SERMON LXXI
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SERMON LXXI. Les lis sont les bonnes oeuvres, leur odeur est la bonne conscience et leur couleur la bonne réputation. Comment l'Époux nous paît et se repaît en nous. De l'union de Dieu le Père avec le Fils, et de l’âme sainte avec Dieu.

1. La fin du dernier discours sera le commencement de celui-ci. L'Époux donc est un lis, mais un lis qui n'est pas parmi les épines, parce que celui qui n'a point commis de péchés n'a point d'épines. Il a assuré que l'Épouse est un lis parmi les épines, attendu que si elle dit qu'elle n'a point d'épines, elle se séduit elle-même, et la vérité n'est pas en elle; pour lui, il a dit qu'il était une fleur et un lis, mais non pas un lis parmi les épines. « Je suis, dit-il, la fleur du champ et le lis des vallées (Ibid.). » Il ne fait point mention d'épines parce que, seul parmi les hommes, il n'a point besoin de dire : « Je me suis converti dans mon affliction et lorsque je me suis senti percé d'épines (Psal. XXXI, 4). » Il n'est donc jamais sans lis, parce qu'il est toujours sans vice, parce qu'il est tout et toujours blanc, et que sa beauté surpasse celle de tous les enfants des hommes (Psal. XLIV, 3). Vous donc qui écoutez ou lisez ces choses, ayez soin d'avoir des lis en vous, si vous voulez avoir pour hôte cet hôte divin des lieux plantés de lis. Que la blancheur et l'odeur de vos moeurs témoigne que toutes vos oeuvres, tous vos mouvements et tous vos désirs, sont des lis. Les moeurs ont leur couleur, elles ont aussi leur odeur. Car, dans les esprits, non plus que dans le corps, la couleur n'est pas la même chose que l'odeur. La couleur c'est la conscience, et l'odeur la réputation. « Vous avez fait sentir mauvais notre odeur devant Pharaon et devant ses serviteurs (Exod. V, 21), » disaient les Juifs à Moïse, en parlant de leur réputation. L'intention de votre coeur, et le jugement de votre conscience, donnent la couleur à vos actions. Les vices sont noirs et les vertus blanches. C'est la conscience qu'il faut consulter pour faire le discernement entre les uns et les autres. Ce que le Seigneur a dit de l'œil mauvais et de l'œil limpide subsiste toujours (Matth. VI, 22), parce qu'il a mis des bornes certaines entre la blancheur de la vertu, et la noirceur du vice, et qu'il a séparé la lumière des ténèbres. Ce qui sort d'un coeur pur, et d'une bonne conscience est donc blanc, c'est la vertu, si la bonne réputation suit, c'est un lis, parce qu'il n'y manque ni la couleur, ni l'odeur.

2. Et quoique la bonne réputation ne rende pas la vertu plus grande, elle la rend néanmoins plus belle et plus illustre.  S'il y a quelque tache dans la conscience, elle ne manquera pas de paraître dans ce qui en sortira. Car le vice de la racine se répand dans les branches. Et partant tout ce qu'une racine corrompue produira, paroles, actions, oraisons, quand même cela jouirait de l'estime publique, ce ne doit point être appelé lis, parce que si ça en a l'odeur, ça n'en a pas la couleur. Car comment serait-ce un lis, puisque ça a une tache? La réputation ne peut pas rendre vertu ce que la conscience convainc d'être un vice. La vertu petit se contenter de la conscience, lorsque l'odeur de la réputation ne peut pas suivre, mais l'odeur de la réputation n'est pas suffisante pour excuser le vice d'une conscience décolorée. Néanmoins on doit toujours tâcher, autant qu'on le peut, d'avoir les biens de la vertu, non-seulement devant Dieu, mais encore devant les hommes, afin-d'être vraiment un lis.

