SERMON LXXXVI
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rte de l'église 38 - CH-1897 Le Bouveret (VS)

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SERMON LXXXVI. LE TRÉSOR CÉLESTE OU L'AUMONE (1).

375

 

ANALYSE. — Ne croyez pas qu'en nous pressant de donner aux pauvres Dieu nous commande de perdre ce que nous possédons. C'est au contraire un moyen de conserver, d'augmenter même considérablement nos richesses; car Dieu se charge alors de les garder, c'est à lui que nous prêtons et il nous rendra le tout avec de magnifiques intérêts. — L'aumône est donc le secret de contenter et d'accorder entre elles deux passions bien contraires, l'avarice et la sensualité. L'avarice veut que l'on conserve, que l'on amasse pour soi ou pour ses enfants. Combien il lui arrive souvent d'être déçue dans ses calculs ! Mais en faisant l'aumône on conserve sûrement; elle est même un moyen d'assurer aux enfants un immortel héritage. Quant à la sensualité, combien elle se trompe encore en voulant jouir de ce qu'elle possède, puisqu'elle est destinée à un si douloureux avenir ! Ne vaudrait-il pas mieux donner aux pauvres et s'assurer l'éternel bonheur?

 

1. Dans le passage que nous venons d'entendre, l'Évangile nous invite à entretenir votre charité du trésor céleste.

Les infidèles avares s'imaginent que notre Dieu exige de nous le sacrifice de ce que nous possédons ; il n'en est rien. Ah! si on saisissait bien, si on avait une foi pieuse, si on écoutait avec dévotion ce qui nous est recommandé, on verrait que Dieu n'exige pas que nous perdions nos biens, mais que plutôt il nous montre où les mettre en sûreté. Personne ne saurait se dispenser de songer à son trésor, de courir après ses richesses par un chemin connu du coeur. Si donc elles sont enfouies dans la terre, le mur y descend, et si elles sont serrées au ciel, le coeur y montera. Tous les Chrétiens ne comprennent pas ce qu'ils répondent, et plaise à Dieu que ceux qui le comprennent, ne le comprennent pas en vain! Si donc ils veulent faire ce qu'ils assurent, et avoir le coeur élevé au ciel, qu'ils y placent, qu'ils y placent ce qu'ils aiment; que, le corps sur la terre, ils habitent avec le Christ; et de même que l’Eglise est précédée de son Chef, que le Chrétien soit devancé par son coeur. Comme les membres doivent aller où le Christ est monté le premier, ainsi en ressuscitant à son tour l'homme montera où maintenant son coeur le devance. Ainsi donc sortons d'ici autant que nous le pouvons; et le tout en nous suivra la partie. Notre demeure terrestre tombe en ruines; nous avons au ciel une demeure éternelle. Visitons d'avance le lieu que nous nous proposons d'habiter.

2. Nous avons entendu un riche demander au bon Maître un conseil pour arriver à l'éternelle vie. Ce qu'il aimait était digne de son amour, et te qu'il refusait de mépriser était méprisable. Aussi n'écoutant qu'avec des dispositions perverses Celui que déjà il avait appelé le bon Maître,

 

1. Matt. XIX, 21.

 

la bassesse de ses affections l'emporta et il perdit le trésor de la charité. S'il ne voulait point de la vie éternelle, il n'aurait pas cherché les moyens de l'obtenir. Comment donc, mes frères, a-t-il pu repousser l'enseignement salutaire de Celui que déjà il avait salué du titre de bon Maître ? Il est bon Maître avant d'enseigner, et mauvais après !

