CHAPITRE IV
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PRÉFACE
AVERTISSEMENT
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CHAPITRE XVI

CHAPITRE IV. Quelle est la vraie piété, quelle est la solitude ou la clôture qui convient aux Religieux.

 

9. Cette piété, c'est la mémoire continuelle de Dieu, c'est un acte toujours renouvelé d'attention à sa pensée, un effort perpétuel du coeur vers son amour : de sorte qu'aucun jour, qu'aucune heure même lie trouve le serviteur de Dieu, ou à travailler à accomplir sa règle, ou ivré au soin de sa perfection, ou à goûter les suavités et les délices de la charité. Voilà la piété à laquelle l'Apôtre excite son disciple bien-aimé, en ces termes: « Exercez-vous à la piété, car l'exercice du corps, sert de peu. La piété est utile à tout bien, elle a les promesses de la vie présente et celles de la vie future. (I. Tim. IV, 8.) En tout et par-dessus tout, votre habit annonce non-seulement l'apparence, mais encore la réalité de cette piété, et votre profession en exige la pratique. Car, comme le dit l'Apôtre : «il en est qui ont l'extérieur de la piété, mais qui en répudient la vérité et la vertu, » (II. Tim. III. 5.) Celui de vous qui ne l'a pas dans sa conscience, ne la montre pas dans la vie, ne la pratique pas dans sa cellule : il n'est pas solitaire, il est seul : sa cellule pour' lui n'est pas une cellule, mais un cachot et une prison. Il est bien seul, celui avec qui Dieu n'est pas; il est vraiment captif celui qui n'est pas libre en Dieu. Solitude et réclusion sont en effet des termes qui indiquent la misère : mais la cellule ne doit jamais être une prison de force, mais bien le domicile de la paix, la porte fermée; non point ténèbres, mais retraite et secret.

10. Celui qui a Dieu avec lui n'est jamais moins seul que lorsqu'il n'est avec personne. Alors il goûte en liberté sa joie, alors il est bien seul et s'appartient pour jouir de Dieu en lui et de lui en Dieu. Alors, dans la lumière de la vérité, dans la tranquillité d'un coeur pur, la conscience sans tâche s'ouvre d'elle-même, et le souvenir pénétré de Dieu se répand librement, l'intelligence est illuminée:et l'amour jouit de son objet, ou bien la faiblesse humaine pleure librement ses misères. C'est pourquoi selon la forme de votre règle, habitant dans les cieux plutôt que dans les cellules, ayant écarté de vous tout le monde, vous vous êtes entièrement renfermés avec Dieu. Le séjour de la cellule et le séjour du ciel sont rapprochés. Car, de même qu'entre cellule et ciel il existe un rapport quant au nom, il existe aussi une relation au point de vue de la piété. C'est du mot céler que la cellule et le ciel tirent leur nom : ce qui est caché dans le ciel l'est: aussi dans la cellule ce qui se passe dans le ciel se passe dans la cellule.; Qui est-ce donc qui s'y passe ? S'occuper de Dieu, jouir de Dieu. Car ce qui se fait selon la règle, pieusement et fidèlement dans les cellules, j'ose le dire, les saints anges de Dieu regardent les cellules comme le ciel, et ils éprouvent en ces deux endroits des jouissances égales. Car, lorsque la cellule voit constamment pratiquer les choses célestes, le ciel devient semblable à la cellule et s'en rapproche par l'image du même mystère, par l'affection de la piété et par le goût d'une occupation pareille; à l'esprit qui prie, ou à l'âme qui sort de son corps, le chemin de la cellule au ciel n'est ni difficile, ni long. De la cellule on monte souvent au ciel, presque jamais on ne descend de la cellule à l'enfer, si ce n'est pour suivre le conseil du Psalmiste : « Qu'ils descendent vivants dans les enfers, » pour n'y point tomber en mourant. C'est de cette manière que les habitants des cellules descendent souvent dans ces tristes abîmes. De même que dans leurs contemplations assidues ils aiment à revoir les joies du Paradis, afin de les désirer toujours davantage ; de même ils considèrent les souffrances des damnés pour; en avoir horreur et les éviter. Et c'est ce que dans leurs prières ils souhaitent à leurs ennemis, « de descendre vivants dans les enfers. » (Ps. LIV, 16.) A la mort, nul ou presqu'aucun religieux ne tombe de sa cellule dans le gouffre éternel, parce que presqu'aucun n'y persévère jusqu'à la fin, s'il n'est prédestiné au ciel.

