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LES RÉTRACTATIONSLA REVUE DES OUVRAGES DE SAINT AUGUSTIN PAR LUI-MÊME DEUX LIVRES. Lauteur de la traduction des deux livres des Rétractations
est M. Henry de Riancey. LA REVUE DES OUVRAGES DE SAINT AUGUSTIN PAR LUI-MÊME RÉVISION DES LIVRES ÉCRITS AVANT LA PROMOTION A LÉPISCOPAT. CONTRE LES ACADÉMICIENS. TROIS LIVRES. DE LA VIE BIENHEUREUSE. UN LIVRE. LES DEUX LIVRES DES SOLILOQUES. DE LIMMORTALITÉ DE LÂME. UN LIVRE. DES MOEURS DE LÉGLISE CATHOLIQUE ET DES MOEURS DES
MANICHÉENS. DEUX LIVRES. DU LIBRE ARBITRE. TROIS LIVRES. DE LA GENÈSE CONTRE LES MANICHÉENS. DEUX LIVRES. DE LA VRAIE RELIGION. UN LIVRE. DE LUTILITÉ DE LA FOI. UN LIVRE A HONORAT. DES DEUX ÂMES, CONTRE LES MANICHÉENS. UN LIVRE. ACTES CONTRE FORTUNAT, MANICHÉEN. UN LIVRE. DE LA FOI ET DU SYMBOLE. UN LIVRE. COMMENTAIRE LITTÉRAL SUR LA GENÈSE. UN LIVRE INCOMPLET. DU SERMON SUR LA MONTAGNE. DEUX LIVRES. CANTIQUE CONTRE LE PARTI DE DONAT. CONTRE LA LETTRE DE LHÉRÉTIQUE DONAT. UN LIVRE. CONTRE ADIMANTE, DISCIPLE DE MANÈS. UN LIVRE. EXPOSITION DE QUELQUES PROPOSITIONS TIRÉES DE LÉPÎTRE DE
SAINT PAUL AUX ROMAINS. EXPOSITION DE LÉPÎTRE AUX GALATES. UN LIVRE. EXPOSITION COMMENCÉE DE LÉPÎTRE AUX ROMAINS. UN
LIVRE. DE QUATRE-VINGT-TROIS QUESTIONS DIVERSES. UN LIVRE. REVISION DES OUVRAGES ÉCRITS PENDANT LÉPISCOPAT. CONTRE LA LETTRE APPELÉE DU FONDEMENT. UN LIVRE. DU COMBAT CHRÉTIEN. UN LIVRE. DE LA DOCTRINE CHRÉTIENNE. QUATRE LIVRES. CONTRE LE PARTI DONATISTE. DEUX LIVRES. LES TREIZE LIVRES DES CONFESSIONS. CONTRE FAUSTUS, MANICHÉEN. TRENTE-TROIS LIVRES. CONTRE FÉLIX, MANICHÉEN. DEUX LIVRES. DE LA NATURE DU BIEN. UN LIVRE. CONTRE SECUNDINUS, MANICHÉEN. UN LIVRE. QUESTIONS ÉVANGÉLIQUES. DEUX LIVRES. ANNOTATIONS AU LIVRE DE JOB. UN LIVRE. LE CATÉCHISME DES IGNORANTS UN LIVRE. DE LA TRINITÉ. QUINZE LIVRES. DE LA CONCORDE DES ÉVANGÉLISTES. QUATRE LIVRES. CONTRE LA LETTRÉ DE PARMENIEN. TROIS LIVRES. CONTRE LES ÉCRITS DONATISTES APPORTÉS PAR CENTURIUS. UN
LIVRE. SUR LES DEMANDES DE JANVIER. DEUX LIVRES. DU TRAVAIL DES MOINES. UN LIVRE. DE LA SAINTE VIRGINITÉ. UN LIVRE. DE LA GENÈSE AU SENS LITTÉRAL. DOUZE LIVRES. CONTRE LES LETTRES DE PÉTILIEN. TROIS LIVRES. A CRESCONIUS, GRAMMAIRIEN, DU PARTI DE DONAT. QUATRE LIVRES. PREUVES ET TÉMOIGNAGES CONTRE LES DONATISTES. UN LIVRE. CONTRE UN DONATISTE INCONNU. UN LIVRE. AVERTISSEMENT AUX DONATISTES, SUR LES MAXIMIANISTES. UN
LIVRE. DE LA DIVINATION DES DÉMONS. UN LIVRE. EXPOSITION DE SIX QUESTIONS CONTRE LES PAÏENS. EXPOSITION DE LÉPÎTRE DE SAINT JACQUES AUX DOUZE TRIBUS. DUN SEUL BAPTÊME, A CONSTANTIN CONTRE PÉTILIEN. UN
LIVRE. DES MAXIMIANISTES CONTRE LES DONATISTES. UN LIVRE. DE LA GRACE DU NOUVEAU TESTAMENT, A HONORAT. UN LIVRE. DE LESPRIT ET DE LA LETTRE, A
MARCELLIN.
UN LIVRE. DE LA FOI ET DES OEUVRES. UN LIVRE. ABRÉGÉ DE LA CONFÉRENCE AVEC LES DONATISTES. TROIS LIVRES. CONTRE LES DONATISTES, APRÈS LA CONFÉRENCE. UN LIVRE. DE LA VUE DE DIEU. UN LIVRE. DE LA NATURE ET DE LA GRACE. UN LIVRE. DE LA CITÉ DE DIEU. VINGT-DEUX LIVRES. A OROSE, CONTRE LES PRISCILLIANISTES ET LES ORIGÉNISTES. UN
LIVRE. DEUX LIVRES A JÉROME, PRÊTRE, LUN SUR LORIGINE DE
LAME, LAUTRE SUR UN PASSAGE DE SAINT JACQUES. A ÉMÉRITE, ÉVÊQUE DES DONATISTES, APRÈS NOTRE CONFÉRENCE.
UN LIVRE. DES ACTES DU PROCÈS DE PÉLAGE. UN LIVRE. DU CHÂTIMENT DES DONATISTES. UN LIVRE. DE LA PRÉSENCE DE DIEU, A DARDANUS. UN LIVRE. ACTES DE LA CONFÉRENCE AVEC ÉMÉRITE, DONATISTE. UN LIVRE. CONTRE LE DISCOURS DES ARIENS. UN LIVRE. DU MARIAGE ET DE LA CONCUPISCENCE, AU COMTE VALÈRE. DEUX
LIVRES. DE LÂME ET DE SON ORIGINE.. QUATRE LIVRES. A POLLENTIUS, SUR LES MARIAGES ADULTÈRES. DEUX LIVRES. CONTRE UN ADVERSAIRE DE LA LOI ET DES PROPHÈTES. DEUX
LIVRES. CONTRE GAUDENCE, ÉVÉQUE DES DONATISTES. DEUX LIVRES. CONTRE LE MENSONGE. UN LIVRE. CONTRE DEUX LETTRES DES PÉLAGIENS. QUATRE LIVRES. A LAURENTIUS, SUR LA FOI, LESPÉRANCE ET LA CHARITÉ.
UN LIVRE. A LÉVÊQUE PAULIN, DU SOIN A PRENDRE DES MORTS. UN
LIVRE. DES HUIT QUESTIONS DE DULCITIUS. UN LIVRE. A VALENTIN ET A SES MOINES, SUR LA GRÂCE ET LE LIBRE ARBITRE.
