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CINQUIÈME SERMON POUR LE PREMIER DIMANCHE DE NOVEMBRE. Sur les paroles du prophète Isaie.

 

1. Les saintes lettres nous représentent (b) le Christ Notre-Seigneur, né du Père, dans le Père, avec le Père, par le Père, pour le Père et même sous le Père. Quand elles disent qu'il est du Père, elles parlent de la naissance; quand elles disent qu'il est dans le Père, elles rappellent son union consubstantielle avec lui; si elles disent avec le Père, c'est de l'égalité de majesté qu'elles nous parlent. Ces trois propriétés sont éternelles. D'ailleurs, s'il naît du Père, que ne peut-on dire de lui dans le Père, et avec le Père? Il ne me semble pas déplacé

 

b Ce commencement se trouve dans le livre 1 des Fleurs de Saint Bernard, chapitre XIX.

 

d’entendre par ces mots, dans le Père, qu'il est couché en lui, es par ceux-ci, avec la Père, qu'il est assis avec lui. Or, voulez-vous savoir pour quelle raison on dit qu'il est couché en lui, et assis avec lui c'est pour signifier, dans le premier cas, sa majesté, et dans le second, l'égalité de leurs deux majestés, d'autant plus qu'il est assis à la droite du Père, non point à ses pieds, ou derrière lui. Il est vrai qu'être assis, c'est déjà se. reposer, mais on se repose bien davantage alors qu'on est couché. Or, lequel des deux est le plus charmant et le plus doux pour le Fils, d'être dans le Père, ou de s'asseoir au dessus de tout avec le Père ? Dans lequel de ces deux états se trouvera à nos yeux cette paix suprême de Dieu, qui surpasse tout sentiment et ce repos qui ne convient qu'au Seigneur d'une manière toute particulière. Si la bouche n'a pas de mots convenables pour l'exprimer, peut-être le coeur a-t-il des sentiments pour le concevoir, en sorte que, tout en respectant en toutes choses l'indivisible simplicité de cette essence, on puisse établir par la pensée une certaine différence entre l'unité de substance et l'égalité de gloire, semblable à celle que nous mettons entre être assis et être couché.

2. Ainsi l'Épouse des Cantiques tient peu, semble-t-il, à voir l'Époux assis, mais elle demande qu'on lui apprenne? où elle pourra le voir couché. « Indiquez-moi, dit-elle, ô vous le bien-aimé de mon âme, où vous vous reposez à midi (Cant. , 6). » Et pour toute âme qui a le goût sain, il y a bien plus de douceur dans ces paroles de l'Apôtre : « Celui qui reste attaché au Seigneur est un même esprit avec lui (Cor. VI, 17), » que dans celles-ci : « Lorsque le Fils de l'homme sera assis sur le trône de la gloire, vous serez assis également, et vous jugerez (Matt. XIX, 28). » Néanmoins, il n'est pas moins agréable pour le Fils d'être assis que d'être couché. « Pour moi, dit-il, je suis en mon Père, et mon Père est en moi. » Il était impossible d'exprimer plus clairement l'unité de la substance divine. En effet, dès que tous les deux sont réciproquement l'un dans l'autre, il n'y a plus moyen d'imaginer quoi que ce soit qui se trouve au dedans ou au dehors d'eux, il n'y a qu'une idée à se former de l'un de l'autre; après cela, c'est que, non-seulement ils n'ont qu'une même substance, mais encore que cette substance est parfaitement simple. Je retrouve quelque chose d'analogue exprimé dans ces mots : Celui qui demeure dans la charité, demeure en Dieu, et Dieu demeure en lui (I Joan. IV, 16); la seule différence, c'est qu'il s'agit ici d'une union purement spirituelle, entendue dans le même sens que ces mots que nous avons rapportés plus haut : « Celui qui reste attaché au Seigneur est un même esprit avec lui, » tandis que, dans la phrase qui nous occupe, il est plutôt question d'une unité de nature et de substance. Aussi lisons-nous dans l'Évangile : « Mon Père et moi ne faisons qu'un (Joan. X, 30). » Ce qu'il faut entendre d'après l'analogie dont j'ai parlé, dans le sens de la chambre à coucher du Fils unique, et du suprême repos du Seigneur, s'il est permis de parler ainsi. Quant à nous, c'est par l'union des volontés, et l'adhésion de l'esprit qui résulte de la charité, que ce Fils unique, devenu aussi le premier-né d'entre nous, nous introduit à notre petite manière dans sa chambre à coucher, et dans son repos.