3. Mais il y a une blancheur de l'âme qui n'est autre que l'indulgence de Dieu, comme il le dit lui-même par le Prophète : « Quand vos péchés seraient rouges comme l'écarlate, ils deviendront blancs comme la neige, et s'ils étaient rouges comme le ver de terre, ils deviendront comme la laine la plus blanche (Isa. I). » Il y a encore une blancheur dont se revêt celui qui donne avec gaîté. Car si vous regardez l'homme charitable que dépeint le Prophète (Psal. CXI, 5), qui a compassion des misères du prochain, et qui l'assiste avec joie, ne vous semble-t-il pas que cette joie est comme une blancheur de piété dont il s'est revêtu, et qui paraît sur son visage et dans son action ? Au contraire, lorsque quelqu'un donne avec tristesse, et comme par force, son front, ses mains, semblent noirs, c'est pourquoi « Dieu aime celui qui donne gaiement (2 Cor. IX, 7). » Et lui que regarda favorablement Abel, à cause de son allégresse, qui était comme une blancheur spirituelle, détourna sa face de Caïn, parce que son visage était abattu de tristesse et de jalousie (Gen. IV, 4). Considérez quelle doit être la couleur de la tristesse et de l'envie, pour détourner les regards de Dieu. Un poète profane a exprimé agréablement cette blancheur d'allégresse qui colore un bienfait en disant : « Mais surtout il leur fit fort bon visage (Ovid. Met. VIII,). » Et Dieu n'aime pas seulement celui qui donne gaiement, mais encore celui qui donne avec simplicité, parce que la simplicité est une blancheur de l'âme. En preuve, le vice contraire; en effet, la duplicité est un défaut. C'est trop peu dire, c'est une tache. Qu'est-ce que la duplicité, sinon une ruse ? Mais celui qui agit avec ruse devant Dieu, attire sur lui son aversion et sa colère (Psal. XXXV, 3). C'est pourquoi le Prophète appelle bienheureux celui à qui Dieu n'impute point ses péchés (Psal. XXXI, 2), et dont l'esprit ignore la ruse. Le Seigneur a fort bien exprimé en peu de mots ces deux taches, le déguisement et la tristesse: « Ne paraissez pas tristes, dit-il, comme font les hypocrites (Matth. LXI, 16):» L'Époux étant vertu, se plait dans les vertus, étant lis, demeure volontiers parmi les lis; et étant blancheur, aime ceux qui sont blancs.

4. Et peut-être est-ce ce que signifie, « paître parmi les lis. » C'est-à-dire se réjouir de la blancheur et de l'odeur des vertus. Il paissait autrefois corporellement avec Marie, et chez Marthe, et se reposait même selon le corps parmi les lis, je veux dire parmi ces saintes femmes; il prenait plaisir à leur zèle et à leurs vertus. Si alors un Prophète, un ange ou un homme spirituel connaissant cette , haute majesté fût survenu, n'eût-il pas été surpris de la familiarité avec laquelle Jésus daignait agir avec ces âmes pures et chastes, néanmoins engagées dans un corps terrestre, et d'un sexe faible, et n'aurait-il pas pu témoigner avec raison qu'il l'avait vu non-seulement demeurer, mais encore paître parmi les lis? C'est ainsi que l'Époux paissait parmi les lis, de deux manières, corporellement et spirituellement. Je pense aussi qu'il les repaissait à son tour, mais c'était en esprit. Mais comment les nourrissait-il spirituellement en même temps qu'elles les nourrissaient corporellement. Comment fortifiait-il la timidité de ces femmes pieuses? De quelles douceurs ne récompensait-il point leur humilité ? Quelle onction ne répandait-il point sur leur dévotion? Vous voyez donc pour lui, paître, c'est repaître. Voyez maintenant si repaître les autres n'est point pour lui se repaître lui-même. « Seigneur, qui me repaissez dès ma jeunesse (Gen. LXVIII, 15, » dit le saint patriarche Jacob. C'est un bon père de famille qui a aussi soin de ses domestiques, surtout dans les mauvais jours, et qui les nourrit durant la famine d'un pain de vie et d'intelligence, c'est-à-dire, qui les nourrit pour la vie éternelle. Je crois que, en nous repaissant ainsi, il se repaît aussi lui-même, et d'une viande qui lui est très-agréable, je veux dire de notre progrès dans la vertu. Car la joie du Seigneur, c'est de nous voir forts et courageux.