UN LIVRE. AUX MÊMES, SUR LA RÉPRIMANDE ET LA GRÂCE. UN LIVRE. PRÉFACE. 1. Jentreprends enfin, avec laide de Dieu, laccomplissement dun dessein auquel je songeais depuis longtemps et que je ne veux plus différer. Je vais faire la révision de tout ce que jai écrit, livres, lettres ou traités; je vais soumettre mes oeuvres à une critique sévère, et ce qui my déplaît, à des annotations qui vaudront une censure. Oserait-on avoir limprudence de me reprendre, parce que je reprends moi-même mes erreurs? Si lon me dit que je naurais pas dû écrire ce qui était de nature à me déplaire plus tard, on aura raison, et je suis de cet avis; ce quon reproche justement à mes oeuvres, je le leur reproche moi-même. Et je naurais rien à corriger si javais dit ce quil fallait dire. 2. Aussi bien, que chacun pense de mon entreprise ce quil voudra; pour moi il mimporte davoir pris en considération, même ici, cette maxime de lApôtre: « Si nous nous jugions nous-mêmes, le Seigneur ne nous jugerait point 1. » Dailleurs, il est dit : « A parler beaucoup on ne saurait éviter de pécher 2; » et cette parole mépouvante. Non pas parce que jai beaucoup écrit, ou parce que beaucoup de paroles que jai prononcées ont été conservées par écrit, bien que je ne les aie pas dictées (loin de moi cependant, de réputer paroles inutiles tout ce qui se dit de nécessaire, quels que soient le nombre et la longueur des discours) : mais ce qui me fait trembler devant cette sentence de 1Ecriture, cest que dans le grand nombre de mes dissertations on peut recueillir beaucoup de paroles qui, si elles ne sont pas erronées, peuvent cependant paraître inutiles ou même le sont réellement. Quel est donc le serviteur fidèle du Christ qui ne salarme pas quand il lentend déclarer : « Toute parole oiseuse que lhomme aura prononcée, il en rendra compte au jour du jugement 3? »Ce qui faisait dire à son apôtre saint Jacques: 1. I Cor. XI. 31. 2. Prov. X, 19. 3. Matth. XII, 36. 306 « Que tout homme soit prompt à écouter, mais lent à parler 1. » Et ailleurs : « Naspirez pas à devenir plusieurs maîtres, mes frères, sachant que vous vous chargez dun jugement plus sévère. En effet nous commettons tous beaucoup de fautes. Si quelquun ne pèche pas en parole, cest un homme parfait 2. » Quant à moi, je ne marroge point cette perfection, aujourdhui que je suis un vieillard; encore moiras eussé-je pu y prétendre, quand jétais un jeune homme et que jai commencé à écrire ou à parler en public; dautant plus que, partout où je me trouvais et où il fallait sadresser au peuple, il métait très-rarement permis de me taire et découter les autres, et, par conséquent dêtre « prompt à écouter et lent à parler. » Il me reste donc à me juger moi-même en face du Maître unique dont je voudrais éviter le jugement sur mes offenses. Or, jestime quil y a plusieurs maîtres quand plusieurs ont entre eux des sentiments divers et même contraires. Mais quand ils disent tous la même chose et quils disent vrai, ils ne cessent pas davoir pour maître unique le seul et vrai Maître. Et sils pèchent, ce nest pas lors- 1. Jacq. I, 19. 2. Ibid. III, 1, 2. quils parlent beaucoup daprès lui, mais lorsquils y ajoutent du leur. Car alors ils tombent du débordement de la parole dans le débordement de lerreur. 3. Jai tenu aussi à écrire ces observations, afin de les mettre dans les mains de ceux à qui je ne puis reprendre, pour les corriger, les copies de ce que jai publié. Je ne passe pas sous silence les livres que jai composés, nétant encore que catéchumène, mais ayant déjà abandonné mes espérances terrestres, quoique jeusse gardé encore la vanité des lettres humaines; car ils sont parvenus à la connaissance de ceux qui les lisent ou les copient; et on les consulte avec quelque utilité si on pardonne à leurs défauts, ou du moins si, ne leur pardonnant pas, on ne sattache pas à leurs erreurs. Ainsi donc, si on me lit, quon veuille bien ne pas mimiter dans mes fautes, mais dans mon désir de correction et de progrès. Ce progrès, on le remarquera peut-être dans mes opuscules, si lon consent à les parcourir dans lordre où ils ont été écrits. Je ferai, dans le présent ouvrage, tout ce qui dépendra de moi pour que cet ordre soit bien connu. 307 LES RÉTRACTATIONS
LIVRE PREMIERRÉVISION DES LIVRES ÉCRITS AVANT LA PROMOTION A LÉPISCOPAT. CHAPITRE PREMIER.CONTRE LES ACADÉMICIENS. TROIS LIVRES. 1. Lors donc que jeus abandonné tout ce que javais acquis ou tout ce que je souhaitais dacquérir des biens quon désire dans ce monde, et que je me fus entièrement voué aux libres loisirs de la vie chrétienne, bien que je ne fusse pas encore baptisé, jécrivis dabord contre ou sur les Académiciens. Leurs arguments inspirent à plusieurs le désespoir de la vérité; ils éloignent le sage de donner son adhésion à aucune réalité, et de considérer quoi que ce soit comme certain et manifeste; car daprès eux tout est incertitude et obscurité. Javais été ébranlé par ces arguments et je voulais les détruire en leur opposant des raisons aussi fortes que possible. Par la miséricorde et lassistance de Dieu, jy parvins. 2. Mais dans ces trois livres, je regrette davoir si souvent nommé la Fortune 1 ; non pas sans doute que jaie voulu par ce nom entendre quelque divinité, mais seulement le cours fortuit des événements se manifestant dans les biens et les maux, soit au dedans, soit au dehors de nous. De là en effet viennent ces mots : «par hasard, peut-être, accidentellement, daventure, fortuitement; » mots dont nulle religion ne défend de se servir, mais qui tous doivent se rapporter à la Providence divine. Je 1. Liv. I, C. I, n. 1 et 7. ne men suis pas tu, du reste, puisque jai dit: « Peut-être ce que nous appelons vulgairement la fortune est-il le gouvernement dun ordre caché, et ce que nous nommons le hasard nest-il autre chose que leffet dune cause secrète et dune raison inconnue. » Je lai dit; et pourtant je me repens davoir employé là le mot de fortune, quand je vois des hommes assujettis à la fâcheuse habitude de dire au lieu de : « Dieu la voulu, » « la fortune la voulu. » En cet autre passage : « Il a été établi soit par nos mérites, soit par une nécessité de nature, quune âme de création divine, mais attachée aux choses mortelles, ne pourrait jamais arriver au port de la philosophie 1; » je devais ou ne rien dire de lune et de lautre de ces deux alternatives, parce que sans cela le sens pouvait être complet; ou bien me borner à dire: « par nos mérites, » ce qui est vrai de la misère quAdam nous a léguée; et il ne fallait pas ajouter : « soit par une nécessité de nature, » puisque cette dure nécessité de notre nature vient à bon droit de liniquité antérieure et originelle. De même aussi dans cette phrase : « Il ne faut rendre aucun culte, il faut au contraire renoncer absolument à tout ce qui se voit par les regards mortels, à tout ce qui satteint par les sens 2, » jaurais dû ajouter: « tout ce qui satteint par les sens de ce corps mortel; » car il y a aussi un sens intérieur et spirituel. Mais 1. Ibid. 2. Ibid. n. 3. 