Le Sauveur en effet avait été appelé bon avant d'avoir parlé : mais le jeune homme ayant entendu, non ce qu'il voulait, mais ce qu'il devait entendre, s'éloigna avec tristesse après être venu le coeur rempli de désirs. Qu'eût-il donc fait si on lui avait dit : Consens à perdre tout ce que tu as, puisqu'il fut si chagrin quand on lui conseilla de le conserver avec soin ? « Va, lui dit en effet le Seigneur, vends tout ce que tu possèdes et le donne aux pauvres. » Peut-être crains-tu de le perdre? Écoute ce qui suit: « Et tu auras un trésor dans le ciel. » Tu pouvais avoir la pensée de confier la garde de tes richesses à un petit esclave Dieu lui-même veillera sur ton or. Celui qui te l'a donné sur la terre le conserve au ciel. Ce riche aurait-il hésité de confier ses biens au Christ ? Si donc il s'attriste quand on lui dit : « Donne-les aux pauvres, » c'est qu'il se disait en lui-même : Si le Seigneur me les demandait pour les conserver dans le ciel, je ne balancerais pas de les remettre à ce bon Maître ; mais il vient de me dire : « Donne-les aux pauvres ! »

3. Que nul ne craigne de donner aux pauvres ; que nul ne s'imagine que la main qu'il voit est celle qui reçoit. Celui qui reçoit est celui qui t'a commandé de donner. Nous l'affirmons, non point d'après nos inspirations personnelles ni d'après d'humaines conjectures. Prête l'oreille au Sauveur lui-même; voici ses conseils et les garanties qu'il te donne par écrit. « J'ai eu faim, dit-il, et vous m'avez donné à manger ; » et comme on lui répondait, après avoir entendu (376) l'énumération des services rendus: «Quand vous avons-nous vu souffrir de la faim? » il poursuit « Chaque fois que vous avez fait quelque chose pour l'un de ces plus petits d'entre les miens, c'est à moi que vous l'avez fait. » Celui qui mendie est pauvre mais Celui qui reçoit est riche. Tu donnes à l'un pour manger, un autre accepte pour te rendre; et il ne rendra pas ce qu'il reçoit: il veut emprunter à intérêt, il te promet plus que tu ne lui donnes. Montre maintenant ton avarice, considère-toi comme usurier. Si tu l'étais réellement, l'Eglise te réprimanderait, tu serais confondu par la parole de Dieu et tous tes frères t'auraient en horreur comme un usurier cruel qui cherche à s'enrichir des larmes d'autrui. Eh bien! sois usurier; personne ici ne t'en détourne. Au lieu de prêter à un pauvre qui pleurera lorsqu'il lui faudra payer; donne à un Solvable qui va même jusqu'à te pousser à recevoir ce qu'il t'a promis.

4. Donne à Dieu, et assigne-le; ou plutôt donne à Dieu, et il t'assignera pour te forcer à recevoir. Sur la terre tu cherchais ton débiteur, et lui cherchait aussi, mais à se cacher devant toi. Tu t'étais adressé au juge et tu lui avais dit: Faites poursuivre cet homme qui me doit. A cette nouvelle le débiteur s'éloigne; ah! il ne cherche plus à te saluer; et peut-être néanmoins l'avais-tu sauvé en lui prêtant dans son indigence.

Mais voici quelqu'un à qui tu peux prêter. Donne au Christ; c'est lui qui te poursuivra pour te forcer à recevoir, au moment même où tu t'étonneras de lui avoir donné. Car à ceux qui seront placés à sa droite, il dira de si bon coeur; « Venez, les bénis de mon Père. » Où? « Venez, recevez le royaume qui vous a été préparé dès l'origine du monde. » Et pourquoi? « J'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger; soif, et vous m'avez donné à boire; j'étais nu, et vous m'avez vêtu; sans asile, et vous m'avez recueilli; malade et en prison et vous m'avez visité. — « Seigneur, diront-ils, quand vous avons-nousvu? » Quel langage! C'est le débiteur qui poursuit et les créanciers qui se disculpent ! Débiteur fidèle, il ne veut pas que ses créanciers se trompent. Vous craignez d'accepter, leur dit-il? Mais j'ai reçu de vous, c'est que vous l'ignorez. Il leur explique de quelle manière. « Toutes les fois, dit-il, que vous avez fait quelque chose à l'un de ces moindres d'entre les miens, c'est à moi que vous l’avez fait (1). » Je n'ai pas reçu par moi-

 

1, Matt. XXV, 34-40.