3. Quand, en parlant du Christ, on dit qu'il est du Père, cela signifie qu'il est sorti du Père, et se rapporte à la fête de son avènement et de son incarnation, que, nous nous préparons avec sa grâce à célébrer bientôt. C'est évidemment en ce sens qu'il a dit : «Pour moi, je suis sorti de Dieu et je suis venu (Joan. VIII, 42.) » On le vit donc sur la terre, il vécut au milieu des hommes, il a demeuré avec nous, qui ne le connaissions point, véritable Emmanuel, Dieu avec nous (Ibidem. I, 8); il est, dis-je, resté avec nous, mais pour le Père. Quand je dis qu'il est resté avec nous, je rappelle le secours qu'il nous a apporté, et quand je dis qu'il est resté pour le Père, je veux parler de son zèle. En effet, ce qu'il recherchait en toutes choses, c'est la gloire de son Père, dont il était venu faire la volonté. Après cela, si vous le contemplez sur la croix, sivous jetez les yeux sur le Christ, mais sur le Christ crucifié, c'est alors que vous le verrez bien clairement, et bien évidemment sous le Père, cet état se rapporte tout spécialement et proprement, à l'abaissement de la nature humaine, dans le sens où il disait lui-même : « Mon Père est plus grand que moi (Joan. XIV, 28). » Me sera-t-il permis d'ajouter, qu'il fut même quelquefois sans le Père? Personne n'oserait le dire, s'il ne l'avait affirmé lui-même le premier, en disant : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné (Matt. XXVII, 46) ? » Comme si nous devions voir une sorte d'abandon du Père dans cette pressante épreuve, où il n'y en rien qui signalât sa puissance, rien qui fît reconnaître sa majesté.

4. Nous avons donc le Christ, né du Père, couché dans le Père, assis avec le Père, parti du Père, restant pour le Père, crucifié sous le Père, et mourant sans le Père, si on peut parler ainsi. Sous lequel de ces différents aspects pensons-nous que le vit Isaïe, quand il dit: « J'ai vu le Seigneur assis sur son trône élevé, sublime (Isa. VI, 1)? » Car, il est évident que la vue qu'il en eut alors est bien différente de celle qu'il nous décrit plus tard en ces termes : « Nous l'avons vu, il n'avait plus ni éclat, ni beauté, aussi l'avons-nous pris pour un lépreux, pour un homme frappé de Dieu, un homme humilié (Ibid. LIII, 2). » C’est toujours le même Prophète qui parle, et c'est du même qu'il :parle, mais il ne le vit pas de la même manière, et, en ce sens, on pourrait dire que ce n'est pas le même qu'il vit. En effet, la deuxième fois, il le vit couvert de plaies livides, rassasié d'opprobres, accablé de supplices et couvert d'injures ; il le vit enfin méprisable, cloué à une croix, mourant pour nous, et il s'est écrié : « Il a été brisé à cause de nos crimes (Isa. LIII, 5), et nous avons été guéris par ces meurtrissures.» C'est dans cette vision qu'il lui apparut comme le dernier . des hommes, et couvert de mépris; dans la, première, au contraires il voit la terre remplie de sa majesté. Dans l'une, le Seigneur est un homme de douleur et connaissant l'infirmité; dans l'autre, c'est le Seigneur assis sur son trône; l'une est la vision commune à tous les hommes, aussi le Prophète s'exprime-t-il au pluriel quand il en parle; l'autre est une vision particulière aussi bien que sublime. Pour celle-là, le Prophète parle au nom de la foule avec laquelle il se confond, et il dit : « Nous avons vu. » Pour celle-ci, au contraire, il ne parle plus qu'en son seul nom, il l'eut seul, et c'est comme transporté au dessus de lui-même qu'il dit : «J'ai vu le Seigneur assis sur un trône, etc. » Il est certain qu'il n'y a pas d'autre mot que celui de Seigneur pour désigner celui qu'il voit assis; car c'est le propre de celui qui est le premier d'une assemblée, de celui qui domine et qui règne, d'être assis; mais surtout `d'être assis sur un trône, attendu qu'être assis simplement est, quelquefois, la marque d'un état inférieur. D'ailleurs, comme je l'ai déjà dit, Celui qui, couché dans son Père, fait en même temps nos délices, est le même qui, partageant son trône, règne sur nous : là, il est l'Époux aimable, ici, le Seigneur admirable; enfin, il est le Dieu de gloire dans les saints, le Dieu qu'on admire dans sa majesté.