308 je parlais alors à la manière de ceux qui nappliquent le mot sens quau corps et qui ne jugent sensibles que les choses corporelles. Aussi partout où je me suis exprimé ainsi, léquivoque na pas été assez évitée, excepté pour ceux qui sont habitués à cette locution. Ailleurs jai dit: « Ne pensez-vous pas que vivre heureusement, ce nest rien autre que de vivre selon ce quil y a de meilleur dans lhomme? » Et voulant expliquer ces paroles : « ce quil y à de meilleur dans lhomme, » jai ajouté un peu plus loin : « Qui pourrait douter quil ny a rien de meilleur dans lhomme que cette partie de son âme à la domination de laquelle il convient que tout ce qui est dans lhomme obéisse? Or, cette partie, afin que vous nen demandiez pas une autre définition, cest lesprit, la raison 1. » Cela est vrai, car de tout ce qui appartient à la nature humaine, rien nest meilleur en elle que la raison et lesprit. Mais quiconque veut vivre heureusement, ne doit pas vivre seulement selon la raison; car il vivrait selon lhomme, tandis que, pour pouvoir atteindre à la béatitude, cest selon Dieu quil doit vivre. Pour arriver à cette béatitude, notre âme ne se doit pas contenter delle-même, elle se doit soumettre à Dieu. Répondant ensuite à mon interlocuteur, je lui disais: « Vous ne vous trompez pas absolument ici; que ce soit dun heureux présage pour la suite, je vous le souhaite volontiers 2. » Quoique je me sois servi de ce terme, non pas sérieusement, mais en jouant, je ne voudrais pas en user. Car je ne sache pas avoir lu le mot de présage (omen) dans nos saintes Ecritures ni dans les oeuvres daucun auteur ecclésiastique; cependant cest de là que vient le mot dabomination qui se rencontre souvent dans les saintes Lettres. 3. Au second livre, cest une fable ridicule et extravagante que celle de la philocalie et de la philosophie qui sont soeurs et nées dun même père 4. En effet, ou ce quon nomme philocalie ne sentend que de pures bagatelles; elle nest, dès lors, en aucune façon soeur de la philosophie; ou bien si ce mot a quelque valeur parce quil signifie traduit en latin « lamour du beau, » et quil y a une vraie et 1. Liv. I,
C. II, n. 5. 2. Ibid. C. IV, n. 11. 2. II y est cependant une fois au Livre III de, Rois, XX, 33. Mais saint Augustin ne lavait pas peut-être dans la version dont il se servait, ou bien, comme il est question des Païens, il pensait que lusage dun mot profane nétait pas digne dapprobation. Liv. II, C. III n. 7. suprême beauté dans la sagesse, la philocalie et la philosophie ne sont dans la sphère incorporelle et supérieure quune seule et même chose; elles ne peuvent donc aucunement être deux soeurs. Ailleurs, en traitant de lâme, jai avancé « quelle doit retourner plus sûrement dans le ciel 1. » Plus sûrement aussi aurais-je dû dire quelle doit aller plutôt que retourner; et cela à cause de ceux qui pensent que les âmes humaines tombées on chassées du ciel par suite de leurs péchés, sont précipitées dans ces corps 2. Mais je nai pas hésité à dire au ciel, comme si jeusse dit à Dieu qui en est lauteur et le créateur; de même que saint Cyprien na pas balancé à écrire: « Notre corps étant de la terre et notre âme venant du ciel, nous sommes nous-mêmes terre et, ciel.» Aussi est-il écrit dans lEcclésiaste: « Lesprit retourne à Dieu qui la donné 4. » Ce qui se doit entendre sans déroger à la parole de lApôtre: « Ceux qui ne sont pas encore nés nont rien « fait de bien ni de mal 5. » Donc il ne peut y avoir de doute : Dieu lui-même est une certaine région originelle de la béatitude de lâme; Dieu qui la, non pas engendrée de lui-même, mais formée de rien comme il a formé le corps de terre. Quant à ce qui regarde lorigine de lâme et la manière dont elle se trouve dans le corps, vient-elle de celui qui le premier a été créé et fait âme vivante; en est-il créé une pour chaque homme? Je lignorais alors et je ne le sais point encore aujourdhui. 4. Dans le troisième livre jai dit : « Si vous me demandez mon sentiment, je crois que le souverain bien de lhomme est dans la raison 6.» Jaurais dit avec plus de vérité en Dieu. Cest de Dieu en effet que pour être heureuse la raison doit jouir comme de son souverain bien. Il me déplaît aussi davoir écrit: « On peut jurer par tout ce qui est divin 7. » De même quand jai dit des Académiciens quils « connaissaient la vérité et quils donnaient à ce qui lui ressemble le nom de vraisemblance, » et que jai taxé de fausse cette vraisemblance à laquelle ils croyaient, jai eu tort et pour deux motifs: dabord parce quil nest pas exact que ce qui a quelque 1. Liv. II, C. IX, n. 22. 2. ce sont les Platoniciens qui professaient cette doctrine, comme on le peut voir dans la Cité de Dieu, livre XCI, ch. 26. 3. S. Cyp. liv. de lOraison dominicale. 4. Eccl. XII, 7. 5. Ep. aux Rom. C. IX, 11. 6. Liv. III, C. XII, n. 27. 7. Ibid. C.
XVI, n. 35. 309 ressemblance avec le vrai soit faux, puisque cest une vérité dans son genre; ensuite parce que je leur attribuais de croire à ces faussetés quils nommaient vraisemblances, tandis quils ny croyaient pas et quils affirmaient au contraire que le sage ny peut adhérer. Mais comme ils appelaient ces mêmes vraisemblances probabilités, cest ce qui ma fait mexprimer de la sorte. Jai loué aussi Platon et les Platoniciens ou les philosophes de lAcadémie 1, et je les ai exaltés plus que ne doivent lêtre des impies; je men repens à bon droit; surtout, quand je songe que cest contre leurs profondes erreurs quil faut partout défendre la doctrine chrétienne. Quand également, en comparaison des arguments de Cicéron dans ses livres académiques, jai nommé bagatelles 2 ces raisonnements invincibles que jai opposés aux siens; quoique jaie dit cela en jouant et par manière dironie, jai eu tort, je ne le devais pas dire. Cet ouvrage commence par: « Plût à Dieu, Romanien, quun homme. » CHAPITRE II.DE LA VIE BIENHEUREUSE. UN LIVRE. Ce livre de la Vie Bienheureuse, je lai composé, non pas après, mais entre mes livres contre les Académiciens. Le jour de ma naissance en fut loccasion, et il fut achevé en trois jours de discussion, ainsi quil lindique lui-même. Il établit que nous tous, qui nous livrions à cette recherche, nous tombâmes daccord, que la vie bienheureuse ne peut consister que dans la parfaite connaissance de Dieu. Jai regret davoir accordé plus que je naurais dû, à Manlius Théodore, homme dailleurs savant et chrétien, à qui jai dédié ce livre 3. Je suis peiné aussi de mêtre souvent servi du mot de « Fortune; » comme également davoir dit que durant cette vie, la béatitude nhabite que dans la raison du sage 4, quel que fût létat de son corps ; tandis que la parfaite connaissance de Dieu, cest-à-dire la plus grande que puisse posséder lhomme, ne se peut espérer, au témoignage de lApôtre, que dans la vie future. Cest cette vie future qui seule doit être appelée bienheureuse, parce que le corps, devenu incorruptible et immortel, sera alors soumis à lâme sans aucune souffrance et sans aucune résistance. Jai trouvé dans mon manuscrit ce 1. Liv. III, C. XVII, n. 37. 