5. C'est donc ainsi qu'il paît lui-même, lorsqu'il nous repaît, et qu'il nous repaît quand il paît, il nous rassasie de sa joie spirituelle, et se réjouit de notre avancement spirituel, sa nourriture, c'est mon repentir; sa nourriture, c'est mon salut: sa nourriture, c'est moi-même. Ne mange-t-il pas la cendre comme du pain, selon la parole du Prophète ? Je suis cette cendre, car je suis pécheur, et il me mange spirituellement, il me mange, lorsqu'il me reprend; il m'avale, lorsqu'il m'instruit; il me cuit, lorsqu'il me change; il me digère, lorsqu'il me transforme en lui; il m'unit à lui, lorsqu'il me rend conforme à lui. Ne vous étonnez pas de cela, il nous mange, et nous le mangeons, pour que nous soyons plus étroitement attachés à lui. Autrement notre union ne serait pas parfaite. Car si je le mange, sans qu'il me mange aussi, il sera en moi, mais je ne serai pas encore en lui. Au contraire, s'il me mange et que je ne le mange pas, je serai en lui, mais il ne sera pas en moi, et dans les deux    cas nous ne serons qu'imparfaitement unis. Mais pour que notre union soit entière et parfaite, il faut qu'il me mange, afin que je sois en lui, et que je le mange aussi pour qu'il soit en moi; alors, en effet, je serai en lui, et lui en moi.

6. Voulez-vous que je vous fasse voir ce que je vous dis par une comparaison qui est véritablement sublime, mais qui a beaucoup de rapport avec cette matière ? Si l'Époux était dans le Père, sans que le Père fût en lui, ou si le Père était en lui, sans que lui fût dans le Père, j'ose dire que leur unité ne serait pas parfaite, ou plutôt qu'il n'y en aurait point du tout. Mais comme il est dans le Père, et que le Père est en lui, il n'y a rien de défectueux dans leur unité, le Père et lui sont véritablement et parfaitement une même chose. De même, que l'âme qui trouve son plus grand bien à s'attacher à Dieu, ne croit qu'elle lui est parfaitement unie que lorsqu'elle sentira qu'il demeure en elle, et elle en lui. Ce n'est pas qu'alors même, elle soit une même chose avec Dieu, de la même manière que le Père et le Fils, bien que, selon l'Apôtre, celui qui adhère à Dieu ne fasse qu'un même esprit avec lui ( I. Cor. VI, 17). Si j'ai lu ceci quelque part, je n'ai vu cela dans aucun endroit, et non-seulement moi qui ne suis qu'un néant, je n'oserais parler ainsi de moi, mais il n'y a personne, sur la terre, ni dans le ciel, à moins que d'être insensé, qui ose usurper cette parole du Fils unique de Dieu. « Mon Père et moi ne sommes qu'une même chose (Joan. X, 30). » Et néanmoins, quoique je ne sois que poudre et que cendre, m'appuyant sur l'autorité de l'Écriture, je ne craindrai point de dire, que je suis un même esprit avec Dieu; si toutefois je suis persuadé par une expérience certaine que j'adhère à Dieu, comme l'un de ceux qui demeurent dans la charité, et qui par conséquent demeurent en Dieu, et Dieu en eux, mangent Dieu, et en sont mangés. Car c'est de cette union que je crois qu'il est dit : « Que celui qui adhère à Dieu est un même esprit avec lui (I Cor. VI, 17). » Et que le Fils dit . « Je suis en mon Père, et mon Fils est en moi, et nous ne sommes qu'une même chose (Joan. X, 30). » Quant à l'homme, il dit : « Je suis en Dieu, et Dieu est en moi, et nous ne sommes qu'un même esprit.

7. Est-ce que le Père et le Fils, pour être l'un dans l'autre, et ne faire qu'un, se mangent aussi réciproquement, comme Dieu et l'homme se pénètrent par une sorte de manducation réciproque, pour être, sinon une même chose, au moins un même esprit ? A Dieu ne plaise que nous ayons cette pensée. Car ceux-ci et ceux-là ne sont pas les uns dans les autres d'une même manière, et leur unité est bien différente. (Aussi (a) cette différence d'unité est marquée partes mots, «un,

 

a La parenthèse que nous avons ici, manque dans les manuscrits de Cîteaux, de Saint-Germain et de Jumièges; mais je trouve dans tous les autres et dans les plus anciens manuscrits connus. Quant à la seconde parenthèse qu'on rencontrera un peu plus loin, au n. 8, et qui ne se trouva fermée que dans le n° 10, bien plus longue que la première, elle manque au contraire dans les premiers manuscrits et ne se voit que dans les manuscrits plus récents. L'une et l'autre sont superflues. Cette diversité vient de ce que saint Bernard a retouché ce passage,ce quia fait confondre la parenthèse de la première édition avec celle de la seconde. On ne trouve que la première dans les premières éditions, non la seconde. Le lecteur verra et jugera.

