pécher est un devoir pour lui. Donc quand il pèche, il fait ce qu’il doit. Mais c’est un crime de parler de la sorte; personne n’est donc par sa nature nécessité à pécher 3. » Et encore : « Quelle pourrait  être avant la volonté, la cause de la volonté? En effet, ou c’est la volonté même, et on ne se sépare pas de cette racine de la volonté; ou bien ce n’est pas la volonté, et alors elle est sans péché. Donc, ou la volonté est la cause première du péché, ou la cause première du péché n’est pas un péché, et on ne peut imputer le péché si ce n’est au pécheur. On ne peut donc imputer le péché qu’à celui qui l’a voulu 4. » Et un peu plus loin: « Qui pèche en un acte dont on ne peut aucunement se garder? Or on pèche; donc on peut s’en garder 5. » Voilà le témoignage que Pélage m’a emprunté dans un de ses livres; j’ai répondu à ce livre et j’ai voulu que mon traité

eût pour titre: De la Nature et de la Grâce.

4. Dans celles de mes paroles que je viens de citer et dans d’autres semblables, comme il n’est point fait mention de la grâce de Dieu, dont il ne s’agissait pas alors, les Pélagiens estiment ou peuvent estimer que nous avons professé leurs sentiments : erreur. C’est par la volonté que l’on pèche et que l’on vit bien; nous l’avons démontré dans ces passages. Donc si par la grâce de Dieu la volonté elle-même n’est délivrée de la servitude qui 1a fait esclave du péché, et aidée à dompter les vices, les hommes ne peuvent vivre ni avec piété ni avec

 

1. Liv. III, C. I, n. 2. — 2. Ibid. C. III, n. 7. — 3. Ibid. C. XVI, n. 46. — 4.  Ibid. C. XVII, n. 49. —  5. Ibid. C. XVIII, n. 50.

 

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justice. Et si ce bienfait divin qui la délivre ne la prévenait, il faudrait l’attribuer à ses mérites;

alors ce ne serait plus la grâce, car la grâce se donne gratuitement. Nous en avons traité suffisamment dans nos autres opuscules, en réfutant ces ennemis de la grâce, ces hérétiques nouveaux. Néanmoins dans ces livres du Libre Arbitre, qui étaient dirigés contre les Manichéens, et non pas contre eux, puisqu’ils n’existaient point encore, nous n’avons pas entièrement gardé le silence sur cette grâce de Dieu, que leur criminelle impiété cherche à détruire. En effet nous avons dit dans le second livre que non-seulement les grands biens, mais les plus petits ne peuvent venir que de Celui d’où viennent tous les biens, c’est-à-dire de Dieu. Et un peu plus loin: « Les vertus qui font bien vivre sont les grands biens; les formes apparentes des différents corps, sans lesquelles on peut bien vivre, sont les moindres biens; les puissances de l’âme sans lesquelles on ne peut bien vivre, sont les biens moyens. Personne n’use mal des vertus; les autres biens, les moyens et les moindres, on en peut user bien ou mal. Et la raison pour laquelle personne n’use mal de la vertu, c’est que l’oeuvre de la vertu est le bon usage de ces biens dont nous pouvons aussi ne pas bien user; or, en usant bien, on n’use pas mal. C’est pourquoi dans la surabondance et la grandeur de sa bonté, Dieu nous a accordé non-seulement les grands biens, mais les moyens et les moindres. Cette bonté, il la faut louer plus dans les grands biens que dans les moyens, et plus dans les moyens que dans les plus petits; mais plus encore dans la totalité, que s’il ne nous les avait pas accordés tous 1. » Et ailleurs : « Quant à vous, tenez pour certain et avec une inébranlable piété, qu’il ne vous arrive aucun bien, soit que vous le sentiez, soit que vous le compreniez, soit que vous y pensiez en quelque manière, que ce bien ne vienne de Dieu. » J’ai dit encore ailleurs : « Comme l’homme qui est tombé de lui-même ne peut pas se relever de lui-même, saisissons avec une foi ferme la main de Dieu qui nous est tendue d’en-haut, c’est-à-dire Notre-Seigneur  Jésus-Christ 2. »

5. Dans le troisième livre, après ces paroles que Pélage a empruntées à mes opuscules, ainsi que je l’ai rapporté : « Qui pèche en un acte dont on ne peut aucunement se garder?