 

même, j'ai reçu par les miens. Ce que vous leur avez donné est parvenu jusqu'à moi; soyez tranquilles, vous n'avez rien perdu. Vous vous attendiez sur la terre à avoir affaire à des hommes peu solvables; vous avez au ciel quelqu'un qui l'est. C'est moi qui ai reçu et c'est moi qui paierai.

5. Mais qu'ai-je reçu et que rendrai je? « J'ai eu faim, continue-t-il, et vous m'avez donné à manger, » et le reste. J'ai reçu de la terre, je vous rendrai le ciel; j'ai reçu des choses temporelles, je vous donnerai les biens éternels; j'ai reçu du pain, c'est la vie que je vous rends. Disons même : J'ai reçu du pain, et du pain je vous donne aussi; j'ai reçu à boire, et à boire aussi je vous donne; j'ai reçu l'hospitalité, voici une demeure; vous m'avez visité dans ma maladie, recevez la santé; vous êtes venus me voir en prison, acceptez la liberté. Le pain que vous avez donné à mes pauvres est consommé, le pain que je vous donnerai nourrit sans s'épuiser. Ah! qu'il nous donne ce pain, lui qui est le pain descendu du ciel; car en le donnant il se donnera lui-même!

Que voulais-tu en prêtant à intérêts? Donner de l'argent et en recevoir; en donner moins pour en recevoir davantage. Pour moi, dit le Seigneur, je changerai à ton avantage tout ce que tu m'as donné. De quelle joie ne serais-tu pas transporté, si tu donnais une livre d'argent pour recevoir une livre d'or? Regarde et consulte l'avarice. Quoi! j'ai donné, dirait-elle, une livre d'argent et je recueille une livre d'or! Quelle différence entre l'or et l'argent ! Ne puis je donc pas dire encore mieux. Quelle différence du ciel à la terre! L'avare devait laisser ici son or et son argent; ici encore tu ne devais pas, toi-même, demeurer toujours. Mais je te donnerai autre chose, je le donnerai davantage, je te donnerai mieux, et je te donnerai pour jamais. Qu'ainsi donc, mes frères, s'éteigne notre avarice, pour laisser s'enflammer une avarice toute sainte. 'Oui c'est une séductrice que celle qui vous empêche de faire le bien; c'est une dure maîtresse, et vous ne voulez la servir que parce que vous méconnaissez le bon Maître. Quelquefois même il y a deux maîtresses dans le coeur, et elles déchirent en sens contraires, le mauvais serviteur qui a mérité de subir leur tyrannie.

6. Oui, l'homme est possédé quelquefois par deux passions contraires, par L'avarice et la sensualité. Conserve, dit l'avarice; dépense, dit la sensualité. Sous l'empire de ces deux maîtresses dont (377) les ordres sont différents et qui poussent en sens divers, que feras-tu ? Chacune a son langage et quand tu commenceras à secouer le joug et à revendiquer ta liberté, incapables de commander, elles recourront aux caresses. Ah! leurs caresses sont bien plus dangereuses que ne l'étaient leurs exigences.

Que dit donc l'avarice ? Garde pour toi, garde pour tes enfants. Qui te donnera, si tu es dans le besoin? Ne vis pas au jour le jour; pourvois à l'avenir. Et la sensualité? Jouis de la vie, fais-toi du bien. Tu dois mourir, et mourir tu ne sais quand, et tu ignores si ton héritier pourra profiter. Tu te retranches et tu te prives; peut-être qu'à ta mort on ne déposera point de coupe sur ta tombe (1); ou bien, si l'on en dépose, qu'on s'enivrera sans que tu profites absolument de rien. Fais toi donc du bien quand et toutes les fois que tu le peux. Le langage de la sensualité est ainsi différent du langage de l'avarice. L'une disait : Garde pour toi, prévois l'avenir; et l'autre : Dépense, fais-toi du bien.