 

et une même chose. » Car le premier ne peut pas convenir au Père et au Fils, ni le second à Dieu et à l'homme. Si vous étiez déjà intelligents dans ce mystère, vous prendriez cette occasion pour le devenir encore davantage, remarquant prudemment que ce terme, « une même chose, » emporte une unité de substance et de nature, et que ce terme « un » signifie aussi l'unité, mais une unité qui est, bien différente; parce qu'il y a bien de la différence entre l'essence de Dieu et celle de l'homme, au lieu que l'essence du Père et du Fils n'est qu'une. Voyez-vous que cette unité, de l'homme avec Dieu n'est pas proprement une, lorsqu'on la compare à cette autre unité singulière et souveraine? Car comment l'unité se trouverait-elle là où il y a pluralité de nature et différence de substance ? Et cependant une âme qui adhère à Dieu est appelée, et est, en effet, un même esprit avec lui, et la pluralité des essences ne préjudicie point à cette unité, parce qu'elle ne se forme pas par la confusion des natures, mais par le consentement des volontés. C'est aussi de cette façon qu'on dit que plusieurs coeurs n'en font qu'un, et qu'on dit de même de plusieurs âmes qu'elles n'en font qu'une, comme s'exprime l'Écriture en parlant des premiers chrétiens : « La multitude des fidèles, dit-elle, n'étaient qu'un coeur et qu'une âme (Act. IV, 32). » Voilà pour ce qui regarde cette unité.

8. Mais qu'est-ce au pris de celle qui ne se fait pas par l'union, mais qui est de toute éternité ? Elle ne se fait pas, comme celle-là, par une manducation réciproque, puisqu'elle ne se fait pas, mais existe. Elle ne comporte ni conjonction, ni composition, ni quoi que ce soit de contraire à une unité parfaite. La nature, l'essence et la volonté du Père et du Fils ne sont pas seulement une, mais sont une même chose. Car leur nature et leur être et leur volonté, c'est leur être et leur nature. On ne peut donc pas dire que l'unité, par laquelle le Père et le Fils ne sont qu'une même chose, se fait de leurs natures, on de leurs essences, ou de leurs volontés, attendu qu'elle n'est pas factice, mais native. Le Père et le Fils sont l'un dans l'autre, non seulement d'une manière, ineffable, mais encore incompréhensible, ils sont capables de se contenir et se contiennent également l'un l'autre ; mais s'ils sont capables de se contenir, ils ne sont point divisibles, et s'ils contiennent ils ne sont point participant l'un de l'autre, car, comme l'Eglise chante dans une de ses hymnes (Hym. pro feria. II matu.) : Tout le Fils est dans. le Père, et tout le Père est dans le Verbe. Le Père est dans le Fils, en qui il s'est toujours complu ; et le Fils est dans le Père, dont il est toujours engendré, et jamais séparé. Or, c'est par l'amour que l'homme est en Dieu, et Dieu en lui, selon cette parole de saint Jean : « Celui qui demeure en l'amour, demeure en Dieu, et Dieu en lui » (1 Joan. IV. 10). C'est (a) par le consentement de la volonté qu'ils sont,deux en un même esprit, ou plutôt qu'ils ne sont qu'un même esprit. Voyez-vous la différence ? Ce n'est pas la même chose évidemment d'avoir une même substance; et

 

a Ici commence la seconde parenthèse qu'on peut regarder, si on veut, comme postérieure et préférable à la première.

 

d'avoir un même consentement. Quoique, si vous y prenez garde, la différence de ces unités est assez marquée dans ces mots, « un, et une même chose, » car l'expression un ne peut convenir au Père et au Fils, ni cette autre, « une même chose » à l'homme et à Dieu. On ne peut pas dire que le Père et le Fils ne sont qu'un, car l'un est Père, et l'autre est Fils. On dit néanmoins qu'ils sont une même chose, et ils le sont aussi, parce que chacun d'eux n'a pas sa substance particulière, mais ils n'ont tous deux qu'une même substance. Au contraire, comme l'homme et Dieu n'ont pas la même substance ou la même nature, on ne peut pas dire qu'ils soient une même chose. Et néanmoins on peut dire en vérité qu'ils sont un même esprit, s'ils sont attachés l'un à l'autre par le lien de l'amour. Mais cette unité est plutôt formée par la convenance des volontés que par l'union des essences.

