SERMON XLIII
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SERMON XLIII. Ouvrez-moi, ma soeur, etc. Ma tête est pleine de rosée. J'ai posé ma tunique, comment la reprendrais-je? etc. Il a fait passer sa main par la porte. etc. (Cant. V, 2 et suiv.)

 

1. Dans le discours précédent, nous avons expliqué ce passage de cette manière, nous avons considéré Jésus-Christ comme implorant les consolations de son épouse, contre les attaques de ceux qui s'efforcent de souiller la sincérité de notre foi, en y introduisant l'élément corrompu des sentiments humains et perfides, et de la couvrir de la rosée nocturne des objections subtiles, rosée que le prince des ténèbres, le prince de l'air, fait tomber doucement et en secret. Car, dans un autre endroit de l'Ecriture, l'époux se plaint que les eaux ont .inondé sa tête. Hier donc nous avons fait voir notre Seigneur Jésus-Christ fuyant les attaques aujourd'hui, nous le montrerons portant la joie dans son âme. Hier, il a paru implorant la consolation; aujourd'hui, il arrive l'apportant en lui-même. Hier, couvert d'injures, aujourd'hui il est plein de grâces. L'une de ces interprétations concerne peu d'âmes, l'autre en regarde un plus grand nombre. Tous ne sont pas aptes à l'oeuvre de la prédication et n'en reçoivent pas la charge. Tous ne sont pas capables de repousser les fausses idées qui altèrent la foi, ou ne sont point chargés de cet emploi. Tous ne peuvent pas être mères et épouses. Tous peuvent être soeurs et épouses. Tous ne peuvent point supporter la douleur de l'enfantement; tous doivent recevoir les caresses des grâces. Selon l'explication que nous avons suivie hier, la rosée nocturne était une liqueur mauvaise ; en celle que nous adoptons aujourd'hui, ce liquide est agréable. Hier Jésus parlait en exhalant ses plaintes; ses accents, aujourd'hui, expriment des tendresses. Hier, il fuyait ceux qui lui étaient désagréables, aujourd'hui, il se hâte seulement de rejoindre son épouse.

2. « Ouvrez-moi, ma soeur, ô ma très-proche. » Remarquez en ce lieu, avec quelle discipline la garde se fait, la porte n'est pas ouverte à tout venant, qui entrera à son gré, en ce lieu où Jésus ne pénètre pas sans avoir été questionné, sans que sa voix ait été entendue et connue ? O heureux serais-je, si on pouvait dire de mon âme : cette porte est fermée, et par elle aucun sentiment déréglé ne passe à la dérobée ou par hasard. Elle ne livre passage qu'au prince seul. Je place une garde à ma bouche pour qu'elle ne s'ouvre que lorsqu'il se présentera. Ouvrez-moi la porte de la justice, et étant entré grâce à elle, je me mettrai à table avec vous, je mangerai, je boirai, je m'enivrerai et ensuite je vous enivrerai des gouttes que répand ma tète. Je ne m'approche point sec et stérile, je fais tomber de toutes parts les gouttes suaves de la grâce. Ouvrez-moi, je suis au-dedans avec vous; mais ouvrez-moi afin que j'entre davantage. Ouvrez-moi? J'arrive comme pour la première fois et pénétré d'un sentiment d'affection toute nouvelle. Que ma parole coule pour vous comme la rosée, lorsque je ferai suinter en votre âme les secrets de ma divinité. Ma tête est chargée de rosée, et la contemplation de la nature divine en ma personne, produit des sentiments éclairés et féconds. Pourquoi s'arrêter seulement aux mystères de l'humanité? Pourquoi si longtemps ne rester qu'aux pieds? Levez-vous, allez à la tète, ouvrez-lui le passage. Ouvrez-moi pour que je l'introduise, « parce qu'elle est pleine de rosée. » L'humanité ramasse la grâce, la divinité la donne : l'humanité implore, la divinité accorde : l'humanité a répandu le sang, la divinité inspire l'amour. Ma tète est pleine. Elle est rosée, elle aussi. Elle pénètre dans l'âme et arrive jusqu'à ses parties les plus intimes. J'en ai déjà envahi un certain espace . ouvrez-moi afin que j'arrive au centre, afin que la connaissance douce de ma divinité s'y fasse sentir, et remplisse tout ce qui est dans voire intérieur. Ouvrez-moi, afin que la rosée pénétrante de ma divinité imbibe la terre de votre coeur et l'enivre. Et il en est ainsi, mes frères. Plus un sujet a de gloire, plus la méditation que l'on en fait a de charme. Ce qui est plus excellent, réclame plus de respect et produit plus de grâce. Plus une chose l'emporte par son mérite, plus on a de jouissance à la saisir. Ce qui plait davantage à tous, c'est ce qui sert à tous. Une matière spéciale réclame un genre particulier d'attention. Celle-ci ne tombe pas sous le droit humain, en effet, elle n'est pas dans les habitudes ordinaires de la vie humaine. Sa jouissance est accordée à l'âme tranquille et vigilante, non au gré des désirs, mais quand l'époux veut et dit : « ouvrez-moi. » Qu'est-ce dire : « ouvrez-moi, » sinon attirer l'affection par une parole agréable, sinon provoquer le désir, afin que, frappée de l'éclat d'une si grande lumière, la bien-aimée se dispose, en se purifiant, à la recevoir avec plus de plénitude? Ainsi la lumière semble dire à l'œil, ouvrez-moi : et après être entrée à un faible degré, elle provoque une sorte d'avidité pour être introduite en plus grande abondance.