5. Isaïe nous dit donc : « J'ai vu le Seigneur assis sur un trône élevé, sublime, la terre entière était remplie de sa majesté, et tout ce qui était au dessous de lui remplissait le temple. » Ce qui remplissait le temple était ce qui se trouvait placé au dessous de lui. N'était-ce point le trône dont il vient de parler? Quelque élevé, quelque sublime qu'il fût, il n'en était pas moins placé au dessous de lui. Il est évident, en effet, qu'il ne peut être assis sur le trône que le trône ne soit plus bas que lui. Mais comment remplissait-il le temple? Et puis, quand la terre elle-même est, elle aussi, remplie de sa majesté, comment encore le temple est-il rempli? Et d'abord sachez que par ce mot le trône, le Prophète ne veut poing parler d'un siège matériel, mais des anges. En effet, s'il est vrai que la sagesse a pour trône l'âme même du juste, à combien plus forte raison le trône de l'Agneau saint doit-il être supérieur à celui de la sagesse? Il est donc évident que tell est son trône de gloire; il est élevé par sa nature même, mais il l'est bien davantage encore par sa grâce; car si, par la condition de leur nature ils sont élevés, la grâce qui les a confirmés, et dont il est dit : «C'est par ta parole du Seigneur que les cieux: ont été affermis (Psal. XXXII, 6), » les a faits sublimes. Ce sont donc les phalanges angéliques sur lesquelles Dieu est assis, et qui se trouvent placées au dessous de lui„ qui remplissent le temple, quoique déjà la terre entière soit elle-même remplie de sa majesté. En effet, il règne partout, :sa majesté et partout, mais peut-être sa grâce n'est-elle point partout; non, dis-je, peut-être n'en est-il point de sa volonté bonne, agréable et parfaite, comme de sa puissance qui est partout (Rom.  XII, 2). Autrement, pourquoi dirions-nous « Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel (Math. VI, 10) ? » Sa volonté se fait de tout et en tout, mais non par tous. Elle se fait dans les esprits élus, lorsque la volonté cet la même en eux qu'en Dieu, c'est même dans cette adhésion des esprits par la volonté, que tous les esprits ne font qu'un, de même que nous lisons que les premiers fidèles n'avaient qu'un coeur et qu'une âme (Act. IV, 32) «Et tout ce qui se trouvait sous lui remplissait le temple, le remplissait de toute sorte de bénédictions spirituelles, de consolations divines, de grâces différentes, de toute espèce de fruits de sainteté enfin, puisqu'il est dit que la sainteté doit être l'ornement de votre maison, Seigneur (Psal. XCII , 7). » Tout ce qu'il y avait au dessous de lui remplissait donc son temple des dons variés de la grâce, de l'esprit de sagesse et d'intelligence, de conseil et de force, de science et de piété, le remplissait enfin de l'esprit, de la crainte du Seigneur.