9. Je crois que l'en reconnaît assez clairement, non seulement la diversité, mais encore la disparité de ces unités, l'une existant dans une même essence, et l'autre dans des essences diverses. Qu'y a-t-il de plus différent que l'unité de plusieurs choses, et celle d'une même chose? Les mots, « un, et une même chose, » rendent la différence entre ces deux sortes d'unités, car par ce mot « une même chose, » c'est l'unité du Père et du Fils qui est marquée, et par ce terme un, c'est un consentement mutuel d'affections et de volontés entre Dieu et l'homme, qui est désigné. Néanmoins, on peut fort bien dire que le Père et le Fils sont un, en y ajoutant quelque chose, par exemple un Dieu, un Seigneur, et généralement tout ce qui a rapport à chacun également, non à l'un en particulier. Car leur divinité, ou leur majesté, n'est pas plus différente que leur substance, leur essence ou leur nature; et toutes ces choses, à le bien prendre, ne sont en eux qu'une même chose. Je n'ai pas assez dit. Elles ne sont qu'une même chose avec eux. Que dirons-nous de cette unité dans laquelle nous lisons que plusieurs cœurs n'éœur (Act. IV. 32) et que plusieurs âmes n'étaient qu'une âme? Je crois qu'elle ne mérite pas le nom d'unité, lorsqu'on la compare à celle-ci, qui n'unit pas plusieurs choses, mais qui marque singulièrement une même chose. C'est donc une unité excellente et souveraine que celle qui ne se forme pas par l'union, mais qui est de toute éternité. Et cette manducation spirituelle dont nous avons parlé ne la fait pas, parce que même elle ne se fait pas, mais elle est toujours. Encore moins faut-il penser qu'elle se fasse par la conjonction des essences, quelle qu'elle puisse être, ou parle consentement des volontés, parce qu'il n'y a ni plusieurs essences, ni plusieurs volontés. Car, nous l'avons déjà dit, ils n'ont qu'une seule essence et une seule volonté. Or, là où il y a unité, il n'y a ni consentement, ni composition, ni conjonction, ni rien de semblable. Il faut au moins deux volontés pour qu'il puisse y avoir consentement, et deux essences pour que ce consentement en produise l'union. Il n'y a rien de pareil dans le Père et le Fils, puisqu'il n'y a en eux ni deux essences ni deux volontés. Ces deux choses ne sont qu'une même chose pour eux, ou plutôt, comme je vous l'ai dit si je m'en souviens bien, ces deus choses ne font qu'un en eux, un avec eux ; de sorte que, demeurant réciproquement l'un dans l'autre d'une manière aussi immuable qu'incompréhensible, ils sont vraiment et singulièrement une même chose. Si néanmoins on veut dire qu'il y a consentement entre le Père et le Fils, je ne m'y oppose pas, pourvu que par-là on n'entende pas une union de volontés, mais l'unité d'une seule volonté.