3. « Ouvrez-moi, ma soeur. » Qu'est-ce à dire, ô bon Jésus, que vous demandiez avec prière que l'on vous ouvre? C'est vous qui avez la clef de David, vous ouvrez, et personne ne ferme. En vous montrant, vous ouvrez. Apparaissez et personne ne vous ferme la porte. Celui à qui la gloire de votre majesté commence à se montrer, même dans la proportion la plus minime, transporté, tourne de suite son âme vers vous. Quand elle brille, elle ne permet pas qu'on lui ferme. Vous, vous ouvrez le coeur que vous pénétrez : vous le tenez ouvert quand vous ne vous retirez pas. Et peut-être l'un est aussi nécessaire que l'autre, et ce sont deux opérations inséparables, il faut que l'époux et que l'épouse ouvrent chacun de leur côté. L'époux ouvre quand il se montre; l'épouse ouvre quand elle s'orne et se dispose à des jouissances si tendres. « Ma tête est pleine de rosée, et les boucles de mes cheveux des gouttes de la nuit. » Sa tête est remplie, et elle enivre ceux qui s'y tiennent attachés. Dieu est agréable en lui-même, et agréable en ses saints qui germent de lui, en vertu de sa grâce, et qui, par la disposition de sa Providence, subsistent en lui comme des boucles de cheveux distinctes. Ce sont deux belles contemplations, que de considérer ou son essence, ou les grâces qui procèdent de lui. Car il est des divisions de grâce, ( I. Cor. XII, 4.) qui sont comparables à la diversité qui sépare les unes des autres, les boucles des cheveux de la tête. Car les choses invisibles, qui sont en lui, paraissent montrer une certaine variété et différence, selon la mesure de la faible capacité de notre esprit. Car, présentées sous des signes distincts, et exprimées par des paroles qui ont des sens différents, les réalités, qui en lui forment l'unité, nous paraissent nombreuses et détachées. Quelques-unes se rapportent à sa grandeur seule : voyez-là une boucle de cheveux. D'autres à sa puissance seule voyez encore là une seule boucle. Faites-en de même pour ce qui a trait à la sagesse, à la bonté, à la prédestination, à la Providence, à la grâce, à l'indulgence, au conseil, et généralement aux pensées de Dieu : tout ce qui est compris dans une signification et s'y relie, regardez-le comme une seule boucle de cheveux : et ce qui se rapporte à une autre, tenez-le pour une boucle différente. « Les choses invisibles qui sont en lui, » dit l'Apôtre, « comprises par ce qui a été fait, sont aperçues, et aussi son éternelle divinité. (Rom. I, 20.) D'un côté, plusieurs choses sont mentionnées, de l'autre, un seul acte d'intelligence les englobe dans une même pensée. Voyez d'un côté comme la tête, et de l'autre, comme les boucles des cheveux. Car en soi, la divinité est une et simple; mais considérée selon les affections des êtres qui lui sont soumis, et les impressions qu'elle produit en eux, elle subit la loi et le nombre de la multiplicité des sens divers qui l'affectent. Aussi les noms essentiels peuvent être affirmés les uns des autres, il n'en va point de la sorte de ceux qui désignent une qualification. L'essence de Dieu est sa science, avec la vérité de la réciprocité et l'identité de la substance : cependant quand il est vrai que Dieu connaît quelque chose, il n'est pourtant pas vrai qu'il est cela même. De même en Dieu, la puissance et la volonté sont essentiellement une seule et même chose : ce qui tire sa dénomination de ces attributs ne s'enchaîne pas mutuellement. Car ces qualifications, comprenant quelque effet produit sur les créatures, contractent d'elles, sous ce rapport, le caractère de la multiplicité et ne peuvent pas être toujours absolument liées entre elles. Merveilleuse identité et merveilleuse variété : l'une et l'autre inexprimables, l'une et l'autre dignes d'admiration, contenant les motifs les plus profonds et les plus efficaces pour produire le respect et la dévotion.