2. Ibid. C. XX, n. 45. 3. Préf. n. 7 et suiv. 4. Trois. disc. livre interrompu et fort écourté; il avait été ainsi transcrit par quelques-uns de nos frères, et depuis que jai entrepris la révision actuelle, je nai pu encore en recouvrer un texte intégral qui pût me servir à faire des corrections. Ce livre commence ainsi : « Si la volonté même vous conduisait au port de la philosophie. » CHAPITRE III.DE LORDRE. DEUX LIVRES. 1. A cette même époque, et entre les livres sur les Académiciens, jen écrivis deux sur lOrdre, où je traite cette grande question Si lordre de la divine Providence contient tous les biens et les maux. Mais comme je remarquai que cette matière, si difficile à comprendre, ne pouvait, quavec assez de peine, parvenir par la discussion jusquà lintelligence de mes interlocuteurs, je préférai les entretenir de lordre à observer dans leurs études et au moyen duquel on peut sélever des choses corporelles aux incorporelles. 2. Mais il me déplaît dans ces livres davoir prononcé souvent encore le mot de « Fortune 1. » Je regrette aussi de navoir pas ajouté « du corps », quand jai nommé les sens 2 comme également davoir beaucoup attribué aux sciences libérales 3, quignorent beaucoup de saints et que plusieurs connaissent sans être des saints. Je suis fâché davoir parlé des Muses, même en plaisantant, comme de déesses 4; davoir appelé « ladmiration » un défaut 5, et davoir dit de philosophes sans piété véritable, quils avaient brillé de léclat de la vertu. De même jai, non pas sur la foi de Platon ou des Platoniciens, mais de moi-même, admis deux mondes, lun sensible, lautre intelligible, allant même jusquà supposer que Notre-Seigneur lavait voulu enseigner, parce quil na pas dit: « Mon royaume nest point du monde » mais «mon royaume nest point de ce monde 6. » Il y a bien cependant quelque locution qui peut sentendre ainsi; et si le Seigneur Jésus a eu en vue un autre monde, ce monde-là doit plus convenablement sentendre de celui où il y aura une « nouvelle terre » et « de nouveaux cieux » alors que cette prière sera accomplie: « Que votre règne arrive 7 » Aussi Platon ne 1. Liv. II, C. IX, n. 27. 2. Liv. I, C. I, II, et suiv. 3. Ibid. C. VIII et liv. II, C. XIV. Ibid. C. III, n. 6. 4. Ibid. n. 8. 5. Jean, XVIII, 36. 6. Matth. VI, 10. 340 sest-il pas trompé en ce quil a dit quil y a un monde intelligible ; si toutefois nous avons soin de faire attention à la chose même et non à un mot qui, sur cette matière, nest pas dans les habitudes de lEglise. Il a appelé monde intelligible cette raison éternelle et immuable par laquelle Dieu a fait le monde. Si on niait cette raison, il faudrait admettre que Dieu a fait ce quil a fait sans raison, ou bien que, pendant quil le faisait ou avant quil le fit, il ne savait pas ce quil faisait; ce qui serait arrivé sil ny avait pas eu en lui la raison de le faire. Que si au contraire cette raison était en lui, ce dont on ne saurait douter, cest elle que Platon paraît avoir voulu désigner sous le nom de monde intelligible. Toutefois, si nous eussions été assez avancé déjà dans les sciences ecclésiastiques, nous ne nous fussions pas servi de ce terme. 3. Il me déplaît aussi quaprès avoir dit: « Le plus grand soin doit être apporté aux bonnes moeurs, » jaie ajouté bientôt après: « Car autrement notre Dieu ne pourrait nous exaucer: tandis que ceux qui vivent bien, il les exaucera très-facilement 1 » On pourrait inférer de ces paroles que Dieu nexauce pas les pécheurs. Quelquun a dit cela dans 1Evangile, mais il ne connaissait pas encore le Christ, qui déjà lui avait ouvert les yeux du corps 2. Je suis au regret davoir donné tant de louanges au philosophe Pythagore «. Celui qui les écouterait ou les lirait, pourrait penser que je crois quil ny a point derreurs dans la doctrine pythagoricienne, au lieu quil y en a de nombreuses et de capitales. Cet ouvrage commence ainsi : « Lordre des choses, mon cher Zénobe. » CHAPITRE IV.LES DEUX LIVRES DES SOLILOQUES. 1. En même temps jécrivis, sous linspiration de mon zèle et de mon amour, deux livres pour chercher la vérité sur des choses que je désirais surtout connaître, minterrogeant et me répondant, comme si nous étions deux, la raison et moi, quoique je fusse seul. Cest pour cela que jai nommé ce traité Soliloques; mais il est resté imparfait; et cependant le premier livre recherche et montre ce que doit être celui qui veut posséder la sagesse, cette sagesse quon perçoit non pas par les sens, mais par 1. Liv. II, C. XX, n. 52. 2. Jean, IX, 30, 31. 3. Liv. II, C. XX, n. 53. lintelligence: et à la fin de ce même livre il est établi par une certaine argumentation que ce qui est vrai est immortel. Dans le second, il est longtemps question de limmortalité de lâme, mais la discussion nest pas menée complètement à fin. 2. Dans ces livres, je napprouve pas ce que jai dit dans une prière: « Dieu qui navez voulu faire savoir la vérité quaux coeurs purs 2 ». Car on peut répondre que beaucoup de gens qui nont pas le coeur pur savent beaucoup de vérités; et je ne définis pas ici quel est le genre de vérité que les coeurs purs peuvent seuls connaître; je ne définis pas non plus ce que cest que savoir. De même pour ce passage : « Dieu, dont le royaume est tout le u monde quignorent les sens 2; » il fallait ajouter, sil est question de Dieu: « Vous quignorent les sens dun corps mortel.» Et sil est question du monde que les sens ignorent, cest-à-dire du monde futur formé dun ciel nouveau et dune terre nouvelle, il fallait y ajouter aussi : les sens dun corps mortel. Mais je me servais encore de cette manière de parler qui attache au mot de « sens » la signification de sens corporels. Aussi nai-je pas à revenir sans cesse sur les remarques que jai faites plus haut à ce sujet a; on voudra bien sy reporter chaque fois que pareille locution se présentera dans mes ouvrages. 3. Quand jai dit du Père et du Fils: « Celui qui engendre et celui quil engendre est un 4; »je devais dire sont un, comme la divine Vérité le dit elle-même : « Mon Père et moi nous sommes un 5. » Il me déplaît aussi davoir dit que dans cette vie lâme, en con naissant Dieu, est déjà bienheureuse, à moins que ce ne soit en espérance. De même, ce passage est mal sonnant : « Il ny a pas quune seule voie qui mène à la sagesse 6. » Car il ne peut y avoir dautre voie que le Christ qui a dit : «Je suis la voie 7. » Jaurais dû éviter doffenser ici les oreilles religieuses ; quoique pourtant autre soit cette voie universelle, autres les voies que chante le Psalmiste : «Faites-moi connaître vos voies, Seigneur, et enseignez-moi vos sentiers 8. » Ensuite lorsque jai écrit : «Il faut absolument fuir ces choses 9, » je devais prendre garde de paraître incliner vers la fausse maxime de Porphyre qui affirme 1. Liv. I,
C. I, n. 2. 2. Ibid. C. I, n. 3. 3. Rétr. Liv. I, C. I et III. 4. Lib.
I, c. I, n. 4. 5. Jean, X, 30. 6. Liv. I, C. XIII, n. 23. 7.
Jean, XIV, 6. 8. Ps. XXIV, 4.