6. « Les séraphins se tenaient sur les degrés du trône. C'est le nom des anges les plus élevés et les plus grands, voilà pourquoi on les représente se tenant sur les autres anges. Mais quelque avantage qu'ils aient sur tous les esprits angéliques, ils ne s'en tiennent pas moins debout en présence du Seigneur, assis en maître devant eux, pour lui rendre tous les devoirs de leur pieux ministère, et tous les témoignages de leur respect. Mais il faut bien se garder de confondre entre elles les manières dont les anges et les hommes se tiennent eux-mêmes. Ainsi le Christ est debout, plein de zèle pour son Père, dont il cherche à procurer la gloire, comme il convient au fidèle Fils unique, ou plutôt, au premier-né du Père, qui, par amour pour ce Père, vient au secours des captifs. C'est ainsi que saint Etienne vit, debout, dans les cieux, ce même Fils qui vint à son aide (Act. VII, 55); et voilà pourquoi aussi le Prophète le priait de se lever pour le secourir quand il s'écriait : « Levez-vous, Seigneur, venez à notre secours (Psal. XLIII, 26). » Pour les anges, s'ils se tiennent debout, c'est en qualité de serviteurs de Dieu, selon ces paroles mêmes du Prophète : « Il y avait un million d'anges qui le servaient et il y en avait un million qui se tenaient debout devant lui (Dan. VII, 10). » Quant à l'homme il se tient debout, toutes les fois qu'il conserve sa vigueur d'âme, et qu'il persévère dans ses résolutions. C'est ainsi que se tint Moïse quand il brisa le veau d'or, et se présenta devant le Seigneur pour calmer son courroux (Psal. CV, 20). Ainsi encore se tint Phinées quand il apaisa le Seigneur. « Les séraphins se tenaient donc debout sur les degrés du trône. » Mais d'où vient que le Prophète ne dit pas qu'il a vu un séraphin, mais qu'il en vit deux seulement qui se tenaient aussi debout? Car la suite de son récit nous fait comprendre qu'il n'en vit pas davantage, puisqu'il remarque que « l'un et l'autre avaient six ailes. » Il était bien d'ailleurs, qu'ils fussent deux, car il est écrit : « Malheur à celui qui est seul; s'il tombe, il n'a personne pour le relever (Eccli. IV, 10). » Malheur donc à toi, ange de l'orgueil, présomptueux solitaire, à toi qui aimes la solitude. Tu ne t'es pas maintenu dans la vérité, tu as été chassé. Le pied de ton orgueil ne sut point se tenir, ferme. En voulant être seul assis, tu es tombé, rapide comme la foudre, du haut du ciel, et, désormais, tu n'auras jamais personne pour te relever.

7. « L'un avait six ailes, comme l'autre en avait six aussi. » Pourquoi toutes ces ailes? « Avec deux de ces ailes ils lui voilaient la tête, avec les deux autres ils lui couvraient les pieds, et avec deux autres ils volaient. » Mystère, mes frères, mystère grand et, profond. Ces paroles réclament de vous une oreille attentive, et de moi, une langue habile et surtout un esprit spirituel. Je vais vous dire ce que je pense; je n'affirme point qu'il en est comme je pense, mais je vous donne mes pensées comme autant d'opinions et de conjectures. En effet, qui m'empêche de croire qu'après la chute de Lucifer, ce furent les Séraphins qui furent chargés de monter une garde vigilante aux portes du ciel, comme nous voyons qu'après que l'homme fut chassé du paradis terrestre, Dieu a placé un chérubin pour en garder l'entrée (Gen. III, 24)? Peut-être même n'est-ce pas sans raison que l'auteur sacré donne un glaive de feu à ce chérubin, dont la pointe et la flamme devaient tenir également les mains de l'homme éloignées de l'arbre de vie, attendu qu'il n'est rien que le corps redoute plus que ce qui perce et ce qui brûle. Quant à nos séraphins, ils ne reçoivent que des ailes pour voiler l'oeil de l'esprit et l'empêcher de voir. « De deux de leurs ailes, ils lui voilaient la tête, et de deux autres ils lui couvraient les pieds; » en sorte que le mauvais ange ne pouvait contempler ni le haut ni le bas de Dieu. Un jour viendra, sans doute, où se révèlera la gloire de Dieu, mais il n'en sera ainsi qu'après que se seront accomplies ces paroles du Prophète : « Enlevez l'impie pour qu'il ne voie jamais la gloire de Dieu (Isa. XXVI, 10). » Mais, en attendant ce jour, si la tète et les pieds de Dieu sont voilés aux regards de cet esprit malin, le milieu ne l'est point, il peut encore le contempler, mais il ne le voit que pour l'envier. Maïs les mêmes ailes qui voilent Dieu, et écartent de lui l'esprit malin, élèvent et soutiennent les séraphins en sa présence.