4. Approchez, épouse, de cette tête de l'époux, des boucles de ses cheveux. Pressez cette chevelure humide, vous en exprimerez avec abondance une liqueur très-suave. Les cheveux sont couverts des gouttes de la nuit, gouttes cachées qui rafraîchissent par leur douceur bien connue. Viendra un temps où ces mêmes gouttes, exprimées plus fréquemment, formeront un fleuve au cours rapide. Cours excellent qui apaise le désir de l'amour brûlant. Soit que vous interprétiez ainsi qu'il a été dit, la tête et les boucles des cheveux qui l'ornent, soit que par cette tête vous entendiez la claire connaissance de la divinité contemplée face à face, et par boucles de cheveux, celle qui s'obtient par la vision en' énigme et par reflet, dans l'une et dans l'autre, vous trouverez le rafraîchissement causé par une abondante rosée. C'est pour cela peut-être que la rosée est simplement assignée à la tête, et qu'aux boucles de cheveux sont attribuées les gouttes avec mention de la nuit, parce que la vision, par énigme et reflet, a quelque chose du caractère de la nuit, moins éclatante et moins brillante. O âme sainte, aimez avec ferveur votre époux, que votre tête et vos cheveux s'humectent de la rosée de la dévotion. Je parle de la tête qui est l'intention, et des boucles de cheveux qui sont les pensées. Que ces pensées, à la façon des cheveux mouillés soient serrées, étendues et grasses pour ainsi dire, purifiées par la pratique de la continence, étendues par la persévérance, engraissées par l'allégresse de l'esprit. Qu'elles ne soient pas touchées même en un point de cette rosée ténébreuse et froide de malice et de péché, que le prince de l'air répand en secret et lentement. Défiez-vous de ses attaques trompeuses : il prétend, avec mensonge, répandre la rosée céleste de votre époux. Fermez-lui la porte : et s'il vous dit, ouvrez-moi, ma soeur : répondez-lui que vous n'avez avec lui aucune relation. L'âme qui a des liaisons avec lui, n'est pas immaculée. Triste parenté qu'accompagne la contagion. Le Christ appelle ensuite immaculée celle qu'il a d'abord décorée du nom de soeur. Epiez le moment où vous pourrez dire : « voici la voix du bien-aimé qui frappe. » L'ennemi au premier abord agit timidement, craignant d'être surpris, comme quelqu'un qui tente et essaie, il palpe, il ne donne pas de coups votre bien-aimé, voulant être reconnu, frappe avec force. « Ouvrez-moi, parce que ma tête, » dit-il, « est pleine de rosée et les boucles de mes cheveux sont humides des gouttes de la nuit. » C'est comme s'il disait : ouvrez-moi, car j'arrive chargé de la rosée de la grâce. Ouvrez-moi, préparez-vous à profiter d'une présence qui annonce tant de biens.