9. Liv. I, n. XXV, n. 24. quil faut fuir tout ce qui est corps. Il est vrai, je nai pas dit « toutes les choses sensibles : jai dit « ces choses, » cest-à-dire les choses corruptibles. Mais il valait mieux dire: De telles choses sensibles nexisteront pas dans les nouveaux cieux et la nouvelle terre du siècle futur. 4. En un autre endroit jai dit encore: « Les savants formés aux connaissances libérales, les tirent certainement deux-mêmes par létude, comme si elles y étaient ensevelies dans loubli, et ils les en déterrent en quelque sorte 1. » Je blâme cette phrase; il est en effet plus croyable que si des esprits quon interroge bien font une réponse vraie sur certaines matières quils nont pas étudiées; cela vient de ce que la lumière de la raison éternelle dans laquelle ils voient ces vérités immuables, leur est présente autant quils peuvent la recevoir, et non pas de ce quils les avaient connues autrefois et quils les ont oubliées, comme le pensent Platon et quelques autres. Cest une opinion que jai combattue autant que loccasion men a été offerte dans le 12° livre de la Trinité 2. Cet écrit commence ainsi : « Je roulais en moi-même beaucoup de sujets différents. » CHAPITRE V.DE LIMMORTALITÉ DE LÂME. UN LIVRE. 1. Après les livres des Soliloques, étant revenu de la campagne à Milan, jécrivis le livre de lImmortalité de lAme, dont javais voulu faire comme une sorte de mémorial pour terminer les Soliloques que javais laissés inachevés. Je ne sais de quelle manière il tomba malgré moi entre les mains du public et se trouva compris dans mes opuscules. Il est si obscur par la complication et la brièveté de ses raisonnements, quil fatigue à la lecture même mon attention et quà peine mest-il intelligible. 2. De plus, nayant en vue que les âmes des hommes, jai dit en un passage de ce livre « Il ne peut y avoir aucune connaissance dans celui qui na rien appris. » Jai ajouté ailleurs : « La science nembrasse que ce qui appartient à quelque connaissance 3. » Il ne mest pas venu à lesprit que Dieu nacquiert aucune connaissance, et quil a cependant la science de toutes choses, et dans cette science la 1. Liv. II,
C. XX, n. 35. 2. Liv. XII, C. XV. 3. C. I, n. 1. prescience de lavenir. De même en est-il pour ce qui est écrit: « Il ny a de vie avec la raison que la vie de lâme 1; » en effet, la vie en Dieu nest pas sans la raison, puisque en lui est la vie souveraine et la souveraine raison. Et aussi ce que jai avancé plus haut : « Ce qui se comprend est toujours de la même manière 2 ; » puisque lon comprend lâme et quelle nest pas toujours de la même manière. Mais ce que jai dit: « Lâme ne se peut séparer « de la raison éternelle, parce quelle ne lui est pas unie localement 3, » certes je ne laurais pas dit si jeusse été alors assez instruit dans les Lettres sacrées pour me rappeler quil est écrit : « Vos péchés font une séparation entre « Dieu et vous 4». Doù il est donné à comprendre que lon peut appliquer lidée de séparation à des choses qui nont pas été unies par les lieux, mais incorporellement. 3. Quai-je voulu signifier par ceci : « Lâme, si elle manque de corps, nest pas dans ce monde 5? » Je ne saurais me le rappeler. En effet, est-ce que les âmes des morts ne manquent pas de corps, ou ne sont pas dans ce monde? Comme si les enfers nétaient pas dans ce monde. Mais puisque jai regardé la privation du corps comme un bien, jai probablement voulu entendre sous le nom de corps les maux corporels. Que sil en est ainsi, je me suis servi dune expression trop inusitée. Cest aussi avec témérité que jai dit : « La souveraine essence donne au corps par le moyen de lâme une forme par laquelle il est, tout autant quil est. Donc le corps subsiste par lâme et il tient son être de cela même qui lanime , soit universellement comme le monde, soit particulièrement comme tout animal dans le monde 6. » Tout cela est très téméraire. Ce livre commence par ces mots : « Si la science existe quelque part. » CHAPITRE VI.LIVRES DES ARTS LIBÉRAUX. Vers le même temps, lorsque jétais à Milan, me disposant à recevoir le baptême, je tentai aussi décrire les Livres des arts libéraux, interrogeant ceux qui étaient avec moi et qui néprouvaient pas déloignement pour des études de ce genre. Mon désir était de conduire ou de parvenir, comme à pas sûrs, aux 1. C. IV, n. 5. 2. C I, n. I. 3. C. VI, n. 11. 4. Isa. LIX, 2. 5. C. XIII, n. 22. 6.C. XV, n. 24. choses incorporelles par les choses corporelles. Mais je ne pus achever que le livre de la Grammaire, qui fut ensuite perdu de ma bibliothèque, et six volumes sur la Musique, considérée dans ce qui a rapport avec ce quon nomme le Rhythme. Ces six livres, je les achevai après mon baptême, et étant en Afrique de retour dItalie; je navais fait que les commencer à Milan. Des cinq autres arts que javais également abordés, cest-à-dire la Dialectique, la Rhétorique, la Géométrie, lArithmétique et la Philosophie, javais seulement posé les principes et nous les avons également perdus; mais je pense quils sont entre les mains de quelquun. CHAPITRE VII.DES MOEURS DE LÉGLISE CATHOLIQUE ET DES MOEURS DES MANICHÉENS. DEUX LIVRES. 1. Jétais baptisé, je me trouvais à Rome et je ne pouvais tolérer la jactance des Manichéens qui se vantent de la fausse et fallacieuse continence ou abstinence pour laquelle, afin de tromper les ignorants, ils se préfèrent aux vrais chrétiens, avec qui ils ne sont pas dignes dêtre comparés. Jécrivis donc deux livres, lun sur les Moeurs de lEglise catholique, lautre sur les Moeurs des Manichéens. 2. Dans celui qui traite des moeurs de lEglise catholique, jai apporté un témoignage où on lit: « A cause de vous, nous sommes « frappés tout le jour; on nous regarde comme es brebis de tuerie 1. » Jai été trompé par une faute de mon exemplaire, et je ne me souvenais pas assez des Ecritures, avec lesquelles je nétais pas encore familier. Les autres exemplaires ne portent pas: « à cause de vous, nous sommes frappés tout le jour; » mais « nous sommes frappés de mort » ou, comme disent dautres, « nous sommes mis à mort. » Ce sens est indiqué comme le plus vrai par les versions grecques, et cest de cette langue, daprès la traduction des Septante, que les anciennes Ecritures divines ont été transportées en latin. Cependant, je me suis beaucoup appuyé sur ce texte dans ma discussion 2, et je ne réprouve nullement comme faux ce que jai dit sur le fond des choses. Seulement, je nai pas démontré suffisamment par ces paroles la concordance que je désirais établir entre lAncien et le Nouveau Testament. Doù est venue mon 1. Ps. XLIII, 22; Rom. VIII, 36. 2. Liv. I, C. IX, n. 14, 15. erreur, je lai dit; dailleurs, jai démontré cette concordance par beaucoup dautres témoignages 1. 3. Semblablement, et presquaussitôt après, jai invoqué un passage du livre de la Sagesse, daprès mon exemplaire, où on lisait : « La sagesse enseigne la sobriété, la justice et la vertu 2. » De cette citation jai déduit des choses très-vraies , mais à loccasion dune faute de copie 3. Quoi de plus vrai en effet que de soutenir que la sagesse enseigne la vérité de la contemplation, que je supposais signifiée par le nom de sobriété; et la probité des actes, que je croyais figurée par les deux autres mots justice et vertu? Or, les manuscrits les plus authentiques de la même version disent : « Elle enseigne la sobriété et la sagesse, la justice et la vertu. » Le traducteur latin a nommé ici les quatre vertus qui sont le plus souvent dans la bouche des philosophes; appelant sobriété la tempérance, donnant à la prudence le titre de sagesse, énonçant la force par le mot de vertu, et réservant à la justice seule son propre nom. Mais beaucoup plus tard nous avons trouvé dans les exemplaires grecs que ces quatre vertus portent, dans le livre de la Sagesse, les mêmes noms que leur donnent les Grecs. Ce que jai emprunté au livre de Salomon : « Vanité des vaniteux, dit lEcclésiaste 4, » je lai lu dans plusieurs textes, mais le grec ne la pas. Il dit: « Vanité des vanités. » Je ne lai vu quaprès. Je me suis assuré que le latin était plus exact, en disant des vanités plutôt que des vaniteux. Toutefois les déductions que jai tirées de ce texte fautif sont parfaitement légitimes, comme on peut sen assurer 5. 4. Quant à ce que jai dit : « Celui-là même que nous voulons connaître, cest-à-dire Dieu, commençons par laimer dun entier amour 6; » il aurait mieux valu employer le mot sincère, que le mot entier; car il ne faudrait pas que lon pût supposer que lamour de Dieu ne pourra pas être plus grand lorsque nous le verrons face à face. Que lon veuille donc bien accepter cette expression en ce sens que lentier amour soit le plus grand que nous puissions espérer, tant que nous marchons dans la foi; il sera en effet plus complet, il sera absolument complet, mais par la claire vue. De même en parlant de ceux qui 1. Ibid. C.