8. Pourtant, avant d'aller plus loin, il nous faut rechercher quelles sont les ailes qui les aident à voler, car il est dit, que « avec deux de leurs ailes, ils volaient. » Peut-être peut-on dire qu'elles représentent, l'une la nature, et l'autre la grâce, d'autant plus que nous avons déjà vu que c'était aussi ce que désignait l'élévation et la sublimité du trône du Seigneur. En effet, par leur nature, en tant qu'ils sont animés par le plus ardent amour, ils tendent et se portent vers Celui qu'ils voient placé au dessus d'eux ; si on les représente debout, c'est pour exprimer leur emploi auprès du Seigneur, et si on les peint volants, c'est pour montrer l'ardeur de leur amour. S'ils voilent la tête du Seigneur, ils cachent aussi ses pieds ; il serait plus juste de dire qu'ils vont et viennent dans leur vol entre ces deux extrêmes, du haut de sa puissance, au fond des abîmes de sa sagesse, qu'ils s'efforcent de sonder. On ne peut pas les confondre avec ces scrutateurs de la majesté de Dieu qui sont écrasés du poids de sa gloire (Prov. XXV, 27), car ils aiment ce qu'ils comprennent, non moins qu'ils comprennent ce qu'ils aiment; car ils sont conduits et réglés eux-mêmes par l'Esprit-Saint, qui sonde lui-même les profondeurs de Dieu. Le Lucifer orgueilleux qui n'avait que l'éclat sans avoir la chaleur, ne s'aidant que d'une aile pour s'élever, a fait une chute au lieu de prendre son essor. Heureux de briller, il oublia que son nom de séraphin lui faisait un besoin d'être chaud et brûlant. Il ne demeurera donc point debout, parce qu'il se laisse aller aux impies, mais il ne peut pas, non plus, s'élever en volant, ainsi qu'il l'avait présumé. La vivacité de sa nature lui fit prendre son essor, mais ce fut pour sa perte, car le défaut de grâce ne tarda point à précipiter sa chute. Telle est aussi la chute de ceux qui, ayant connaissance de Dieu, ne font point glorifié comme Dieu, et ne lui ont point rendu grâces (Rom. I, 21), ce qui fut cause qu'ils furent abandonnés à leur sens réprouvé, et que leur coeur insensé est tombé dans les ténèbres. Enfin, leur chef lui-même vit tomber devant ses yeux un voile que la vivacité de sa nature ne saurait percer, et qui ne lui permet de voir ni la tête ni les pieds de Celui qui est assis sur le trône, attendu que les séraphins, qui se tiennent debout auprès de lui, lui couvrent la tête de deux de leurs ailes, et les pieds de deus autres ailes.