5. Alors l'épouse réplique : « je me suis dépouillée de ma tunique, comment la reprendre? J'ai lavé mes pieds, comment les salirai-je? Vous me dites : ouvrez-moi ! voici que j'ai ouvert, je suis prête ; mais je répugne à être de nouveau troublée par les soins domestiques. Je ne veux pas me revêtir encore de la tunique dont je m'étais dépouillée. Comment la reprendrais-je ? Comment? D'aucune façon. Je n'adhère pas à cette pensée, je ne puis entendre sans peine cette parole : reprendre. Vêtue d'habits plus fins, j'ai déposé la laine. J'ai connu combien fatiguant est l'office de Marthe, combien est pesant l'habit de la vie active, comment, en vaquant à un ministère si agité, il faut souiller les pieds de ses affections et la marche de ses œuvres. Je ne puis dégénérer, et Marie, devenir Marthe. J'ai choisi la meilleure part, celle de tenir mon cœur ouvert et prêt pour le moment de l'arrivée de l'époux. Il ne paraît point avoir éprouvé les fatigues de la vie de Marthe, celui qui, en ayant abandonné les fonctions, se hâte de les reprendre. Séparée de toutes choses du monde et sans voile qui m'empêche, libre et comme sur le point de contempler, à visage découvert, la face de mon bien-aimé, je me lèverai pour lui ouvrir. Cette voie est belle : le pied souillé ne peut y passer, il n'y a rien qui tâche. Elle est courte : car le bien-aimé est à la porte, criant et frappant de tout retard. Il donne des coups, il sonde les ouvertures, et, m'aimant avec plus d'ardeur, il me prévient, bien que je me hâte.

6. « Il a fait passer la main par le trou de, la porte et à son contact mes entrailles se sont émues. » Qu'est-ce à dire en ce lieu que l'épouse qui avait fermé l'ouverture de son appartement, n'a pas bouché ce passage pour que personne ait pu pénétrer jusqu'à elle sans qu'elle s'en aperçût? Si attentionnée pour tout le reste, comment a-t-elle négligé de surveiller ce point? Peut-être n'a-t-elle pas connu qu'il y avait en elle une ouverture de ce genre ? Qui peut en effet connaître toutes les ouvertures, toutes les avenues, toutes les aptitudes qui sont en lui, si ce n'est celui qui, comme nous le lisons dans Ezéchiel, a préparé des passages dans la pierre précieuse? (Ezech. XXVIII, 13.) Il prépare des ouvertures où il lui plaît, parce que là où il veut, il met la main par la fente, par le passage disposé, par la vertu d'une inspiration occulte. «Par l'ouverture, » dit-elle, c'est-à-dire par une entrée apte, cachée et étroite. C'est une entrée assez rétrécie où Jésus passe la main seulement, par rapport à celui à qui il demande de lui livrer passage par la porte. Les entrailles de l'épouse ne seraient pas émues, elle ne se lèverait pas, elle n'ouvrirait pas au bien-aimé, si l'époux n'avait le premier fait passer en secret la main de son inspiration. C'est d'abord le motif caché, la raison secrète de la vocation première, ce n'est pas encore un passage largement ouvert. Il s'agrandit ce passage quand l'âme joint sa coopération à l'acte de l'époux qui l'a prévenue, lorsqu'elle fait des efforts, s'élève et ouvre. D'abord on ne reconnaît que la main de Dieu seul, ensuite on. voit la main de Dieu et celle de l'homme agissant de concert. Et, bien que cette action appartienne plus à Dieu, à cause du don de sa grâce, on l'impute cependant à l'homme seul à raison du mérite qui en résulte. C'est une connaissance de Dieu étroite, et perçue comme par une fente, que celle qui s'obtient par la contemplation de ses oeuvres; c'est là toucher sa main, ce n'est pas voir son visage. Remarquez une triple manière de contempler dans ces trois choses : dans la tète, dans la boucle des cheveux et dans la main. La vue de la nature dans la tête, celle de la figure dans la boucle des cheveux, celle des oeuvres dans la main. C'est de ce dernier mode que parlait le Psalmiste lorsqu'il disait : « vous m'avez réjoui, Seigneur, dans ce que vous avez fait, et je tressaillerai dans les oeuvres de vos mains. » (Ps. XCI, 5.) Nous pouvons aussi désigner les trois choses par ces trois mots : essence, signes, œuvres. Les signes, en vertu de quelque ressemblance dans leur genre, donnent une certaine connaissance de cette divine nature et ses ouvrages la démontrent. Les signes, pour parler ainsi, l'expriment, et les oeuvres l'établissent. Ce dernier genre de contemplation est celui des personnes simples; le second est celui des savants; le premier, celui des âmes très-pures. Cependant, ainsi que nous l'avons déjà dit, le passage de la main par la fente de la porte, signifie cette introduction occulte et secrète de l'inspiration céleste, que produit le tact de la vertu divine.