 

1. Liv.II, C. XIX, n. 50. — 2. Ibid. C. XX, n. 54.

 

Or on pèche; donc on peut s’en garder, » j’ai ajouté immédiatement : « Toutefois, il y a certains actes commis par ignorance, qui sont blâmés et qu’on juge dignes d’être corrigés, comme nous le lisons dans les divines Ecritures. L’Apôtre dit en effet: J’ai obtenu miséricorde parce que j’ai agi dans l’ignorance 1. Et le Prophète dit aussi: Ne vous souvenez pas des fautes de ma jeunesse et de mon ignorance 2 . Il y a aussi des actes de nécessité qui sont blâmables: quand par exemple l’homme veut faire bien et qu’il ne le peut. Car que signifient ces paroles : Le bien que je veux, je ne le fais pas, et le mal que je hais, je le fais; et encore : Le vouloir réside en moi, mais accomplir le bien, je ne l’y trouve pas 3? Et ceci : La chair convoite contre l’esprit et l’esprit contre la chair; car ils sont opposés l’un à l’autre, de sorte que vous ne faites pas ce que vous voulez 4. Mais tout cela regarde les hommes qui naissent sous cet arrêt de mort. Car si c’était là la nature de l’homme et non son châtiment, il n’y aurait pas là de péchés. En effet si on ne s’écarte pas de l’état où on a été formé naturellement, et qu’on ne puisse être mieux, quand on agit ainsi, on fait ce qu’on doit. Si l’homme était naturellement bon, il ferait autrement; mais maintenant, puisqu’il est ainsi, il n’est pas bon et il n’est pas en son pouvoir de l’être, soit qu’il ne voie pas ce qu’il devrait être, soit qu’il le voie et qu’il ne puisse pas y arriver. C’est un châtiment: qui en doute? Or, tout châtiment, s’il est juste, est la peine du péché et s’appelle supplice. Que si la peine est injuste, comme personne ne doute que c’en soit une, elle est imposée à l’homme par une domination injuste. Mais comme ce serait une folie de douter de la justice et de la toute-puissance de Dieu, cette peine est juste, et elle a été méritée par quelque péché. Car aucune domination injuste n’a pu, pour livrer l’homme aux tortures d’un châtiment injuste, le soustraire à Dieu à son insu ou le lui arracher malgré lui et comme de force, par la terreur ou par la victoire. Il faut donc s’arrêter à croire que ce juste châtiment vient de l’arrêt qui condamne l’homme 5. » Je dis aussi en un autre

endroit: « Approuver le faux, le prendre pour le vrai, se tromper malgré soi, et devant les

 

1. Tim. I, 13. —  2. Ps. XXIV, 7. — 3. Rom. VII, 15-18. — 4. Galat. V, 17. — 5. Liv. III, C. XVIII, n. 50-51.

 

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résistances douloureuses des liens charnels, ne pouvoir s’affranchir des oeuvres de la passion , ce n’est pas la nature originelle de l’homme, c’est la peine de sa condamnation. Mais lorsque nous parlons de la libre volonté de faire le bien, nous entendons parler de celle dans laquelle l’homme a été créé 1. »

6. Ainsi, bien avant que l’hérésie pélagienne apparût, nous avons discuté comme si c’eût été contre elle. Car, en disant que tous les biens, c’est-à-dire les grands, les moyens et les petits, viennent de Dieu, on rencontre dans les moyens le libre arbitre de la volonté, parce que nous pouvons en faire un mauvais usage; il est tel cependant que sans lui nous ne pouvons bien vivre. Ce bon usage est une vertu, et elle se compte parmi les grands biens dont nul ne peut faire un mauvais usage. Et comme tous les biens, ainsi que je l’ai dit, les grands, les moyens et les petits, viennent de Dieu, il s’ensuit que le bon usage de la libre volonté, qui est une vertu et se compte parmi les grands biens, vient aussi de Dieu. J’ai remarqué ensuite de quelle misère justement infligée aux pécheurs délivre la grâce de Dieu, puisque l’homme de lui-même et par son libre arbitre a bien pu tomber, mais n’a pu se relever. C’est à cette misère que se rapportent l’ignorance et l’impuissance dont souffre tout homme dès le moment de sa naissance; et personne n’est affranchi de ce mal que par là grâce de Dieu 2. Or, les Pélagiens ne veulent pas que cette misère provienne d’une juste condamnation, car ils nient le péché originel. Quand même l’ignorance et l’impuissance auraient été des attributs naturels et primitifs de l’homme, Dieu n’en saurait encourir de reproche: il l’en faudrait louer au contraire, ainsi que nous l’avons examiné dans ce même livre troisième 3. Cette controverse doit être à l’adresse des Manichéens, qui n’admettent pas les saintes Ecriture de l’Ancien Testament, où est relaté le péché originel, et qui prétendent avec une impudence détestable que tous les passages des écrits apostoliques qui en sont tirés, ont été interpolés par des faussaires de l’Ecriture sainte, comme si les Apôtres n’en avaient jamais parlé. Mais les Pélagiens faisant profession d’accepter l’Ancien et le Nouveau Testament, c’est contre eux qu’il faut défendre ce que nous enseignent l’un et l’autre. L’ouvrage

 

1.Liv. III, C. XVIII, n. 52. — 2. Liv. II, C. XX; liv. III, C. XVIII. — 3. Liv.III, C. XX et XXX.

 

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commence ainsi: « Dites-moi, je vous prie, si Dieu n’est pas l&