7. Ne te lasseras-tu point ô homme libre! Ô homme appelé à la liberté ! du joug honteux lie ces deux maîtresses? Reconnais, dans ton Rédempteur, Celui qui est venu t'affranchir. Obéis-lui; ses ordres sont plus faciles et jamais contradictoires. Je dis plus encore. L'avarice et la sensualité te donnaient des conseils si opposés, que tu ne pouvais obéir à toutes deux; l'une disait en effet : Garde pour toi et pourvois à l'avenir; et l'autre : Dépense, fais-toi du bien. Vois ton Seigneur, vois ton Rédempteur, il te tiendra le même langage sans pourtant se contredire. Si tu n'en veux pas, sache que sa maison n'a pas besoin d'esclave. Considère donc ton Rédempteur, considère ta rançon. Il est venu pour te racheter, il a répandu son sang. Ah ! tu étais bien cher à son coeur, puisqu'il t'a payé si cher! C'est lui qui t'a racheté, mais de quoi? Silence sur les autres vices qui dominaient en toi si fièrement; tu étais soumis à des maîtres aussi mauvais qu'innombrables. Je fie parle que de ces deux dont les ordres étaient divers et qui t'entraînaient en sens contraires, l'avarice et la sensualité. Arrache-toi de leurs mains et viens à ton Dieu. Si tu étais esclave de l'iniquité, deviens le serviteur de la justice. Toutes contraires que fussent leurs inspirations, ton Seigneur te les adresse sans qu'elles soient opposées. Il ne leur ôte pas la voix mais le pouvoir. Que te disait l'avarice? Garde pour toi, pourvois

 

1. Allusion à un usage emprunté aux païens et que saint Augustin abolit à Hippone. Voir sa lettre XXIX, tom. 1er. pag 556 et suiv.

 

à l'avenir. Le Sauveur ne dit pas autrement, mais le coeur est changé. Compare en effet deux conseillers, s'il te plaît. L'un est l'avarice, l'autre sera la justice.

8. Examine combien leurs discours sont opposés. Garde pour toi dit l'avarice. Fais semblant de vouloir lui obéir et demande en quel endroit. Elle va te montrer un lieu solidement construit, une chambre environnée de fortes murailles, un coffre de fer. Prends toutes les précautions; il se peut qu'un larron domestique entre avec effraction dans l'intérieur de ton logis et tout en pourvoyant à la conservation de ton or, tu trembleras pour ta vie. Il se peut qu'en le gardant avec grand soin, tes jours soient menacés par des projets de vol. Quelles que soient enfin les défenses qui protègent ton trésor et tes vêtements, peux-tu les préserver de la rouille et des vers? Que feras-tu alors? Il n'y a point au dehors d'ennemi qui enlève, mais il en est qui consument au dedans.

9. Le conseil de l'avarice ne vaut donc rien. Elle t'ordonnait de garder, et elle n'a pu te montrer un endroit sûr: Examinons la suite. Pourvois à l'avenir, dit-elle. Quel avenir? Un avenir aussi court qu'incertain. Pourvois à l'avenir; elle dit cela à un homme qui peut-être né vivra pas jusqu'à demain. Mais qu'il vive autant que le présume l'avarice ; car elle n'a ni preuve ni autorité ni confiance véritable ; qu'il vive donc autant qu'elle se l'imagine et qu'il parvienne jusqu'à l'extrême vieillesse. Quoi! ce vieillard déjà courbé et appuyé sur un bâton cherche encore à s'enrichir et il écoute l'avarice qui lui crie : Pourvois à l'avenir? A quel avenir? Ce vieillard semble déjà rendre l'âme en parlant. A1'avenirde tes enfants, répond-elle.

Puissions-nous ne pas trouver d'avarice, au moins dans ces vieillards qui n'ont point de postérité ! Mais c'est à eux encore, oui à eux-mêmes tout incapables qu'ils soient de colorer leur inique passion sous des dehors d'humanité, qu'elle ne cesse de crier : Pourvois à l'avenir.