7. Il y a aussi en ce lieu, trois choses à remarquer dans l'épouse. Quelles trois choses? La première, c'est qu'elle est remuée; la seconde, qu'elle se lève; la troisième, qu'elle ouvre. La première de ces choses se passe en elle, mais ne vient pas d'elle ; les deux suivantes se passent en son intérieur de manière à venir aussi d'elle. Dans la première, elle est prévenue, dans la deuxième, elle s'efforce, dans la troisième, elle saisit. Lorsqu'elle frémit, ce n'est pas elle qui agit, elle souffre : quand elle se lève et ouvre, elle produit quelque chose qui vient de sa propre industrie. Elle frémit, lorsqu'elle sent doucement le mouvement caché de l'inspiration sainte; elle se lève, lorsqu'elle y acquiesce et se laisse conduire elle ouvre lorsqu'elle consacre tout son esprit à ce travail, et se rend capable d'y bien réussir. Cependant, plus elle s'y adonne, plus vite elle dépérit par la trop grande violence de l'affection qui la consume. « Je me suis souvenue de Dieu, » dit-elle, « j'ai été inondée de délices, je me suis livrée à l'action et mon âme a défailli. (Ps. LXXVI, 3.) Rapportez et appliquez la mémoire dont il est question en ce passage aux entrailles, la délectation à l'impression reçue, et l'action au mouvement par lequel l'épouse s'est levée. Car ce qu'elle dit de plus : « mon âme a défailli, » se rapporte à ce qui suit en ce lieu : « j'ai tiré le verrou de la porte pour ouvrir au bien-aimé, et il a disparu. » Il disparaît lorsque vous défaillez, ne pouvant pas le soutenir. Quand vous êtes émue d'un sentiment plus fort, alors il accourt avec plus de rapidité. Plus avidement vous cherchez les embrassements de votre bien aimé et plus vous vous efforcez de l'absorber et de l'engloutir dans votre coeur ouvert (pour ainsi parler), plus vite disparaît sa présence inconstante.