XVI, n, 26-29. 2. Sap. VIII, 7. 3. Liv. I, C. XVI, n. 27. 4.
Eccles. I, 2. 5. Liv. I, C. XXI,
n. 39. 6. Liv. I, C. XXV, n. 47. 313 secourent les pauvres, ce que jai écrit: « Ils sont appelés miséricordieux quand même ils seraient assez sages pour nêtre plus troublés par aucune souffrance desprit 1, » ne se doit point prendre comme si javais prétendu quil y a dans cette vie de tels sages; je nai pas dit: « parce quils sont » mais « quand même ils seraient. » 5. En un autre endroit, je me suis exprimé ainsi : « Mais lorsque cette charité fraternelle il aura nourri lâme attachée à votre sein et laura fortifiée jusquà la rendre capable de suivre Dieu; aussitôt que sa majesté aura commencé à se dévoiler à lhomme autant quil lui suffit pendant son séjour sur cette terre, lardeur de la charité sallume tellement, et cest un tel incendie damour divin, que tous les vices sont consumés, lhomme purifié et sanctifié, et que la divinité de cette parole sacrée : Je suis un feu dévorant 3, se manifeste avec éclat. » Les Pélagiens pourraient penser que jai affirmé la possibilité dune telle perfection dans la vie mortelle: quils ne se limaginent point. Cette ardeur damour capable de monter à la suite de Dieu, et de consumer tous les vices, peut naître et grandir en cette vie; mais quant à achever ce pourquoi elle naît, et délivrer lhomme de tout vice, elle ne le peut. Cependant une aussi grande merveille saccomplit par cette même ardeur damour, quand elle peut lêtre et là où elle le peut, ainsi : comme le baptême de la régénération purifie de la culpabilité de tous les péchés quentraîne la tache originelle ou qua contractée liniquité humaine; de la même manière cette perfection purifie de toute la souillure des penchants mauvais dont linfirmité humaine ne peut être exempte en cette vie. Cest dans ce sens, en effet, que doit être comprise cette parole de lApôtre: « Le Christ a aimé lEglise et sest livré lui-même pour elle; la purifiant dans le baptême de leau par la parole, afin quelle parût devant lui une Eglise glorieuse, sans tache, sans rides, sans quoi que ce fût de ce genre 4. » Car ici-bas est le baptême de leau par la parole, au moyen duquel lEglise est purifiée. Or, quand lEglise entière dit ici-bas : « Remettez-nous nos offenses 5, » elle nest pas sans tache, sans ride, sans défaut de ce genre; et cependant cest de ce quelle reçoit ici-bas 1. Liv. I, C. XXVII, n. 53. 2. Ibid. C. XXX, n. 64. 3. Deut. IV, 24; Héb. XII, 29. 4. Eph. V, 25-27. 6. Matth. VI, 12. quelle sélève à la perfection, à cette gloire qui nest pas dici-bas. 6. Dans lautre livre qui a pour titre : Des Moeurs des Manichéens, ce que jai avancé en ces termes: « La bonté de Dieu dispose tellement toutes les défections quelles sont là où elles doivent être le plus convenablement, jusquà ce que par un mouvement ordonné elles reviennent au point doù elles sétaient éloignées 1, » ne doit pas être pris comme si toutes ces choses revenaient au point doù elles se sont écartées, ainsi que le croyait Origène; mais seulement les choses qui sont sujettes à retour. Ainsi ceux qui sont punis du feu éternel ne reviennent pas à Dieu, quils ont abandonné. Cest cependant la loi de toutes les défections de demeurer là où elles doivent être le plus convenablement; aussi ces damnés qui ne reviennent pas demeurent plus convenablement dans le supplice. Ailleurs jai dit : « Presque personne ne doute que les scarabées ne vivent de leurs excréments cachés et mis en boules 2;» mais beaucoup de gens en doutent, et il en est même qui nen ont jamais entendu parler. Cet ouvrage commence par ces mots : « Nous avons assez fait, je pense, dans nos autres livres.... » CHAPITRE VIII.DE LA GRANDEUR DE LÂME. 1. Cest dans la même ville, à Rome, que jai écrit un dialogue où sont traitées diverses questions relatives à lâme, à savoir : doù elle est, ce quelle est, quelle est sa grandeur, pourquoi elle a été donnée au corps, ce quelle devient quand elle sunit au corps, et quand elle sen sépare. Mais ce que nous avons discuté avec le plus de soin et dapplication, cest sa grandeur; désirant démontrer, si nous le pouvions, quelle nest pas grande à la manière du corps, et que cependant elle est quelque chose de grand. Aussi cette étude a donné son nom à tout le livre qui a été appelé : De la Grandeur de lAme. 2. Lorsque jai dit dans ce livre : « Lâme me paraît avoir apporté avec elle tous les arts; et ce quon nomme apprendre ne me semble pas autre chose que se rappeler et se souvenir 3; » il ne faut pas induire, de cette parole, que je suppose que lâme ait vécu pendant un temps, soit ici-bas, dans un autre 1. Liv. II, C. VII, n. 9. 2. Ibid. C. XVII, n. 63.