9. La substance divine n'est point matérielle, et n'a point la forme d'homme avec des membres corporels. Dieu est un esprit, et c'est dans un sens spirituel qu'il faut entendre ce qu'on a dit de lui. Autrement, qui est-ce qui vous apprendra ce que sont en lui cette tête et ces pieds que les séraphins voilent de leurs doubles ailes; il n'y a que l'esprit qui connaît tout ce qui est en lui, et scrute même les profondeurs de Dieu, qui puisse nous révéler ce que c'est. Or, pour moi, il lest pas question d'autre chose en cet endroit que des profondeurs mêmes de Dieu, et, à mon sens, ce que le Prophète appelle sa tête, sa majesté, sa puissance n'est autre chose que sa vertu, son éternelle divinité. Votre tête, Seigneur, selon ce mot du Psalmiste, « c'est' votre justice qui ressemble aux montagnes élevées (Psal. XXXV, 7), » et peut-être peut-on voir vos pieds indiqués dans les paroles qui font suite à celles-là : « Et ses jugements sont un profond abîme (Hidem). » En effet, ors retrouve comme ses pieds, dont les voies sont impénétrables, flans ses jugements insondables, dans les abîmes de sa sagesse, et dans ses dispositions irrépréhensibles, il est vrai, mais incompréhensibles. t'est à sera pieds aussi que se rapportent, en particulier, le mystère de l'incarnation, et toute l'économie de notre rédemption. Il faut voir aussi combien est haute et élevée sa justice, que le Prophète, dans son étonnement, compare aux plus hautes montagnes. La nôtre, quand elle existe toutefois, est basse, droite peut-être, mais jamais pure, à moins pourtant que nous ne nous trouvions meilleurs que nos pères qui disaient avec autant d'humilité que de vérité : « Toutes nos justices sont comme des linges souillés de sang impur (Isa. LXIV, 6). » En effet, où peut-on trouver une justice pure, là où la souillure du péché n'a point cessé d’exister ? Celle des hommes peut bien paraître droite, si elle ne consent point au péché, et ne le laisse point établir son règne dans leur corps mortel. Celle du premier homme, tant qu'il ne consentît ne  point au péché, fut, dans le principe, aussi pure que droite; mais, parce qu'elle n'était pas solide, elle perdit bien vite sa pureté, et ne rer tint même pas sa droiture. Chez les anges, on retrouve bien aussi une justice droite, pure et stable, sublime même, mais pourtant bien inférieure à la justice divine. En effet, elle n'est point innée en eux, mais elle est le résultat d'un don de Dieu, car leur nature en soi, est capable, non-seulement de justice, mais aussi d'injustice. N'est-ce point là le mal que le Seigneur, au dire des saintes lettres, a trouvé dans ses anges (Job. IV, 18)? « Il n'y a pas un être vivant qui sera trouvé juste devant vous, Seigneur (Psal. CXLII, 2), » s'écriait un homme qui n'ignorait pas la justice de Dieu ; et remarquez qu'il, ne dit point « il n'y a pas un homme, » mais « il n'y a pas un être vivant, » sans doute pour nous donner à entendre qu'il n'excepte même pas les anges, car ce sont aussi des êtres vivants, d'autant plus vivants même, qu'ils sont plus près de la source de la vie. Ils n'en sont pas moins justes, mais d'une justice qui vient de lui, non pas d'une justice qui subsiste devant lui; justes par sa grâce, non point au prix de lui. Car, pour lui, il est la justice même, sa volonté n'est pas tant équitable qu'équité même, disons mieux, en lui, équité et volonté ne sont autre chose que sa substance même. On peut donc dire en toute vérité que sa justice est comme une montagne, car elle est droite, pure, stable, enfin laissez moi le dire, elle est la substance même. A quelle hauteur donc se cache sa tête! quelle gloire, quelle sublimité au haut de cette montagne couverte d'ombre et de nuages.

10. Mais, à notre avis, quelles sont les ailes avec lesquelles les séraphins voilent cette tète pour empêcher que nul être, quelle que soit la sublimité de sa nature, ou la perspicacité de sa raison, fixe un oeil souillé sur la splendeur de cette lumière véritable ? Ces deux ailes,. si je ne me trompe, sont les propres ailes de leur gloire et de leur félicité. En effet, ils sont enivrés des ineffables délices de l'admiration où les plonge la contemplation de cette tête, et ne se glorifient pas moins des sentiments de vénération qu'ils éprouvent pour cette tête. Le Mauvais ressentait bien de l'admiration pour elle, mais sans vénération, et comme il ne voulut point se soumettre à elle pour le respect, il ne put demeurer stable par l'admiration. Bien plus,, son admiration se changea en envie, et au lieu de vénérer la tête de Dieu, il tenta de lui ressembler. Que les séraphins ont bien mieux fait, quand, mettant leur bonheur dans leur admiration, ils sont devenus dignes de vénération eux-mêmes, par leurs sentiments de respect, et ont trouvé une vraie gloire en celui dont les serviteurs sont rois, et devant qui on ne saurait s'abaisser sans grandir ? Et maintenant, laissez-moi vous dire comment, avec deux ailes, les séraphins semblent voiler ce que nous avons appelé la tête de Dieu, pour empêcher le Malin de la contempler. Il ne peut lever les yeux, qu'ils ne rencontrent le bonheur et la gloire des anges, et ne se remplissent (a) aussitôt d'une humeur très-maligne, la jalousie qui le dévore, qui ne lui permet pas do, voir au-delà. Voilà donc comment cet ange jaloux se trouve empêché, comme par un double voile, de contempler quoi que ce soit de plus élevé ; tantôt le bonheur, tantôt la gloire de ceux qu'il voit placés au dessus de lui, et tantôt leur bonheur et leur gloire, en même temps, éblouit ses regards elles plonge dans les tourments de l'envie. Or, l'envie est la plus cuisante démangeaison qui puisse faire souffrir ses yeux, car le plus affreux tourment que puisse endurer l’oeil des envieux est le spectacle de la gloire et du bonheur d'autrui. Car, comme on dit, ce n'est pas la vue de la misère des autres qui excite l'envie.