8. Mais revenons à la suite du texte. « Je me suis levée pour ouvrir à mon bien-aimé. Mes mains ont distillé la myrrhe : mes doigts sont pleins d'une myrrhe très éprouvée. » Pourquoi, sur le point de dire qu'elle a ouvert sa porte, commence-t-elle à parler de mains? Peut-être a-t-elle voulu vous indiquer avec quelles mains il faut ouvrir à votre bien-aimé, par quelles bonnes oeuvres il faut vous préparer une ouverture pour contempler la vérité. Ce sont des mains bien parfumées de myrrhe, celles qui opèrent la mortification de la chair, qui arrêtent ses mouvements, et retiennent ses écarts pour la soumettre plus largement aux douces influences du Verbe. Ne regardez-vous pas comme des gouttes de myrrhe les exercices de votre observance régulière qui, en se succédant rapidement, engraissent l'esprit et répriment la chair? Les veilles, les jeûnes; une nourriture frugale et mal apprêtée, une étoffe rude et un pain noir, les coups de discipline volontairement reçus, les heures saintes chantées dans la nuit, l'oraison faite en silence, ces deux sortes de prières faites avec une aspiration puissante douceur, l'une d'autant plus forte que le souffle produit par le corps est moins retenu; tous ces exercices, que ne font-ils pas tomber dans nous, en se produisant de la sorte? C'est avec raison qu'on les compare à la myrrhe, parce qu'ils font sentir à la chair l'amertume de la discipline, et ils répandent dans Pâme l'onction de la dévotion. Et pour vous faire entendre qu'il s'y trouve et discrétion et soumission raisonnable : « mes doigts,» est-il dit « sont pleins d'une myrrhe très éprouvée. » Les mains sont les oeuvres, les doigts sont la discrétion. La myrrhe c'est aussi bien l'action de la chair que l'allégresse pleine de parfum qui se fait sentir au coeur. Cette myrrhe est éprouvée : car il est une sorte de myrrhe qui est rejetée. Quand vous verrez les doigts de certains hommes, semblables à des enfants, produire ça et là des signes prohibés, leur main agile prodiguer les marques de sentiments lascifs et pervers, vous ne contesterez pas, je le pense, que ces doigts et cette main répandent l'amertume d'une conduite déréglée, et une sorte de myrrhe reprouvée. N'est-il pas comme la myrrhe, ce laisser-aller qui contraste avec les habitudes réglées des frères, et se prépare, pour l'avenir, la tristesse de la confusion et de la pénitence ? Une myrrhe très éprouvée, c'est celle qui se raid recommandable par les nombreux exercices réguliers auxquels elle s'assujettit, et qui lui servent comme de preuve. Les observances régulières et les attaques dé l'ennemi sont choses dignes d'estime, lorsque la vertu de patience, se conservant sans atteinte, n'est pas altérée et ne dégénère pas sous l'influence d'une trop grande amertume. Rappelez en votre souvenir, les temps où l'Eglise, encore jeune, frappa aux oreilles des païens, afin que, dans leur coeur, une ouverture se fit pour laisser entrer le Christ son bien-aimé : quel nombre incalculable de combats ne livra-t-elle pas, quels atroces martyres ne souffrit-elle pas, qu'elle suite prolongée de tourments ne supporta-t-elle pas ? Vraiment ses doigts furent pleins d'une myrrhe très-éprouvée, parce que son courage éclata dans ses travaux, par toutes sortes de souffrances qui en furent l'irrécusable témoignage.

9. Avec des mains de ce genre, efforcez-vous, mes frères, d'ouvrir au Verbe, de préparer une entrée à la douceur de la contemplation qui viendra enivrer vos âmes. Par les mérites de vos bonnes oeuvres, vous ouvrirez davantage au Christ le passage pour pénétrer dans votre coeur. Voyez si la myrrhe de votre travail et de votre souffrance s'est rendue recommandable par des preuves nombreuses, comme l'or qui est éprouvé par le feu. « Mes doigts sont pleins d'une myrrhe très-éprouvée. » Ces mots expriment et la subtilité de la discrétion, et l'abondance de l'onction. Car l'époux parle de doigts et de doigts qui sont pleins. « Ils distillent, et ils sont pleins. Ils ont des alternatives, ils ne s'épuisent jamais. Les jeûnes sont interrompus par les repas, les travaux par le repos, les veilles par le sommeil. « Mes doigts, » dit-il, « sont remplis d'une myrrhe très-éprouvée. » Vous désirez éprouver les délices de la contemplation, vous voulez jouir à l'aise des embrassements de l'époux, le renfermer lui seul dans le secret de votre coeur, ne venez pas lui ouvrir avec des mains vides et desséchées. L'action précède la contemplation. Plus par la myrrhe de la continence et de l'affliction vous mortifierez les passions animales, plus vous ouvrirez à votre bien-aimé une entrée facile. Il est dit ensuite :  « j'ai tiré le verrou de ma porte pour laisser entrer mon bien-aimé. » Pressé par la nécessité de terminer ce discours, nous ne pouvons expliquer le commencement de ce passage. Remettons-le à une autre exposition, demandant et attendant la grâce de celui qui tient en mains la clef de David, sans laquelle personne n'ouvre, Jésus-Christ, qui vit et règne dans tous les siècles des siècles. Amen.

 

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