3. C. XX, n. 34. 314 corps, soit ailleurs, dans un corps ou sans corps, ni quelle ait appris antérieurement dans une autre vie les connaissances sur lesquelles elle répond quand on linterroge et sur lesquelles elle na pas encore été instruite ici-bas. Il se peut faire, en effet, comme nous lavons remarqué dans le présent ouvrage 1, quelle en soit capable parce quelle est une nature intellectuelle, en relation non-seulement avec les choses intellectuelles, mais avec les immuables, et ainsi ordonnée que, lorsquelle se tourne vers les objets avec lesquels elle est en rapport ou vers elle-même, elle puisse, autant quelle les voit, donner à leur sujet des réponses véritables. Sans doute elle na pas apporté avec elle et ne connaît pas tous les arts de cette manière; en effet, elle ne saurait, sans avoir été enseignée, parler des arts qui se rapportent aux sens corporels, comme presque toute la médecine, comme toute lastronomie. Mais sur ce que lintelligence seule suffit à comprendre, ainsi que je lai dit, elle peut. quand elle sinterroge ou quon linterroge bien et quand elle réfléchit, répondre justement. 3. Ailleurs : « Je voudrais, ai-je dit, faire ici bien des additions, et me contraindre, tandis que je vous enseigne, à ne rien faire autre chose que de me rendre à moi-même, à qui je me dois surtout. » Jaurais dû plutôt dire: « Me rendre à Dieu, à qui surtout je me dois. » Mais comme lhomme doit dabord se rendre à lui-même, afin que partant de soi comme dun degré il sélève jusquà Dieu, à lexemple de lenfant prodigue, qui commença à revenir à soi avant de dire: « Je me lèverai et jirai à mon père 2 » voilà pourquoi je me suis exprimé de la sorte. Peu après, du reste, jai ajouté : « Puissé-je devenir aussi lami et lesclave de Dieu 3 !» Ces mots: «à qui je me dois surtout, » je les entendais donc par rapport aux hommes; en effet, je me dois beaucoup plus à moi quaux autres hommes, quoique je me doive à Dieu plus quà moi-même. Ce livre commence ainsi: « Puisque je vous vois des loisirs surabondants. » CHAPITRE IX.DU LIBRE ARBITRE. TROIS LIVRES. 1. Pendant que nous résidions encore à Rome, nous voulûmes discuter la question de 1. C. IV, n. 4. 2. Luc, XV, 18. 3. C.XXVIII, n. 55. lorigine du mal. Nous désirions dans ces conférences, sil était possible et autant quil serait possible avec laide de Dieu, rendre à notre intelligence un compte exact et réfléchi de ce que nous en croyions déjà par notre soumission à lautorité divine. Et comme après avoir profondément débattu la question, il demeura constant pour nous que le mal ne provenait que du libre arbitre de la volonté, les trois livres qui furent le produit de ce débat sintitulèrent du Libre Arbitre. Cest en Afrique, et étant déjà ordonné prêtre à Hippone, que jai terminé le second et le troisième comme je lai pu alors. 2. Parmi les nombreux sujets que traitent ces livres, plusieurs questions incidentes, que je ne pouvais résoudre ou qui auraient demandé alors de plus longs développements, sont renvoyées : toutefois de chaque côté et sur tous les points de ces questions où lon ne découvrait pas ce qui était. le plus en harmonie avec la vérité, notre raisonnement concluait que, quelle que fût cette vérité, il fallait croire ou même il était démontré que Dieu doit en être béni. Le débat, en effet, fut entrepris à loccasion de ceux qui nient que lorigine du mal se trouve dans le libre arbitre et qui soutiennent que, sil en est ainsi, on doit accuser Dieu, le créateur de toutes les natures; ils veulent de cette manière, dans les aberrations de leur impiété (car ce sont les Manichéens), faire intervenir une sorte de nature du mal, coéternelle à Dieu et immuable comme Lui. Quant à la grâce par laquelle Dieu a prédestiné ses élus et prépare les volontés de ceux qui parmi eux jouissent déjà de leur libre arbitre, il nen a point été traité dans ces livres, la question nétant pas là précisément. Mais lorsquil y a eu lieu de faire mention de cette grâce, on la rappelée en passant et non pas comme sil sagissait de la défendre par une argumentation approfondie. Autre chose est, en effet, de rechercher doù vient le mal; autre chose, de rechercher par où lon retourne au bien primitif et par où lon arrive à un plus grand. 3. Ainsi donc, que les Pélagiens, ces nouveaux hérétiques qui affirment le libre arbitre au point de ne plus laisser place à la grâce de Dieu, puisquils prétendent que cette grâce est donnée selon nos mérites; que les Pélagiens ne sexaltent pas comme si javais soutenu leur cause, en disant du libre arbitre beaucoup de choses quexigeait la nature de cette (315) discussion. Ainsi, par exemple, dans le premier livre, jai dit que la justice de Dieu tirait vengeance des méfaits, et jai ajouté : « Ces méfaits ne seraient pas punis justement, sils nétaient pas loeuvre de la volonté 1.» Comme, de plus, je démontrais que la bonne volonté elle-même est un grand bien, et si grand, quil est à bon droit préférable à tous les biens corporels et extérieurs, jai dit : « Vous voyez déjà, je pense, quil dépend de notre volonté de jouir ou dêtre privés dun bien si vrai et si grand; quy a-t-il en effet qui soit autant dans la volonté que la volonté elle-même 2? » Et ailleurs: « Pourquoi donc, je le demande, songerions-nous à douter que, neussions-nous jamais été sages auparavant, cest par la volonté que nous méritons et que nous menons une vie louable et heureuse, comme cest par la volonté que nous méritons et que nous menons une vie honteuse et misérable 3? » Dans un autre endroit encore: « Il suit de là, je le répète, que quiconque veut vivre régulièrement et honnêtement, sil sattache à ce vouloir par préférence aux choses passagères, acquiert un si grand bien avec tant de facilité, quil ne lui faut, pour avoir ce quil a voulu, que le vouloir 4. » Ailleurs, jai dit aussi : « Cette loi éternelle, à la considération de laquelle il est temps de revenir, a établi avec une fermeté inébranlable que le mérite est dans la volonté, la récompense et le supplice dans la béatitude et la misère 5. » Et ailleurs: « Ce que chacun choisit de suivre et dembrasser, est positivement au pouvoir de la volonté 6 » Dans le second livre : « Lhomme lui-même, en tant quhomme, est quelque chose de bon, puisque, quand il veut bien vivre, il le peut 7. » Jai dit encore en un autre endroit: « Rien ne se peut faire de bien sans le libre arbitre de la volonté 8. » Dans le troisième livre : « Quest-il besoin de chercher doù vient ce mouvement qui éloigne la volonté du bien immuable et lentraîne au bien passager; puisque nous avouons quil ne saurait être quun mouvement de lâme, mouvement volontaire, et par suite mouvement coupable; et tout ce quon peut enseigner dutile là-dessus na pour effet que de nous faire condamner et comprimer ce mouvement pour diriger notre 1. Liv. I,
C. I, n. 1. 2. Ibid. C. XII, n, 26. 3. Ibid. C. XIII, n. 28. 4. Ibid.
n. 29. 5. Ibid. C. XIV, n. 30. 6. Ibid. C. XVI, n. 34. 7. Liv. II, C.
I, n. 2. 8. Ibid. C. XVIII, n. 47. volonté vers la jouissance du bien éternel en la relevant des chutes vers les choses temporelles 1? » Et ailleurs : « Votre réponse est le cri de la vérité même; autrement vous ne pourriez sentir quil ny a en notre puissance que ce que nous faisons quand nous le voulons. Aussi nest-il rien tant en notre pouvoir que la volonté même. Car aussitôt que nous voulons, elle est là sous la main et sans retard 2. » De même, en un autre endroit: « Si vous êtes loué de voir ce que vous devez faire, bien que vous ne le voyiez que dans Celui qui est limmuable vérité, combien plus louable est Celui qui a ordonné de vouloir, qui en a donné le pouvoir et qui ne permet point quon ne veuille pas impunément? » Et jai ajouté : « Si chacun doit ce quil a reçu et si lhomme est ainsi fait quil pèche par nécessité, pécher est un devoir pour lui. Donc quand il pèche, il fait ce quil doit. Mais cest un crime de parler de la sorte; personne nest donc par sa nature nécessité à pécher 3. » Et encore : « Quelle pourrait être avant la volonté, la cause de la volonté? En effet, ou cest la volonté même, et on ne se sépare pas de cette racine de la volonté; ou bien ce nest pas la volonté, et alors elle est sans péché. Donc, ou la volonté est la cause première du péché, ou la cause première du péché nest pas un péché, et on ne peut imputer le péché si ce nest au pécheur. On ne peut donc imputer le péché quà celui qui la voulu 4. » Et un peu plus loin: « Qui pèche en un acte dont on ne peut aucunement se garder? Or on pèche; donc on peut sen garder 5. » Voilà le témoignage que Pélage ma emprunté dans un de ses livres; jai répondu à ce livre et jai voulu que mon traité eût pour titre: De la Nature et de la Grâce. 4. Dans celles de mes paroles que je viens de citer et dans dautres semblables, comme il nest point fait mention de la grâce de Dieu, dont il ne sagissait pas alors, les Pélagiens estiment ou peuvent estimer que nous avons professé leurs sentiments : erreur. Cest par la volonté que lon pèche et que lon vit bien; nous lavons démontré dans ces passages. Donc si par la grâce de Dieu la volonté elle-même nest délivrée de la servitude qui 1a fait esclave du péché, et aidée à dompter les vices, les hommes ne peuvent vivre ni avec piété ni avec 1. Liv. III,