Ceci peut-être suffit pour les faire rougir. Adressons-nous à ceux qui ont des enfants, examinons s'il peuvent être sûrs que leur postérité profitera de ce qu'ils lui laisseront. Qu'ils considèrent donc, avant de quitter la terre, ce que deviennent les enfants des autres; les uns sont victimes de l'injustice et perdent ce qu'ils possédaient, d'autres sacrifient ce qu'ils avaient à leurs passions, et l'on voit les enfants des riches demeurer (378) sans ressources. Pourquoi donc naître, ô esclave de l'avarice? — Mes enfants, continue cet avare, auront mon bien. — C'est douteux. Je ne dis pas qu'il est faux, je dis qu'il est incertain qu'ils le possèdent. Mais supposons que la chose soit certaine; que veux-tu leur laisser? Ce que tu as gagné. Si tu l'as gagné, donc on ne te l'avait pas laissé et pourtant tu le possèdes. Or si tu as pu te procurer ce qu'on ne t'avait pas laissé, ne pourront-ils pas à leur tour posséder ce que tu ne leur laisseras point?

10. Ainsi sont réfutés les conseils de l'avarice. Que le Seigneur, maintenant, nous les donne; que la justice prenne la parole; elle s'exprimera comme l'avarice, sans néanmoins dire la même chose.

Garde pour toi, dit le Seigneur ton Dieu, pourvois à l'avenir. — Demande-lui aussi : Mais où pourrai-je garder? « Tu auras, dit-il, un trésor dans le ciel, » où n'entrera pas le voleur, où les vers ne rongent pas. — A quel avenir pourvoiras-tu? « Venez les bénis de mon Père, recevez le royaume qui vous a été préparé dès l'origine du monde. » Et combien durera ce royaume? C'est ce que montre la conclusion même du jugement. En parlant de ceux qui seront à sa gauche, le Sauveur disait : « C'est ainsi qu'ils iront aux flammes éternelles; » et de ceux qui seront à sa droite : « Mais les justes dans l'éternelle vie (1). » Voilà qui est pourvoir à l'avenir; voilà un avenir qui n'en attend point d'autre; voilà des jours sans fin. On les nomme à la fois des jours et un jour. « Pour habiter dans la maison du Seigneur, disait quelqu'un, pendant toute la durée des jours (2), » et il parlait des jours éternels. On les appelle aussi un jour. «Je vous ai engendré aujourd'hui (3). » Si ces jours sont appelés un jour, c'est qu'il n'y a plus de temps, c'est que ce jour n'est point précédé d'un hier et suivi d'un lendemain. Ainsi donc pourvoyons à cet avenir, et tout en rencontrant ici les mêmes paroles que t'adressait l'avarice, nous aurons vaincu l'avarice.

11. Tu pourrais dire encore : Et que ferai-je de mes enfants? Sur ce point donc écoute aussi le conseil de ton bon Maître. S'il te disait : Moi qui les ai créés, je m'en occupe mieux que toi, qui les as engendrés seulement, peut-être n'aurais-tu rien à répondre. Mais tu penserais à ce riche qui se retira avec tristesse et qui est blâmé dans l'Evangile; tu ajouterais peut-être en toi-même : S'il a mal fait de ne pas tout vendre

 

1. Matt. XXV, 34, 46. — 2. Ps. XXII, 6. — 3. Ps. II, 7.

 

pour le donner aux pauvres, c'est qu'il n'avait pas d'enfants ; pour moi j'en ai, je dois garder pour eux. A cette faiblesse encore, te voici arrêté par ton Seigneur.

J'oserai donc le dire par sa grâce, oui j'oserai le dire non pas en m'appuyant sur moi, mais sur sa miséricorde : Garde aussi pour tes enfants, mais écoute-moi. Je suppose que, comme il nous arrive trop souvent, un homme ait perdu quelqu'un de ses enfants. Remarquez, mes frères, remarquez combien l'avarice est inexcusable, soit dans ce siècle soit dans le siècle futur. Voici donc ce qui peut se produire; ce n'est pas un voeu que nous formons, mais une supposition souvent réalisée. Un chrétien est mort père, tu as perdu un enfant chrétien; que dis-je? non tu ne l'as point perdu, tu l'as envoyé devant toi, car il n'a pas rompu avec toi, mais il te précède. Demande-le à ta foi : tu le suivras sûrement là où il est parvenu. Or, voici en peu de mots une pensée à laquelle nul, je crois, ne saurait répondre. Ton fils est-il vivant ? Qu'en pense ta foi? Mais s'il est vivant, pourquoi son héritage est-il envahi par ses frères? — Quoi! répliqueras-tu, doit-il revenir et en prendre de nouveau possession? — Qu'on lui envoie donc sa part où il est: il ne saurait venir la chercher, mais elle peut aller à lui.