11. Quant aux pieds du Seigneur, c'est-à-dire, selon ce que je vous ai dit, quant à l'abîme impénétrable de ses jugements et aux voies impénétrables de sa Providence, les séraphins les voilent aussi de deux de leurs ailes, je veux dire des ailes de la prudence et de la fidélité. Car, en même temps qu'ils sont des serviteurs fidèles, ils sont des serviteurs prudents, ils font les choses de Dieu, et pourvoient au salut des élus, de telle façon que le Malin ne trouve rien à reprendre en eux. C'est, je crois, à ce voile que les chérubins mirent sous ses pieds, que nous devons que le malin esprit ait, sans le savoir, fait attacher le Seigneur de gloire à la croix; de là vient aussi que tous les jours, sans le vouloir et même à son insu, et plus tard à son grand regret, il se trouve qu'il sert à notre salut, quand il veut, au contraire, y mettre obstacle. Mais, si les esprits serviteurs de Dieu, se jouent ainsi de l'astuce de Satan, c'est parce que, dans leur fidélité, ils ne veulent point lui dévoiler les mystères et les dispositions de la divine Providence à notre égard, et que, dans leur prudence, ils réussissent à les lui celer.

12. D'ailleurs, de même que des deux ailes d'en haut, le malin esprit en eut une, ainsi que je l'ai dit, celle de l'admiration, mais n'eut pas celle de la vénération, ainsi des deux du milieu, sa nature lui en donne une, l'intelligence de l'esprit, la grâce ne lui donne pas l'autre, qui est l'amour. Mais il n'est pas moins facile de reconnaître que si, faute de ces ailes inférieures, il manqua de fidélité, il n'en fut pas de même de la prudence. En effet, ce n'est pas d'un autre que lui, qu'il a été dit que « le serpent était le plus rusé de tous les animaux (Gen. III, 1). » Aussi, on peut dire avec quelque apparence de raison, que sa chute ne fut à l'instant même si irrévocable et ses contusions si incurables que, parce que, des ailes dont nous avons parlé, n'ayant point celle de gauche, il n'eut que celle de droite. Il n'en fut pas ainsi de ces deux séraphins que le Prophète vit et nous montra sur les degrés du trône, debout devant le Seigneur dont ils voilent, comme je l'ai dit, la tête avec deux de leurs ailes, c'est-à-dire, par l'aile de leur admiration dans laquelle ils trouvent toute leur félicité, et par l'aile de

 

Ce passage se trouve cité dans les Fleurs, livre VI, chapitre III, comme extrait du cinquième sermon sur les paroles d'Isaïe. Voyez-en d'autres encore, rapportés au livre IX, chapitre XXIX.

 

leur vénération dans laquelle ils se félicitent au plus haut des cieux. Ils voilent aussi ses pieds de deux de leurs ailes, de l'aile de la perspicacité de la nature, comme je l'ai déjà dit, et de l'aile de l'efficacité, de la grâce. Ils laissent le milieu de son être à découvert et visible, si je puis ainsi parler, je veux dire sa bonté et, sa longanimité par laquelle il appelle les hommes à la pénitence. En effet, tout le monde peut voir comme il fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants, et tomber l'eau de sa pluie sur les justes et sur les pécheurs. Car ce vrai Salomon a orné de charité le milieu de son être, si je puis parler ainsi, en faveur des filles de Jérusalem (Cant. III, 10), afin que ceux qui ne s'élèvent pas aux choses trop élevées, et ne s'absorbent pas dans les recherches de celles qui sont trop profondes, puissent dis moins s'exercer dans cette sorte de milieu, et se rendre par là dignes, en quelque sorte, d'être élevés à la contemplation des choses subtiles et sublimes. Mais, pour en revenir enfin à l'esprit mauvais, cette vision le tourmente cruellement à. présent, et le tourmentera bien davantage plus tard, d'abord parce qu'il est jaloux de la longanimité et de la bonté de Dieu pour nous, et ensuite parce qu'il ne peut en profiter lui-même pour revenir à des sentiments de repentir.

 

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