C. I, n. 2. 2. Ibid. C. III, n. 7. 3. Ibid. C. XVI, n. 46. 4. Ibid. C. XVII, n. 49. 5. Ibid. C. XVIII, n. 50. 316 justice. Et si ce bienfait divin qui la délivre ne la prévenait, il faudrait lattribuer à ses mérites; alors ce ne serait plus la grâce, car la grâce se donne gratuitement. Nous en avons traité suffisamment dans nos autres opuscules, en réfutant ces ennemis de la grâce, ces hérétiques nouveaux. Néanmoins dans ces livres du Libre Arbitre, qui étaient dirigés contre les Manichéens, et non pas contre eux, puisquils nexistaient point encore, nous navons pas entièrement gardé le silence sur cette grâce de Dieu, que leur criminelle impiété cherche à détruire. En effet nous avons dit dans le second livre que non-seulement les grands biens, mais les plus petits ne peuvent venir que de Celui doù viennent tous les biens, cest-à-dire de Dieu. Et un peu plus loin: « Les vertus qui font bien vivre sont les grands biens; les formes apparentes des différents corps, sans lesquelles on peut bien vivre, sont les moindres biens; les puissances de lâme sans lesquelles on ne peut bien vivre, sont les biens moyens. Personne nuse mal des vertus; les autres biens, les moyens et les moindres, on en peut user bien ou mal. Et la raison pour laquelle personne nuse mal de la vertu, cest que loeuvre de la vertu est le bon usage de ces biens dont nous pouvons aussi ne pas bien user; or, en usant bien, on nuse pas mal. Cest pourquoi dans la surabondance et la grandeur de sa bonté, Dieu nous a accordé non-seulement les grands biens, mais les moyens et les moindres. Cette bonté, il la faut louer plus dans les grands biens que dans les moyens, et plus dans les moyens que dans les plus petits; mais plus encore dans la totalité, que sil ne nous les avait pas accordés tous 1. » Et ailleurs : « Quant à vous, tenez pour certain et avec une inébranlable piété, quil ne vous arrive aucun bien, soit que vous le sentiez, soit que vous le compreniez, soit que vous y pensiez en quelque manière, que ce bien ne vienne de Dieu. » Jai dit encore ailleurs : « Comme lhomme qui est tombé de lui-même ne peut pas se relever de lui-même, saisissons avec une foi ferme la main de Dieu qui nous est tendue den-haut, cest-à-dire Notre-Seigneur Jésus-Christ 2. » 5. Dans le troisième livre, après ces paroles que Pélage a empruntées à mes opuscules, ainsi que je lai rapporté : « Qui pèche en un acte dont on ne peut aucunement se garder? 1. Liv.II,
C. XIX, n. 50. 2. Ibid. C. XX, n. 54. Or on pèche; donc on peut sen garder, » jai ajouté immédiatement : « Toutefois, il y a certains actes commis par ignorance, qui sont blâmés et quon juge dignes dêtre corrigés, comme nous le lisons dans les divines Ecritures. LApôtre dit en effet: Jai obtenu miséricorde parce que jai agi dans lignorance 1. Et le Prophète dit aussi: Ne vous souvenez pas des fautes de ma jeunesse et de mon ignorance 2 . Il y a aussi des actes de nécessité qui sont blâmables: quand par exemple lhomme veut faire bien et quil ne le peut. Car que signifient ces paroles : Le bien que je veux, je ne le fais pas, et le mal que je hais, je le fais; et encore : Le vouloir réside en moi, mais accomplir le bien, je ne ly trouve pas 3? Et ceci : La chair convoite contre lesprit et lesprit contre la chair; car ils sont opposés lun à lautre, de sorte que vous ne faites pas ce que vous voulez 4. Mais tout cela regarde les hommes qui naissent sous cet arrêt de mort. Car si cétait là la nature de lhomme et non son châtiment, il ny aurait pas là de péchés. En effet si on ne sécarte pas de létat où on a été formé naturellement, et quon ne puisse être mieux, quand on agit ainsi, on fait ce quon doit. Si lhomme était naturellement bon, il ferait autrement; mais maintenant, puisquil est ainsi, il nest pas bon et il nest pas en son pouvoir de lêtre, soit quil ne voie pas ce quil devrait être, soit quil le voie et quil ne puisse pas y arriver. Cest un châtiment: qui en doute? Or, tout châtiment, sil est juste, est la peine du péché et sappelle supplice. Que si la peine est injuste, comme personne ne doute que cen soit une, elle est imposée à lhomme par une domination injuste. Mais comme ce serait une folie de douter de la justice et de la toute-puissance de Dieu, cette peine est juste, et elle a été méritée par quelque péché. Car aucune domination injuste na pu, pour livrer lhomme aux tortures dun châtiment injuste, le soustraire à Dieu à son insu ou le lui arracher malgré lui et comme de force, par la terreur ou par la victoire. Il faut donc sarrêter à croire que ce juste châtiment vient de larrêt qui condamne lhomme 5. » Je dis aussi en un autre endroit: « Approuver le faux, le prendre pour le vrai, se tromper malgré soi, et devant les 1. Tim. I, 13. 2. Ps. XXIV, 7. 3. Rom. VII, 15-18. 4. Galat. V, 17. 5. Liv. III, C. XVIII, n. 50-51. 317 résistances douloureuses des liens charnels, ne pouvoir saffranchir des oeuvres de la passion , ce nest pas la nature originelle de lhomme, cest la peine de sa condamnation. Mais lorsque nous parlons de la libre volonté de faire le bien, nous entendons parler de celle dans laquelle lhomme a été créé 1. » 6. Ainsi, bien avant que lhérésie pélagienne apparût, nous avons discuté comme si ceût été contre elle. Car, en disant que tous les biens, cest-à-dire les grands, les moyens et les petits, viennent de Dieu, on rencontre dans les moyens le libre arbitre de la volonté, parce que nous pouvons en faire un mauvais usage; il est tel cependant que sans lui nous ne pouvons bien vivre. Ce bon usage est une vertu, et elle se compte parmi les grands biens dont nul ne peut faire un mauvais usage. Et comme tous les biens, ainsi que je lai dit, les grands, les moyens et les petits, viennent de Dieu, il sensuit que le bon usage de la libre volonté, qui est une vertu et se compte parmi les grands biens, vient aussi de Dieu. Jai remarqué ensuite de quelle misère justement infligée aux pécheurs délivre la grâce de Dieu, puisque lhomme de lui-même et par son libre arbitre a bien pu tomber, mais na pu se relever. Cest à cette misère que se rapportent lignorance et limpuissance dont souffre tout homme dès le moment de sa naissance; et personne nest affranchi de ce mal que par là grâce de Dieu 2. Or, les Pélagiens ne veulent pas que cette misère provienne dune juste condamnation, car ils nient le péché originel. Quand même lignorance et limpuissance auraient été des attributs naturels et primitifs de lhomme, Dieu nen saurait encourir de reproche: il len faudrait louer au contraire, ainsi que nous lavons examiné dans ce même livre troisième 3. Cette controverse doit être à ladresse des Manichéens, qui nadmettent pas les saintes Ecriture de lAncien Testament, où est relaté le péché originel, et qui prétendent avec une impudence détestable que tous les passages des écrits apostoliques qui en sont tirés, ont été interpolés par des faussaires de lEcriture sainte, comme si les Apôtres nen avaient jamais parlé. Mais les Pélagiens faisant profession daccepter lAncien et le Nouveau Testament, cest contre eux quil faut défendre ce que nous enseignent lun et lautre. Louvrage 1.Liv. III, C. XVIII, n. 52. 2. Liv. II, C. XX; liv. III, C. XVIII. 3. Liv.III, C. XX et XXX. 317 commence ainsi: « Dites-moi, je vous prie, si Dieu nest pas l& |