10. Mais nous croyons que Dieu et l'homme demeurent l'un dans l'autre, d'une manière bien différente de celle-là, parce qu'ils ont des substances et des volontés propres, et subsistant séparément l'une de l'autre; en d'autres termes, nous croyons qu'il n'y a point en eux confusion de substances, mais consentement de volontés; leur union est une ressemblance de vouloir et une conformité d'amour. Heureuse union lorsqu'on l'éprouve, ce n'est rien lorsqu'on la compare à celle dont nous avons parlé. Voici ce qu'en dit celui qui l'avait  éprouvé « Mais pour moi tout mon bien c'est de m'attacher à Dieu (Psal. LXXII, 28). » C'est un grand bien, à la vérité, si vous vous y attachez entièrement. Qui est ce qui s'attache parfaitement à Dieu, sinon celui qui, demeurant en Dieu, comme aimé de Dieu, attire Dieu en lui, par un amour réciproque? Lors donc que Dieu et l'homme sont attachés ensemble de part et d'autre, ce qui arrive lorsqu'ils sont incorporés par un intime et mutuel amour, alors je ne fais point de doute de dire que Dieu est dans l'homme, et que l'homme est en Dieu. Mais l'homme est en Dieu de toute éternité, parce que Dieu l'a aimé de toute éternité: si néanmoins, il est de ceux qui disent: « Il nous a aimés gratuitement dans son fils bien aimé avant la création du monde (Eph. I, 6). » Mais Dieu n'a été dans l'homme, que depuis que l'homme l'a aimé, et, si cela est, l'homme peut être en        Dieu sans que Dieu soit dans l'homme; mais Dieu n'est point dans l'homme, que l'homme ne soit en Dieu. Car, quoique peut-être il aime pour un temps, il ne peut pas demeurer dans l’amour, s'il n'est aimé de Dieu, mais il peut ne l'aimer pas encore, bien qu'il soit aimé de lui. Autrement comment cette parole serait-elle véritable : « Il nous a aimés le premier (I Joan. IV, 10)? » Mais lorsque celui qui était déjà aimé commence aussi à aimer, alors l'homme est en Dieu, et Dieu en l'homme. Mais celui qui n'aime jamais, n'a certainement jamais été aimé, et pourtant il n'est point en Dieu, et Dieu n'est point en lui. Que cela soit dit pour montrer quelle différence il y a entre l'union par laquelle le Père et le Fils ne sont qu'une même chose et celle par laquelle l’âme, s'attachant à Dieu, n'est qu'un même esprit avec lui; si on lit de l'homme qui demeure dans l'amour, qu'il demeure en Dieu et que Dieu demeure en lui, et du Fils qu'il est aussi dans le Père et que le Père est en lui, il ne faut pas croire que le fils adoptif jouit de la même prérogative que le fils unique.

11. Cela dit, retournons maintenant à celui qui paît parmi les lis, car c'est l'endroit dont nous sommes partis pour faire cette digression; et c'est à vous à juger s'il était à propos pour nous de la faire. J'avais déjà, ce me semble, donné deux explications de ce passage, et dit que l'Époux se nourrit spirituellement des vertus des justes, lui qui est la vertu et la splendeur de son Père, ou qu'il reçoit les pécheurs à la pénitence dans son corps, qui est l'Église, et que, pour se les incorporer, il s'est fait péché, comme dit l'Apôtre, lui qui n'a point fait de péché (Rom. VI), afin de détruire le corps du péché dans lequel les pécheurs ont été incorporés et qu'ils devinssent justice en lui après avoir été justifiés gratuitement.

12. Voici encore un troisième sens qui me vient à l'esprit; et je crois qu'il suffira non-seulement pour expliquer ce passage, mais encore pour achever ce discours. La parole de Dieu est vérité, aussi bien que l'Époux. Vous savez cela; écoutez le reste. Lorsqu'on entend cette parole, et qu'on ne lui obéit pas, elle demeure, si je puis parler ainsi, vide et stérile, elle est triste, et se plaint de ce qu'elle a été proférée inutilement. Mais lorsqu'on lui obéit, ne vous semble-t-il pas qu'elle s'accroît, et prend du corps, parce que l'action est jointe à la parole, et ainsi elle est connue refaite et remise en meilleur état par les fruits , de l'obéissance et de la justice? C'est pourquoi elle dit dans l'Apocalypse: « Voici que je me tiens debout à la porte, et je frappe : Si quelqu'un entend ma voix et m'ouvre la porte j'entrerai chez lui et je souperai avec lui, et lui avec moi (Apoc. III, 10). » Il semble que le Seigneur approuve ce sens d'ans un Prophète, lorsqu'il dit, que « sa parole ne retournera point vide à lui, mais qu'elle réussira, et fera l'effet pour lequel il l'a envoyée (Isa. LV, II). » Elle ne retournera point à moi, dit-il, vide ou stérile, mais comme réussissant en tout, elle sera rassasiée des bonnes actions de ceux qui lui obéissent par amour. Aussi, dit-on communément qu'une parole est accomplie lorsqu'elle a eu son effet, parce qu'il semble qu'elle est vide et maigre et, si je puis ainsi parler, famélique tant qu'elle n'est pas remplie par l'action.