11. Le fils de la grâce, le fruit de son sein, la cellule le réchauffe, le nourrit, l'embrasse, le conduit à la perfection et le rend digne d'entrer en conversation avec Dieu : elle écarte et rejette de suite l'étranger et celui qu'on lui a faussement donné. D'où vient que le Seigneur dit à Moïse : « ôte les souliers de tes pieds: car le lieu que tu foules est une terre sainte. » (Ex. III, 5.) Un lieu saint, une terre consacrée n'a jamais souffert longtemps l'âme du péché, remplie d'affections mortes, de celui dont le coeur est éteint. La cellule est le sol sacré et l'endroit vénérable où Dieu et le serviteur causent ensemble comme l'ami avec son ami. L'âme fidèle s'y unit souvent au Verbe de Dieu, l'épouse s'y donne à l'époux, les choses célestes s'y rapprochent des terrestres et les divines des humaines. La cellule du serviteur de Dieu est comme un temple saint du Seigneur. Des choses divines se passent en effet dans le temple et dans la cellule : mais plus fréquemment dans la cellule. Dans le temple, sont distribués visiblement et en figure, à certains moments, les sacrements de la piété chrétienne : dans la cellule, comme dans le ciel, dans la même vérité, dans le même ordre, bien que non pas encore dans la majesté du même éclat, ni dans la même éternelle sécurité, la chose même qui fait l'objet de tous les sacrements de notre foi est constamment célébrée. Aussi, comme nous venons de le dire, la cellule rejette vite loin de son sein, comme un avorton, l'étranger qui n'est pas son fils; elle le vomit comme une nourriture inutile et nuisible : la pharmacie de la piété ne souffre pas longtemps dans son sein un malheureux de ce genre ; le pied de l'orgueil arrive, la main du pécheur l'ébranle et l’emporte : chassé, il ne peut rester tranquille, il fuit misérable, nu et tremblant, comme Caïn, loin de la face de Dieu; il est exposé aux vices et aux démons; le premier qui le trouvera lui donnera la mort de l'âme : ou bien, si parfois il s'obstine à rester dans sa cellule, non par la constance de la vertu, mais par un entêtement déplorable, la cellule lui est encore comme un cancer ou comme un tombeau dans lequel il est enterré vivant. « Le sage devient plus sage en voyant flageller le méchant. » (Prov. XIX, 25.) « Et il lavera ses mains dans le sang du pécheur. » (Ps. LVII, 11.) Donc, comme le dit le Prophète : « Si tu te convertis, Israël, convertis-toi à moi. » (Jerem. IV, 1.) C'est-à-dire, arrive au faîte d'une conversion complète. Car il n'est accordé à personne de rester longtemps dans le même état. Le serviteur de Dieu est toujours dans cette alternative, ou il faut toujours qu'il' avance, ou bien qu'il recule . ou il s'efforce d'aller en avant, ou il est entraîné en,arrière. On exige de vous tous la perfection, mais on n'exige pas de tous la même perfection. Si vous commencez, commencez bien : si vous avez déjà atteint quelque degré, mesurez-vous vous-même à, vous-même, et dites avec l'Apôtre: » Ce n'est pas que j'aie déjà saisi le but ou que je sois parfait : j'avance pour tâcher de saisir celui en qui j'ai été saisi. Il y a une chose, oubliant ce qui est en arrière, et m'élançant sur ce qui est en avant, je cours vers la récompense qui m'est destinée dans la vocation d'en-haut, en Jésus-Christ Notre-Seigneur. » (Phil. III, 12.) Il ajoute ensuite : « Nous donc, tant que nous soyons de parfaits, ayons ces sentiments. » Par là, l'Apôtre vous déclare ouvertement que la perfection de l'homme juste en cette vie, consiste à oublier ce qui est en arrière et à s'élancer complètement vers ce qui est en avant, et le terme de cette perfection se trouvera au lieu où l'on saisira complètement le but montré par la vocation divine.

 

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