Considère de plus avec qui il est. Si ton fils servait au palais, s'il devenait l'ami de l’Empereur et qu'il te dit : Vends ma portion et envoie-la moi; trouverais-tu aucune objection à faire? Ton fils est maintenant avec l'Empereur de tous les Empereurs, avec le Roi de tous les Rois et avec le Seigneur de tous les Seigneurs : envoie-lui sa part. Je ne dis pas! qu'il en ait besoin lui-même, je dis que son Seigneur, que Celui près de qui il se trouve, en a besoin sur la terre. Il veut recevoir ici ce qu'il rend au ciel. Fais donc comme certains avares, fait passer ton argent; donne-le à des voyageurs pour le recevoir dans ton pays.

12. Assez sur toi, parlons de ton fils. Tu hésites quand il faut donner ton bien; tu hésites aussi quand il faut rendre le bien d'autrui: preuve certaine que tu ne gardais pas pour tes enfants. Evidemment tu ne leur donnes pas, puisque tu leur ôtes : n'ôtes-tu pas à celui qui est mort? Serait-il indigne de recevoir, depuis qu'il vit avec le plus digne Souverain? Je te comprendrais si comblé de tes biens et de ses biens célestes, ce Souverain ne voulait rien recevoir.

 

379

 

Loin donc de moi la pensée de te dire : Donne ce que tu possèdes! Je te dirai. plutôt : Rends ce que tu dois. —Mais ses frères en jouiront, répliques-tu? — O langage pervers! n'apprend-il pas à tes enfants à souhaiter la mort à leurs frères ? S'ils doivent s'enrichir du bien de leur frère défunt, attention à leurs rapports dans ta demeure! Où en viendras-tu? A enseigner le fratricide en partageant un héritage.

13. Ne parlons plus de ce cas de mort, évitons de paraître menacer de quelques malheurs. Parlons d'une manière plus heureuse et plus agréable. Je ne suppose plus que tu as perdu un fils; suppose .au contraire que tu en as un de plus. Donne au Christ une place au milieu de tes enfants; que ton Seigneur devienne un membre de ta famille, que ton Créateur fasse partie de ta postérité, que ton frère devienne l'un de tes enfants. Quelle que soit en effet son incomparable majesté, il a daigné devenir ton frère, et quoiqu’il soit le Fils unique du Père, il a voulu avoir des cohéritiers. En lui donc quelle générosité, et en toi quelle ladrerie! Tu as deux fils, compte-le pour le troisième; si tu en as trois, qu'il devienne le quatrième, le sixième, si tu en as cinq, et le onzième si tu en as dix. N'allons pas plus loin donne à ton Seigneur la place de l'un de tes enfants. Car ce que tu lui donneras, te profitera ainsi qu'il tes fils; au lieu que ce que tu leur réserves criminellement te nuira ainsi qu'à eux. Tu lui donneras donc une portion égale à celle de l'un de tes enfants, suppose que tu en as un de plus.

14. Est-ce beaucoup, mes frères? Je vous donne un conseil; mais je ne vous serre pas à la gorge « Je parle ainsi dans votre intérêt, comme s'exprime l'Apôtre, et non pour vous tendre  un piège (1). » Je crois donc, mes frères, qu'il en coûte peu, qu'il est facile à un père de se figurer qu'il a un fils de plus et d'acheter des domaines qu'il pourra posséder éternellement, lui et ses enfants. L'avarice n'a rien à répondre. — Vous applaudissez à ce que je dis. Elevez-vous donc contre cette avarice; qu'elle ne triomphe pas de vous, et que dans vos coeurs elle n'ait pas plus d'empire que votre Rédempteur. Qu'elle n’y ait pas plus d'empire que Celui qui nous avertit d'élever nos coeurs jusqu'à lui. Laissons donc l'avarice.