13. Mais écoutez de quelle nourriture elle dit elle-même qu'elle se nourrit. « Ma nourriture, dit cette parole, c'est de faire la volonté de mon Père ( Joan. IV, 94) » C'est la parole du Verbe qui marque clairement que sa nourriture est toute bonne oeuvre, si néanmoins il la trouve parmi les lis, c'est-à-dire parmi les vertus. Autrement, s'il la rencontré hors du champ de lis, bien qu'il semble qu'en soi ce soit une bonne nourriture, celui qui paît parmi les lis ne la touchera point. Par exemple, il ne reçoit point l'aumône de la main d'un voleur, ou d'un usurier, non plus que d'un hypocrite qui, bien loin de donner l'aumône, fait sonner la trompette devant lui, afin d'être loué des hommes (Matth. VI, 2). II n'exaucera point non plus la prière de celui qui aime à prier dans les carrefours, afin qu'on le voie (Ibid. 9). Car la prière du pécheur lui est en exécration; et c'est également en vain que celui-là offre son présent devant l'autel, qui sait que son frère a quelque animosité contre lui (Matt. V, 23). Enfin s'il ne regarde pas les présents de Caïn, c’est parce qu’il n'était pas bien disposé pour son frère (Gen. IV, 5). Suivant le témoignage du Prophète, il avait aussi en abomination les fêtes, les solennités, et les sacrifices des Juifs, en sorte qu'il protestait clairement qu'ils lui étaient à charge, et disait : «Quand vous êtes devant moi, qui exige ces offrandes de vos mains (Isa. II, 13) ?» Je crois que ces mains ne sentaient pas les lis, voilà pourquoi il refusait les présents qu'elles lui offraient, à lui qui est habitué à paître parmi les lis, non parmi les épines. Et ceux à qui il disait : «Vos mains sont pleines de sang (Ibid. 15), » n'avaient-ils pas les mains pleines d'épines. Les mains velues d'Esaü ressemblaient aussi à des mains couvertes d'épines ? C'est pourquoi elles ne furent point admises à servir le saint homme Isaac.

14. Je crains qu'il n'y en ait aussi parmi nous quelques uns dont l'Époux ne reçoive pas les présents, parce qu'ils ne sentent point le lis. Car s'il trouve qu'il v ait de la propre volonté dans mon jeûne, l'Époux ne goûte point un jeûne de cette sorte, parce qu'il ne sent pas le lis de l'obéissance, mais le vice de la propre volonté. Il faut en dire autant du silence, des veilles, de l'oraison, de la lecture, des oeuvres manuelles, et enfin de toutes les actions d'un religieux, s'il les fait de son propre mouvement, non pour obéir à son supérieur. Je ne crois pas qu'il faille mettre ces observances, quoique bonnes en soi, au nombre des lis, c'est-à-dire des vertus; mais celui qui en produit de semblables, entendra du Prophète ces paroles : « Est ce là le service que je désire qu’on me rende, dit le Seigneur (Isa. LVIII, 3). » Et il ajoute : On trouve toujours de la volonté propre dans vos meilleures actions. La propre volonté est un grand mal, puisqu'elle est cause que le bien que vous faites vous est inutile. Il faut que toutes ces pratiques deviennent des lis, car celui qui paît parmi les lis ne goûte rien de ce qui est infecté de la propre volonté. Il est la souveraine sagesse qui atteint partout à cause de sa pureté, et qui ne souffre aucune corruption. L’Époux aime donc à paître parmi les lis, c'est-à-dire dans les coeurs purs et nets. Mais jusques à quand se repaîtra-t-i1 ? « Jusqu'à ce que le jour paraisse et que les ombres s'abaissent (Cant. II, 17). » Cet endroit est plein d'ombrages épais, n'entrons qu'en plein jour dans la forêt profonde de ce mystère caché. D'ailleurs, comme j'ai été un peu plus long qu'à l'ordinaire, le jour a baissé, tandis que c'est avec regret que nous quittons ces lis. Et je n'ai pas craint d'être long, parce que l'odeur de ces fleurs empêchait qu'on ne s'ennuyât. Il ne reste que fort peu de chose de ce verset; mais le peu qui reste est bien caché, comme toutes les autres choses de ce cantique. Mais celui qui révèle les mystères viendra, comme je crois, lorsque nous aurons commencé à frapper, et l'Époux de l'église, Jésus-Christ Notre-Seigneur, ne fermera pas la bouche de ceux qui parlent de lui, car il a coutume, au contraire, d'ouvrir celles qui sont fermées, lui qui étant Dieu par dessus tout est béni dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

 

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