15. Et que dit la sensualité? que dit-elle? Fais-toi du bien. Le Seigneur dit aussi : Fais-toi du bien. La justice te tient le même langage que l'adressait la sensualité. Mais distingue le sens qui s'y attache.

 

1. I Cor. VII, 35.

 

Si tu veux te faire du bien, rappelle-toi ce riche qui conseillé par l'avarice et la mollesse, prétendait aussi se faire du bien. Il eut une récolte si abondante, qu'il ne savait où placer ses fruits. « Que ferai-je? dit-il. Je n'ai pas où loger. Voici ce que je ferai. Je détruirai mes vieux greniers, et j'en construirai de nouveaux, et je les remplirai; puis je dirai à mon âme: Tu as beaucoup de biens, réjouis-toi. » Apprends ce qui se méditait contre cette sensualité : « Insensé, cette nuit-même on t'enlèvera ton âme, et ce que tu as amassé, à qui sera-t-il (1) ? » Et où ira cette âme qu'on lui enlèvera? Cette nuit même on la lui enlève, et il ignore où elle se rendra.

16. Voici un autre riche, à la fois sensuel et orgueilleux. Il faisait chaque jour grande chère, était vêtu de pourpre et de fin lin; tandis qu'un pauvre couvert d'ulcères gisait à sa porte, demandant vainement les miettes qui tombaient de sa table, nourrissant les chiens de ses plaies, sans être nourri lui-même par ce riche. Tous deux moururent, et l'un d'eux fut enseveli. Qu'est-il dit de l'autre? « Il fut emporté par les Anges dans le sein d'Abraham. » Le riche voit le pauvre, ou plutôt le riche devenu pauvre voit le riche; et à celui qui désirait une miette de sa table il demande de laisser tomber de son doigt une goutte d'eau sur sa langue. Que les rôles sont changés ! C'est en vain que parle ainsi ce riche défunt; pour nous, qui sommes encore vivants, ne l'entendons pas en vain. Il voulait remonter sur la terre, et on ne le lui permit pas; il voulait qu'on envoyât vers ses frères quelqu'un d'entre les morts, ceci ne lui l'ut pas non plus accordé. Que lui dit-on : « Ils ont Moïse et les prophètes. » Et lui? « Ils n'écouleront, que si quelqu'un ressuscite d'entre les morts. — S'ils n'écoutent ni Moïse ni les prophètes, ils ne croiront pas non plus quand quelqu'un reviendrait d'entre les morts (2). »

17. Ainsi donc, pour nous engager à faire l'aumône et à nous préparer pour l'avenir le repos de l'âme, Moïse et les prophètes nous disent dans un bon sens ce que la sensualité nous répète avec des intentions si perverses, de nous faire du bien. Écoutons-les pendant que nous sommes en vie. Si on méprise aujourd'hui leurs avertissements en les entendant, c'est en vain que plus tard on voudra les entendre. Attendons-nous que quelqu'un ressuscite d'entre les morts et nous dise de nous faire dit bien ? Mais cette résurrection a déjà eu lieu : ce n'est pas toit père, c'est ton Seigneur qui est sorti vivant du

 

1. Luc, XII, 16-20. — 2. Luc, XVI,19-31.

 

380

 

tombeau. Écoute-le, accueille ses sages conseils. Ne ménage pas tes trésors, donne autant que tu te peux. Ce que te disait la sensualité, le Seigneur te le répète. Distribue suivant les ressources, fais-toi du bien dans la crainte que cette nuit même on n'enlève ton âme.

Voilà, je crois, un discours que je viens de vous adresser, au nom du Christ, sur la nécessité de l'aumône. Vos témoignages d'approbation seront agréables au Seigneur, s'il y voit vos oeuvres conformes.

 

 

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